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jeudi 24 août 2017

Le Monde selon Chevillard

Eric Chevillard / © Patrice Normand
Pendant six ans, plutôt que de profiter pleinement de la vie pour lire et d’écrire, Eric Chevillard aura pris sur lui et sacrifié de nombreuses et précieuses heures de son temps d’écrivain et de lecteur afin de se consacrer entièrement et sans ménager sa peine à la lecture et l’écriture. Saluons aujourd’hui cet exploit doublé d’un paradoxe, alors que le même Chevillard met un terme définitif et un point clairement final à soixante-dix mois consacrés à manufacture de son feuilleton hebdomadaire et critique dans le journal Le Monde.

De cette expérience à la fois sans doute épuisante et certainement enrichissante, mélange de liberté (il lisait ce qu’il voulait) et de contrainte (il lisait ce qui se publiait), tantôt sacerdoce (il s’y tenait), tantôt sinécure (il s’y plaisait), est né un court texte intitulé Défense de Prosper Brouillon, dans lequel l’auteur de Ronce-Rose s’est plu à imaginer un plaisantin écrivain « qui plaît, et c’est ce qui déplaît », cible de toutes les envies, cœur de toutes les jalousies, objet de tous les regards dotés d’yeux qui savent lire.

Ah, Prosper Brouillon, que de bouses livres tu commis en ton nom ! Enfin, presque, puisque son dernier ouvrage, intitulé Les Gondoliers, sans doute parce qu’il permet au lecteur de se livrer à l’activité ondulatoire et salutaire qui consiste à se gondoler, a une particularité que Chevillard nous révèle à la fin du volume et si vous ne voulez pas savoir de quoi il s’agit, cessez immédiatement de lire cette défense ivoirine de Défense de Prosper Brouillon, et retournez dans les sombres limbes du Protoblog – trop tard, vous avez outrepassé la limite au-delà de laquelle notre bonne foi était valable, sachez donc que :
« Toutes les citations attribuées à Prosper Brouillon sont extraites littéralement et sans retouche, je le jure, d’une vingtaine de romans français […] ayant tous obtenu de beaux succès de vente […]. Certains de leurs auteurs sont lauréats de grands prix littéraires ; plusieurs siègent dans les jurys qui les décernent ou à l’Académie française. »
Disons-le tout de go johnny go : le procédé consistant à isoler des phrases ou des bouts de phrase pour en stigmatiser le ridicule est un procédé injuste et inadmissible hilarant et révélateur. Qu’aurions-nous fait, si nous avions croisées, toutes pimpantes dans le vivier d’un texte, quelques-unes de ces étranges crevettes : « Le matin vint quoi qu’il arrive » ; « le regard catapulté au large » ; « On n’entendait pas siffler le passage du temps » ? Aurions-nous réellement goûté ces « hypocrisies qui nous falsifient » (« et non nous salsifis », déplore Chevillard) ? Serions-nous vraiment admiratifs devant celui qui affirme : « Agir avec des mots sur le monde mental de mes contemporains est toute ma fièvre » ? Aurions-nous été sincèrement « embrasée par une tension fébrile » ?

Nous ne le saurons jamais, sauf à retrouver par hasard ces mêmes perlouzes dans les fastidieux écrins auxquels elles furent arrachées telles des tiques hors d’un jack terrier natal. A moins que Chevillard, plus roublard qu’un potamouchard, n’ait inventé de toutes pièces les citations qu’il prétend avoir rescapée de six années de consciencieux feuilletonisme ?

Comme le dit l’auteur de Défense de Prosper Brouillon à la page dix-sept, à moins qu’il ne s’agisse de Prosper Brouillon himself : « La littérature est bonne fille, elle suce sans mordre. » On en déduira très naturellement que, parfois, une pipe est juste une pipe, et que ceux qui écrivent comme des arracheurs de dents pourront encore longtemps se faire passer pour des avaleurs de sabres. En attendant, choyons mieux, et qui lira vivra.

