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vendredi 8 février 2013

La châtaigne de Ledoux: Butor et Savelli au rapport

Rien de plus stimulant que de lire plusieurs livres en même temps – mais bon, pas au point de s'illusionner et de croire qu'on les lit "vraiment" en même temps. Toujours, entre les livres, passe la fine feuille du temps, du non-lire, comme une page nécessairement blanche. Le maillage est serré, parfois, mais les doigts – et le cerveau – ont le temps de se dégourdir. Il se crée, pourtant, une indéniable simultanéité des lectures, et celle-ci, on le sait, on l'éprouve, est propice aux hasards objectifs, favorise les connexions, appelle les étincelles. Le "même temps" où soudain évoluent les livres devient un vaste et complexe tourniquet, des lignes se prolongent, s'échappent, des mots et des images s'échangent leur ADN. On est pas loin de la fusion, au risque parfois de la confusion, mais ça produit toujours quelque chose, une étrange plus-value du sens, comme si se tiraient par les cheveux des idées déjà coupées en quatre.
Lisant en ce moment mon quintal de Butor, il était évident que certaines lectures adventices y trouveraient à re-dire. Ainsi, en commençant, à mi-Boomerang, le livre d'Anne Savelli, Décor Lafayette (éd. Inculte, 2013), des parentés légères mais têtues se dégageaient d'elles-mêmes, et les nuances dans le projet et l'ambition n'empêchaient pas tout un champ de résonances, une façon de traiter les textes et balises du réel, de s'enfoncer dans les strates du référencement, du catalogage, de l'errance, du regard nomade. Bon, l'Australie anatomisée de Butor n'a pas grand-chose à voir en apparence avec les grands magasins déconstruits par Savelli, mais on notait quelques apartés révélateurs entre ces deux livres.
Tout ça bien sûr n'était que prémices, voire prémisses (le distinguo souvent se fond). Une fois Boomerang achevé, je passe donc au Génie du lieu, 2 (Gallimard, 1971 – intitulé , mais avec l'accent sur le "u" barré, subtilité qui échappe à mon clavier du XXIème siècle…). Là, je tombe, ou plutôt échoue (mais victorieusement), page 104, sur ce passage:
(Porte de la Villette, suivre le canal Saint-Denis, puis celui de l'Ourcq jusqu'au bassin, avec ses ponts, grues et péniches. Place Stalingrad, ancienne barrière Saint-Martin du mur des Fermiers Généraux, la ligne 2 du métropolitain, NATION-DAUPHINE, aérienne à cet endroit, s'incurve sur ses austères colonnes doriques de métal pour respecter la ruine du noble pavillon de Ledoux, au milieu d'un paysage de cheminées et de grands immeubles tristes —
Alors, forcément, ça déclenche, comme au billard électrique, un retour de bille, zzboïnng, je reprends le Savelli, le re-compulse, mais le passage recherché a compris, bien sûr, il a entendu l'appel et se présente presque de lui-même, hop, page 37 au rapport :
Rotonde, édifice circulaire: elle surveille la route. A Stalingrad, c'est son inutilité qui attache, barrière de pierre, de vent, par l'octroi disparu(e). Paravent pour la ligne, ronde, lourde, elle épaule les passants, têtes et corps du métro qui s'en font un repère, regardent par-dessus la place et ses fontaines, le canal, le ciel. D'où l'usage qu'on en fait, celui d'un point de départ: elle lance, propulse, accompagne celle qui marche.
A quarante-deux ans d'écart, mais à peine quelques minutes dans le temps tranquillement hystérique de la lecture, deux passages se parlent, se chevauchent, se liguent. Bien qu'étrangers, ils conversent. Sans se voir, ils se reflètent. La lecture devient alors semblable à l'énergumène électron embarqué dans le furieux cyclotron du métro, qui tangue et observe, relie et compare, tandis qu'un obstacle – l'Histoire sous la forme d'une rotonde, tel un champignon de flipper – oblige la modernité – la rame électrifiée, la lecture zélée – à décrire un détour, façon de redéfinir les règles du corps en mouvement, de ce qu'il voit, comprend. Approche, évitement, échange.
Ainsi, souvent, toujours ou presque, la lecture feuilletée produit d'autres lectures, pour ne pas dire d'autres textes – on pourrait imaginer aisément un hybride de ces deux-là…–, et force le sens à dérailler, à s'inventer d'autres lignes de fuite. Lecteur-Nadja, perdu dans la brocante des mots, avec pour seule récompense cette mystérieuse "châtaigne" – ce petit choc électrique – quand d'un étal l'autre deux éléments entrent en contact à la faveur de sa curiosité.
Il serait dommage, non?, de laisser se perdre cette énergie, aussi fugace et discrète soit-elle. Mais saurait-on même la laisser se perdre? Le voudrait-elle seulement?
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Illustration: Marc Giai-Miniet

