lundi 5 mai 2014

L'impossible Hongrie de Dobozy: Siège 13 et des poussières

On pense inévitablement à Vollmann et à son Central Europe en lisant Siège 13, le recueil de nouvelles de Tamas Dobozy, auteur canadien, même si parfois sa lecture évoque le meilleur du premier Auster. Pourquoi Vollmann? Parce que Dobozy, plutôt que d'écrire un roman tournant autour des exilés hongrois, du traumatisme du siège de Budapest et des pièges de la mémoire, a préféré, résistant en cela à certaines pressions éditoriales, bâtir un ensemble de treize nouvelles qui sont comme autant de chemins menant au cœur du drame hongrois, multipliant les récits adventices, peuplant son livre de personnages fascinants, et mettant toujours en rapport – dans un cuisant face à face – les fantômes du passé et les inquiets du présent. Oui, car si la Hongrie et l'année 44 sont à l'épicentre de Siège 13, on est au Canada, et très souvent le narrateur se retrouve dans la position d'un enquêteur improvisé s'efforçant de retourner de l'autre côté du rideau. D'où la construction éminemment musicale choisie par Dobozy, où l'art du contrepoint est essentiel. Pourquoi Auster? Parce que Dobozy partage avec lui – avec l'auteur de Revenants, de Moon Palace – ce goût du récit chausse-trape, de l'enquête mêlée d'errance, cette obsession pour la révélation impossible, les plis du passé, les effets boomerang du dévoilement.

Comment procède Dobozy? Il prend un nœud narratif, lui assigne un dénoueur, puis laisse le travail gordien secouer le récit jusqu'à ce que d'autres nœuds apparaissent – et chaque fois c'est un instant hongrois qui fait surface, brille puis se désagrège, comme si l'observation à l'œil nu du passé entraînait une modification, voire une explosion, des conditions d'observation. Dans la première nouvelle, le narrateur fouille le passé d'un écrivain pour enfants, persuadé d'y trouver un refoulé, et ce qu'il trouve, bien sûr, c'est autre chose, qui lui échappe et le déstabilise. Dans "Les animaux du zoo de Budapest (1944-1945)", Dobozy explore une autre veine, plus fantastique, mais mieux adapté à son motif central: le siège lui-même. Cette fois-ci, deux hommes décident de protéger les animaux du zoo de Budapest contre le chaos des derniers affrontements. Qui est le fauve? Qui dévorera qui? Le dénommé Sandor, fasciné par l'idée de métamorphose, va s'ingénier à brouiller la frontière entre hommes et animaux, jusqu'à éprouver lui-même le bouleversement de la transformation.

Chaque nouvelle grouille d'idées étonnantes, d'images dynamiques: il y a un musée des évasions ratées, une presse à imprimer des listes de délations, un club d'anciens hongrois géré par l'énigmatique Arpad Hollo, archiviste secret, maquillé en femme, et qui exerça un temps la censure littéraire pour des causes… d'ordre amoureux, il y a un Hongrois qui rêve en allemand, une tante qui n'achète qu'un ou deux pions d'échecs afin de ruiner l'idée de tout, un aveugle qui perturbe sans cesse les conférences d'un historien du siège en l'accusant de complicité… 

Certes, il y a quelque chose d'un peu forcé, d'un tantinet mécanique parfois dans la démarche narrative de l'auteur, qui semble installer des pièges diégétiques un peu trop contournés pour en revenir à son thème de prédilection, comme s'il lui fallait brouiller ses eaux avant de rappeler l'objet de sa pêche. Mais le livre envoûte néanmoins, par ses nombreux instants de magie, sa charge émotive, poétique, sa maîtrise du passé historique comme matériau vivant, vibrant. 
Dobozy s'est d'ailleurs expliqué sur la genèse de son livre et raconte comment il a essayé quatre structures avant d'opter pour la dernière:
"Je voulais vraiment écrire un livre sur le siège, et j'ai essayé plusieurs principes organisateurs; le premier manuscrit était un faux livre de non-fiction, où chaque chapitre racontait l'histoire d'une reconquête historique impliquant une famille; le deuxième livre était une chronologie inversée, commençant au présent puis remontant dans le temps dans la vie de la même famille, afin de comprendre pourquoi ils avaient fait certaines choses pendant le siège; la troisième tentative était le récit chronologique (plus ou moins linéaire) de trois hommes qui subirent le siège, sur la façon dont le siège les a affectés; et la quatrième tentative, celle qui a fini par être publiée, était un travail sur le contrepoint, où chaque série de nouvelles traitait d'une idée en relation avec le siège, passant de la notion d'amitié à celle de fidélité, puis de loyauté, etc."
Finalement, ces nombreuses voies envisagées, et les brouillages qu'elles ont dû induire, auront servi l'ouvrage, lui conférant une qualité vibratoire, un dynamisme magique, laissant entrevoir en palimpseste autant de combinaisons que le lecteur voudra bien lui en prêter, faisant de ce livre une entreprise peut-être inachevée, mais du coup plus mobile, plus attachante.
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Tamas Dobozy, Siège 13, traduit de l'anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, éd. Notab/Lia, 21 €

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