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vendredi 31 janvier 2014

L'apocalypse selon Gass


"Il se produisait alors […] une série de catastrophes. […] on voyait se lever une race de champions, de prédateurs d’humains : à savoir séismes, éruptions, tsunamis, tornades, typhons, ouragans, sécheresses – les sept félons. Déluges, vents, incendies, glissements de terrain. Les éléments classiques, mais furieux. Les océans se réchauffaient, le ciel s’enflammait, la calotte glaciaire fondait, les mers débordaient. Les Etats voyous, tels des gosses trucidant d’autres gosses à l’école primaire, se balançaient des bombes atomiques – à hydrogène – à neutrons. La vérole revenait, ou de la jungle africaine sortait un virus qui laissait perplexe. Bien que reptilienne uniquement par l’esprit, la maladie nous faisait perdre nos peaux comme des pythons et, les nerfs à nu, nous expirions dans une écume de bave rouge. Partout les marchés perdaient le contrôle tels des véhicules sur une piste de vitesse, heurtant le garde-fou puis percutant les autres voitures en projetant des parties d’eux-mêmes sur les spectateurs assis dans les gradins. Une fois l’argent devenu sans valeur – ultime religion reléguée – les masses se déchaînaient, race contre race, dieu contre dieu, acquits contre quêtes. Les insectes, endurcis par des générations de produits chimiques, dévoraient nos provisions, les herbes folles envahissaient nos champs, les fourmis rouges, les abeilles tueuses nous piquaient tandis que nous allions nous réfugier dans l’eau où, paniqués, nous nous noyions, notre orgueil semblable à une hostie trempée. Peste. Guerre. Famine. Un cataclysme d’un genre ou d’un autre – imminent – faisait des millions de migrants. Ratissant les routes. Ravageant les récoltes. Pillant les villages. Violant femmes et enfants. Il n’y avait ni campements de réfugiés, ni repas distribués par la Croix rouge, ni parachutages de denrées. Les déserts surgissaient aussi soudainement que des éruptions sur la peau. Seul le soleil les sentait suinter. Les eaux envahissaient ces terres nouvellement arides, comme invitées par la plage. Les incendies de forêts faisaient rage, comme des feux de mines, pendant des années, s’exprimant par bouffées, vomissant de la suie, noircissant la moindre feuille d’arbre avant même qu’elle se consume. Les volcans se réveillaient en série, les montagnes s’amenuisaient comme si elles étaient en sucre d’orge jusqu’à ce que les villes à leur pied succombent à la lave vorace et ressemblent, aux yeux d’éventuels survivants, à des bris de cacahuètes. Que les séismes secouent la terre, murmura fiévreusement le professeur Skizzen. Que les glaciers avancent tels des hors-bords, vociféra-t-il, menaçant un livre du poing. Ces convulsions étaient le signe que les parasites avaient vaincu leur hôte, que le mal avait bâfré tout son soûl ; on entendait alors sangloter le saint Esprit qui s’envolait ; on voyait suinter une dernière goutte de vie comme un maigre pissat après une gorgée de trop ; on sentait un frisson parcourir en profondeur cet univers de roches, d’eau, de glace et d’air, car la terre crevait enfin des suites de sa longue maladie, son moteur à court de carburant, son ciel privé de lumière, ses vents incapables de reprendre leur souffle, ses océans changés en acide pur ; nous nous retrouvions face à un monde décharné et sanguinolent, recrachant de la vapeur par toutes ses plaies ; nous l’entendions entrechoquer ses atomes tels des dés dans un gobelet avant de se répandre au hasard par une faille dans l’atmosphère, la nuit et le silence recueillant non son sang mais, c’est certain, sa cendre."
(extrait de Middle C, de William H. Gass, à paraître en janvier 2015
dans la collection Lot 49, trad. Claro)

lundi 11 novembre 2013

László Krasznahorkai, maître de l'apocalypse

Bon, si vous ne devez lire qu'un seul livre ce mois-ci (ou cette année), vous savez ce qu'il vous reste à faire: acquérir sans tarder Guerre et Guerre de László Krasznahorkai, qui vient de paraître aux éditions Cambourakis. László Krasznahorkai – celui que Susan Sontag a qualifié de "maître hongrois de l'apocalypse" – est un immense auteur, naguère publié par Gallimard (quand Gallimard croyait encore à l'éternité…), et dont on peut, non, dont on doit tout lire. A fortiori Guerre et Guerre, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, et dont voici la présentation par l'éditeur français:
"Petit historien local travaillant dans un centre d’archives poussiéreux situé à deux cent vingt kilomètres de Budapest, Korim, qu’une tristesse sans âge tenaille au point de lui faire perdre la tête, découvre un jour un mystérieux manuscrit que nul n’avait dérangé depuis des décennies. Ce texte, d’une force poétique bouleversante, relate l’éternelle errance de quatre figures angéliques poursuivies sur terre et à travers l’Histoire par l’extension inexorable du règne de la violence. Pénétré par l’absolue vulnérabilité de ces personnages, Korim se donne pour but de délivrer au monde l’obsédant message porté par le manuscrit. C’est à New York, au "centre du monde", qu’il décide d’accomplir cette tâche, avant d’entrevoir, au terme de sa course folle, la possibilité d’un refuge pour ses compagnons..."
On l'avait lu en traduction anglaise il y a quelques années – l'impression de traverser au ralenti un incendie… – et on a hâte de s'y replonger en traduction française et de vous en reparler. Il suffit d'avoir lu Le Tango de Satan ou La Mélancolie de la résistance (ou d'avoir vu  Les Harmonies Werkmeister du cinéaste Béla Tarr) pour se douter qu'on va vivre une intense expérience de lecture. Que mille bougies fleurissent donc sur le seuil des éditions Cambourakis qui prouvent une fois de plus, si besoin était, que la grande littérature est l'affaire des petits éditeurs — cessons d'ailleurs de les appeler "petits éditeurs", puisqu'ils sont grands par leur exigence et leur ambition, et réservons l'adjectif "petits" à ceux qui prennent les livres pour des avances sur recettes.

P.-S. Les mêmes éditions Cambourakis ont publié un court texte de Krasznahorkai, La venue d'Isaïe, également traduit par Joëlle Dufeuilly, et "conçu sous la forme d’une lettre au destinataire non identifié, […] au ton étrangement prophétique - un homme, Korin, entre dans un buffet de gare et délivre par bribes un message énigmatique, dont la solennité contraste avec l’environnement miteux" et qui joue comme un prologue au roman Guerre et Guerre.