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Eric Chevillard, Défense de Prosper Brouillon, illustration de Jean-François Martin, coll. Notabilia, éd. Noir sur Blanc, 14 €

mardi 9 décembre 2014

Bergé, luminaire

Eric Chevillard écrit une chronique dans le journal Le Monde. On l'a sollicité, entre autres, pour son art du laminage, sa verve, son humour. Il ne prend donc pas de gants. Concernant Modiano, il a donc dit ce qu'il avait à dire. Ça ne plaît pas à Pierre Bergé, actionnaire du Monde. Le 10 octobre dernier, sur son compte Twitter, il publie ceci:
"Pauvre Chevillard que personne ne lit et qui se venge en démolissant Patrick Modiano prix Nobel de littérature 2014."
Et récemment il récidive, en faisant un parallèle entre Chevillard et Denis Cosnard, un journaliste économique du Monde ayant par ailleurs commis un ouvrage sur Modiano:
"#leMonde. Chevillard ou Cosnard? Ou le connard n'est pas celui qu'on pourrait croire."
Passons sur l'insulte d'une finesse inouïe; passons sur cet usage audacieux de Twitter. Chevillard a menacé depuis de "s'immoler par le feu dans le hall de l'immeuble". En revanche, revenons sur ce "que personne ne lit". C'est marrant, on l'a déjà entendu récemment dans la bouche de Jérôme Garcin à propos de Volodine. A croire que certains pètent un câble dès qu'on touche à leurs idoles ou dès qu'on gagne en reconnaissance, et en reviennent alors à ce bon vieil argument économique soi-disant imparable: Bon, ce type ne vend pas beaucoup, donc c'est comme si "personne" ne le lisait, donc c'est un auteur forcément aigri, donc il se venge. Et en plus on est décomplexé: on le dit. Comme si on disait: c'est un pauvre de toute façon. 

Autrement dit, le message est le suivant. Si vous n'avez pas beaucoup de lecteurs, vous n'avez pas le droit de critiquer. Corollaire 1: le droit de critiquer se mérite, et ce mérite c'est les ventes. Corollaire 2: Entrez dans la catégorie des poids-lourds et on verra après. Corollaire 3: de toute façon, quand vous vendrez vraiment, on sait bien que vous ne critiquerez plus.

Je ne sais pas pourquoi, mais ce ton condescendant et menaçant – "pauvre Chevillard que personne ne lit" – me fait penser à ces éminences grises qui virevoltaient autour des rois de France et qui, quand elles parlaient de poètes un peu gênants, disaient des choses de ce genre: Pauvre Clément Marot… Pauvre François Villon… Pauvre? Un terme qui, dans la bouche de Bergé, prend un relief saisissant. Mais il est vrai qu'on ne peut pas dire: "Riche Pierre Bergé, que tout le monde lit". Le M/monde est décidément mal fait…

 

vendredi 7 février 2014

Maître Bilger et la parole "libérée"

Quand un magistrat fait part de ses engouements littéraires, comme c'est le cas de Philippe Bilger pour la romancière Françoise Bourdin, ce n'est pas pour parler style, mais pour instruire un procès. D'abord celui de la presse littéraire, celle du Monde en particulier, à qui il reproche un certain mépris pour la littérature populaire (rappelons que F. Bourdin vend à peine moins que Musso et Levy…). Que pourrait bien faire la pauvre Françoise pour avoir droit aux honneurs du Monde? Pas grand-chose, hélas, ainsi que le déplore maître Bilger:
"Même si Françoise Bourdin s'efforçait d'instiller de l'hermétisme et de glorifier l'homosexualité, cela, je le crains, ne suffirait pas."
Bon, là, on voit clairement que ce qui agace cet amoureux des lettres, ce n'est pas le désintérêt du Monde pour les best-sellers, mais leur prédilection pour… l'hermétisme et l'homosexualité. C'est beau, la subtilité, quand même. Ça évite d'être frontal, ça permet de ne pas dire: eh-oh, bande de pédés abscons. Mais tout le monde comprend le message. La litote agite ici sa fière dentelle pour mieux diffuser ses vents brenneux (aïe). Ça permet aussi de dire: non mais dites donc, je suis magistrat, je lis des livres, j'interviewe des humoristes, en plus j'ai le droit de sortir des trucs aussi énormes. Mais Bilger ne manie pas que la litote. Il excelle également dans la peinture de mœurs. On en prendra pour preuve ce portrait qu'il fait d'Alain Soral :
"Parcours contrasté, chaotique, apparentes fluctuations idéologiques mais sous-tendues par une approche jamais banale, toujours provocatrice, à contre-courant, une infinie répugnance à l'égard des poncifs même les plus utiles, les plus bienfaisants, une maîtrise du langage violent dans sa netteté et son art des formules […] un dissident campant sur sa singularité de foudre, d'humeur, d'agression et de discrimination, une nature."
Chaos, flux, passion, solitude, violence, foudre — nature! On pourrait croire qu'il parle de Nietzsche, mais en fait non, il parle bien d'un homme d'affaire franco-suisse et national-socialiste. Et une fois de plus, on retrouve l'imparable et brune rhétorique qui glorifie la singularité des trafiquants de fiel sous prétexte qu'ils ont du panache, voire des couilles. Ça a le mérite d'instiller du compréhensible et de glorifier la virilité. Mais Soral n'est-il pas antisémite? Oui-mais:
"Antisémite affiché, Soral fait preuve sur ce plan d'une déplorable pauvreté intellectuelle en même temps que d'une triste éthique quand il justifie sa position notamment par le fait qu'il était signifiant et révélateur que les Juifs avaient toujours été persécutés et qu'en quelque sorte leurs souffrances venaient d'eux."
Bon sang mais c'est bien sûr! Ce que Bilger reproche éventuellement à Soral, ce n'est pas d'être antisémite, mais de faire preuve de "pauvreté intellectuelle" dans la justification de sa "position" (oui, vous avez bien, lu, l'antisémitisme est une position). Ce qui n'empêche pas Soral de camper dans une "singularité de foudre". Là encore, on n'est pas franchement dans l'hermétisme. 
Bref, quand maître Bilger tient dans son bec un fromage, on n'est tout sauf alléché par son odeur. Et on se dit que, finalement, un des grands mérites du mariage pour tous sera d'avoir contraint les corbeaux à se tailler des plumes entre eux.

