Comme vous le savez tous, la
nature a produit divers mythes facétieux, comme l’Injuste Milieu, le Nombre
qui Dort, la carré de l’apothéose et la Règle de Troie. Mais il existe aussi
une chose encore plus mystérieuse qu’on appelle le « coefficient de foisonnement ».
Ce terme désigne, en traduction, le phénomène d’amplification lié au passage
d’une langue à une autre. Autrement dit, tout texte plongé dans une traduction
occupe un volume supérieur à celui qui était le sien avant de boire la tasse.
Il grossit, empâte, s’étend, enfle, gonfle, grandit, mais au pays des
traducteurs on dit qu’il « foisonne ». Et ce foisonnement, eh bien il
peut se mesurer, on peut en définir le coefficient. C’est assez simple, au
demeurant : il suffit de comparer le nombre de signes du texte de départ
avec celui à l’arrivée, après traduction. A quoi ça sert, me direz-vous ?
Eh bien tout d’abord à se faire une idée du nombre de feuillets de la
traduction à l’arrivée, et donc à pouvoir l’estimer financièrement, puisque le
traducteur est payé au feuillet. On lui paie le feuillet qu’il produit, pas
celui qu’il traduit. Mais ce foisonnement permet également de se rendre compte
si le traducteur n’a pas tendance à en rajouter un peu, à déplier le sens outre
mesure, à broder, si vous voulez.
Le fait est que quand on passe,
par exemple, de l’anglais au français, il y a foisonnement. C’est scientifique,
apparemment. Quel est le coefficient de ce foisonnement ? Oh, tout le
monde a sa petite idée là-dessus. La plupart s’accordent sur le chiffre de 15%,
mais certains osent jusqu’à 20 %, voire au-delà. Quant à ceux qui tendent
plutôt vers 12%, 10%, c’est bien souvent parce qu’ils lâchent quelques calories
en cours et traduisent un peu à la serpette. Mais pourquoi, me direz-vous,
l’anglais accouche-t-il d’un français plus charnu ? Il y a à cela
plusieurs raisons. Tout d’abord, l’anglais s’est fait une petite spécialité du
monosyllabe : il n’est pas rare de tomber en anglais sur une phrase
constituée presque exclusivement de monosyllabes sans qu’elle soit pour autant
motivée par une contrainte oulipienne. C’est le côté « partition » de
l’anglais : des sons isolés, telles des notes, qu’il est délicat de rendre
de façon aussi syncopée en français, langue un peu plus déliée et diserte,
croit-on. L’anglais bénéficie
aussi de petits mots fort pratiques lui permettant, d’un coup de langue, de
préciser la mouvement, la direction, la force, etc… – up, down, out, in, off…
Tout ça est connu et archiconnu. L'anglais aime à se dégourdir les ïambes.
Mais ce qui explique surtout le
phénomène du foisonnement, c’est ni plus ni moins le processus de traduction. Dès
qu’on traduit, on perd souvent de vue la « mesure », sans doute parce qu'on est trop occupé à dérider le sens et diffracter les nuances sonores, paniqué à l’idée de
perdre quelque chose en chemin, d’oublier un détail, de négliger une intensité,
de minimiser une suggestion. On reste prisonnier un temps d’un mécanisme de
reproduction et on bourre parfois la syntaxe à ras bord, de peur de semer quelques
miettes sémantiques. Mais traduire, ce n’est pas restituer, c’est relancer. C’est
réinventer le code source en fonction des vibrations émises. La réinvention fait style, et ce qu’elle escamote ne
disparaît pas, son absence au contraire demeure en filigrane dans les interstices du texte recommencé.
Aussi n’est-il peut-être pas absurde
d’avancer que plus le coefficient de foisonnement tend vers zéro, plus "vive" sera
la traduction, qui va ainsi à contre-courant de ses penchants expansionnistes,
résiste à la tentation exégétique au prix d’une tension maîtrisée qui l’aide à
conserver la cadence initiale. Moralité: quand la foison dort, c'est fort.