vendredi 1 février 2013

Comme un châtiment infligé la nuit par un tracteur géant

Ça y est, on est en février. Conforama propose -20% sur tous les meubles et la décoration* (* horst Top Confo, faut pas déconner), mais à vrai dire on s'en fout pas mal. On est juste rassuré que le correcteur automatique de l'ordi ne connaisse pas le mot Conforama et le souligne de petits points rouges. Ça veut peut-être dire que les machines ne se sont pas encore tout à fait soulevées. Une fusillade a explosé dans une école d'Atlanta. On va bientôt pouvoir établir une carte spécial fusillade des Etats-Unis, qui remplacera l'ancienne, celle qui indiquait la production de patates et d'uranium. Comme disait Céline dans Mort à crédit: "Mon tourment à moi c'est le sommeil. Si j'avais bien dormi toujours j'aurais jamais écrit une ligne." Heureusement, il se passe des trucs chouettes.
Pour commencer, Laure Limongi a un site. Ça s'appelle tout simplement http://laurelimongi.com/. Vous y trouverez une rubrique « biographie », la liste et les présentations de ses livres, le descriptif de son travail éditorial au sein de « Laureli », des photographies ainsi que très prochainement des captations vidéo de lectures publiques, le blog et le fil Twitter. Par ailleurs, la défunte collection LaureLi renaît aux éditions Inculte, avec la parution ces jours-ci de Nudism, le nouveau livre de Daniel Foucard. Il y est question d'un énergumène qui tâte du populisme groenlandais, se lance dans l'activisme nucléaire puis milite en faveur du nudisme. L'incipit? "Je tiens bon." On souscrit, évidemment. Toujours chez Inculte, on vous conseille vivement deux autres parutions: Décor Lafayette, d'Anne Savelli. "Absurde d'écrire sur les grands magasins": c'est l'incipit, et l'auteur dément cette assertion avec une liberté et une invention dont vous nous donnerez des nouvelles. Ah, il y a aussi La Cité des oiseaux, d'Adam Novy (traduit par Maxime Berrée). Imaginez un évangile décalé, portant sur une cité partiellement souterraine, à mi rêve entre la Hongrie et l'Oklahoma. Comme le dit Novy dans un entretien: "A moins de me mettre à écrire des histoires de vampires, je serais toujours obligé d'avoir un boulot."Mais les oiseaux, c'est bien aussi.
N'oublions pas le nouveau numéro de la revue Décapage, avec un sommaire d'enfer. Chevillard et son "puis" sans fond, Ernaux, Faye, Vinau, une nouvelle inédite de Viken Berberian, un méga dossier sur Marie Darrieussecq…
On arrête là pour aujourd'hui? Non. On finit sur un auteur encore inédit en France, Mark Leidner (à ne pas confondre avec Mark Leyner), auteur d'un premier recueil de textes, Beauty was the case that they gave me, paru chez Factory Hollow Press en 2011. Dans un poème intitulé "Blackouts", on peut lire ceci:
C'est comme utiliser une pince à épiler pour extraire des diamants des conduits lacrymaux de votre petite amie.
Comme un jeu vidéo vicieux, avec la terre qui s'enrichit en tournant…
Vous tirez la chasse et poignardez le monde d'en bas avec une épée d'eau en spirale.
Comme regarder brûler une maison écoénergétique.
Comme être étiqueté psychopathe et jeté en prison puis relâché parce qu'un nouveau psychopathe court les rues et que seul un psychopathe peut battre un autre psychopathe.
C'est comme chasser à coups de battes des chauve-souris vivant dans le couloir d'une station spatiale abandonnée.
C'est comme avoir besoin de quelqu'un mais ne pas le savoir.
C'est comme essayer d'écrire un thriller avec un fusil braqué sur votre tête.
C'est comme avoir des enfants pour rigoler.
C'est comme se couper la main avec un bout de métal pendant que vous faites l'amour.
C'est comme un châtiment infligé la nuit par un tracteur géant.
C'est comme perdre aux échecs contre un homme des cavernes.
C'est comme un homme des cavernes qui perd aux échecs contre un dinosaure.
C'est comme un dinosaure qui perd aux échecs contre une forêt primitive… qui perd aux échecs contre une étoile primitive?
C'est comme tabasser vos gosses en rythme.
Ou foncer dans un semi au milieu d'un vol d'oiseaux.
Vous refusez de faire la charité parce que vous êtes convaincu que la charité est un complot.
Vous aviez un porte-documents plein de preuves mais une femme qui se faisait passer pour une prostituée vous a sucé dans votre chambre d'hôtel et l'a volé…
Un beau philosophe…
Je pense que les gens merdiques ne devraient pas dire ce qu'ils pensent avec autant d'éloquence.
C'est comme un croisement entre un orgasme et un trou noir.
C'est agréable mais ça vous aspire et vous rapetissez.
C'est comme bouffer une bite sur une assiette en papier.
C'est comme trouver un col roulé dans la rue et l'enfiler immédiatement, par dessus le col roulé que vous portez déjà.
Vous entrez dans votre chambre d'un air arrogant et vous présentez une pétition contre vous que vous avez signé un millier de fois.
C'est comme essayer de refaire le Seconde Guerre mondiale uniquement avec des mouvements de karaté.
Vous devez être comme une éclipse solaire, mais alors quand vous levez la tête c'est juste quelqu'un que vous ne connaissez pas qui vous balance lentement on poing dans l'œil.
C'est comme une souris qui sort de son trou en admirant son propre collier de diamants.
Ça devrait être comme de découper des toiles d'araignée dans des bottes de cow-boy avec des ciseaux.
Ça devrait être comme boire de l'eau dans une rivière vraiment très chère.
Mais c'est comme des Oreos au petit matin.
C'est comme ramollir un livre de coloriage dans l'eau du bain pour pouvoir plus tard le violer d'un trou…
C'est comme boire une bouteille entière de cabernet sauvignon dans une cellule de prison.
C'est comme manger des bouts de toast trempés dans l'eau des toilettes.
Vous ouvrez la porte de chez vous pour la première fois et comprenez que vous avez toujours vécu dans un réfrigérateur.
C'est comme respirer avec scepticisme l'air humide d'une nouvelle planète.
C'est comme apprendre le mot allemand désignant le genre de honte que les astronautes connaissent quand ils se masturbent dans l'espace.
C'est comme ne pouvoir que s'énerver quand les choses se passent bien.
C'est comme arrêter de polir de l'argenterie pour s'adouber avec un petit couteau.
[To be continued… ?]