vendredi 8 novembre 2013

Pas d'ascenseur = pas de Chevillard

Le lecteur de ce blog a pu s'en rendre compte: je fais souvent ici l'éloge des livres d'Eric Chevillard. Il y a à cela une excellente raison: Eric Chevillard tient une chronique littéraire hebdomadaire dans le journal Le Monde.
Ainsi, pensais-je naïvement, peut-être qu'à force de dire le plus grand bien de ses livres, je finirai bien par m'attirer sa bienveillance et, partant, un article élogieux sur mes propres œuvrettes, signé de son influente main. Las! Il y a pire que la gratitude, il y a l'éthique! Comme me l'a expliqué Chevillard lui-même – à qui j'écris souvent de longs mails flatteurs et larmoyants –, mon soutien constant et enthousiaste à son travail se révèle en fait… contre-productif! Car plus j'encense ses textes et plus il lui devient difficile, pour ne pas dire impossible, d'en faire de même pour moi dans les colonnes du Monde, sous peine d'être taxé de "renvoyer l'ascenseur". J'ai donc perdu beaucoup de temps à le lire et à écrire sur lui. J'en suis mortifié. Tout ça pour… ça? Et moi qui croyais que ça marchait comme ça, dans l'édition… Le dépit est de taille.

Du coup je ne parlerai pas du dernier livre de Chevillard, Péloponnèse, paru récemment chez Fata Morgana, un livre pourtant réjouissant qui se veut un florilège de coups de gueule, d'acrimoniques diatribes contre divers éléments de notre quotidien – les pierres, le ciel, la contemporanéité, la porte, etc. –, l'auteur se livrant, tel un Ponge irascible et mutin, à un démantibulement systématique de ces évidences qu'on sait pourtant superfétatoires. Ainsi la porte, qui finit par occasionner l'érection de murs, et donc nécessite la présence d'un maçon, or qui dit maçon dit poste de radio, d'où nuisance sonore…
On le voit – ou plutôt, non, on ne le verra pas, puisque je m'interdirai d'en parler – la méthode Chevillard consiste à traquer la logique de l'inanimé (en cela il est poète) afin de faire fuir (et déborder) la langue à tout propos. Mais ce qu'il faudrait rappeler, si l'on n'avait pas décidé de taire la chose, c'est combien, derrière l'apparente légèreté de ces textes (dont on ne dira rien) qui font la part belle à l'incongru, tremble toujours, évanescent mais têtu, le spectre de la finitude:
"Ce vieillard accroche encore comme des linges élimés ses chairs grises et jaunes aux tringles mal jointes de son squelette tordu, brinquebalant, désormais inapte à la locomotion, à la préhension et qui rassemble ses dernières forces pour se roidir dignement dans son suaire." (Le temps)
En vérité, Chevillard, dans ce roboratif Péloponnèse (que je m'abstiendrai bien d'encenser), se fait peintre des plus rugueuses vanités, et le lecteur qui mâchera sa prose sentira plus d'une fois craquer sous sa fragile dentition le mortifère et oblong os de seiche dont on sait qu'il sourit, une fois reflété & redressé dans notre mémoire, du sourire du crâne futur – mais tout ça, bien sûr, je ne le dirai ni ne l'écrirai, car Chevillard m'a bien fait comprendre que c'est peine perdu: l'ascenseur ne remontera pas.
Qu'à cela ne tienne ! La prochaine fois qu'il sort un livre, je te l'agrippe, toc. Je te le ragrippe, toc. Je le pends au portemanteau. Je le décroche. Je le repends. Je le décroche. Je le mets sur la table, je le tasse et l'étouffe. Je le salis, je l'inonde. Il revit. Je le rince, je l'étire, etc. – et ciao Michaux!

vendredi 12 avril 2013

La nouvelle de la mort de Pynchon est très exagérée

La nouvelle de la mort de Pynchon est très exagérée, pour reprendre la célèbre formule de Mark Twain apprenant son propre décès par voie de presse. Quand une journaliste du Monde vous appelle un vendredi en fin de journée (alors que vous envisagez très sérieusement de vous préparer un confit de canard aux pommes) pour vous demander si: 1/vous êtes au courant de la rumeur selon laquelle Pynchon serait mort et 2/ vous êtes au courant de la rumeur selon laquelle Don DeLillo serait Pynchon, forcément, vous vous posez des questions. Mais pas sur Pynchon et son état de santé. L'écrivain est âgé et c'est son droit de disparaître. Sa mort le regarde, comme nous tous. Non, vous vous posez des questions sur les réseaux, puisque c'est par eux, et par Twitter plus précisément que la fausse et morbide nouvelle s'est répandue. Et vous vus demandez pourquoi les journalistes vibrent dès que la toile frémit. La peur de rater un scoop? Mais les amis, la mort d'un homme n'est pas un scoop. Pas que je sache. Bref, il a suffi qu'un crétin ouvre un faux compte DeLillo et annonce que Pynchon était mort (et ce il y a à peine trois heures!) (parce qu'il était Pynchon, et avait donc écrit, bien qu'étant DeLillo, tous ses romans depuis les années 60 – oh my god…), pour que l'info – l'un-faux – circule et que les rédactions s'affolent. Avec  seulement 1720 abonnés, ce crypto-DeLillo a réussi à semer le doute. Jusqu'au Monde. Au point de m'interrompre dans la contemplation d'un canard en train de confire.
Bon, on n'a rien contre le canular littéraire. Il permet parfois de lever certains lièvres et de déclencher des questions assez grotesques. Combien de fois m'a-t-on demandé si Pynchon existait vraiment? La question est tellement dépourvue de sens qu'on ne sait quoi répondre. Et si Shakespeare n'avait pas écrit ses pièces, mais qu'elle étaient l'œuvre d'un autre auteur se faisant appeler Shakespeare? Je suis plus inquiet pour tous ces écrivains qui se croient vivants alors que leur œuvre clame le contraire.
En fait, avec les réseaux, un nouveau sport est apparu. L'annonce (prématurée) de la mort d'une personne connue. Comme si, face à la pseudo existence que le réseau confère à des gens qui pensent qu'avoir la parole sous forme de bytes c'est réinventer la démocratie, on bénéficiait soudain, faute d'avoir quelque chose à dire, du pouvoir (bidon) de vie et de mort, le but étant bien sûr d'attirer les regards, sous forme de connections, de followers (ces disciples électroniques dotés de peu de foi, en vérité), et de les attirer sur soi, ce fameux soi qui fait apparemment défaut à tant de gens, lesquels en rêvent au point de ne plus dormir. Ah, exister sur la toile! Rappelons que cette pensée est apparue pour la première fois dans l'esprit d'une mouche et qu'elle l'a plutôt regrettée.
Alors non, désolé boys & girls, Pynchon n'est pas mort. Comment je le sais? Oh c'est très simple. Il m'a dit un jour que si jamais il venait à mourir, il m'appellerait dès le lendemain pour me confirmer la nouvelle. Or c'est un homme de parole.

lundi 18 janvier 2010

Dans la cour d'écran

Quand Le Monde II s'intéresse au numérik, nous devenons tous des Monsieur Jourdain se découvrant propriétaire d'un computeur. Aussi est-ce avec un intérêt certain que nous apprenons, en lisant le dernier post amusé de François Bon, que ledit magazine s'est fendu d'un questionnaire, comportant quatorze questions. On a envie de répondre audit magazine que, oui, effectivement, le dernier Amstrad est déjà sorti et que le jeu Pacman a modifié notre appréhension de la pétanque…
La première question est l'équivalent digital d'une tarte à la crème sans crème dont on aurait oublié la pâte :
"Les nouvelles technologies (traitement de texte, internet, smartphone…) ont-elles modifiées (sic) vos habitudes de lecture et d’écriture ?"
Elle est suivie d'un corollaire incroyable:
"Si oui de quelle manière ?",
lui-même doté d'un appendice fabuleux:
"Cela a-t-il eu une influence et/ou incidence sur votre écriture ?"
Il était temps que ce tabou soit tripoté, franchement. J'aime beaucoup d'ailleurs la nuance supposée entre influence et incidence. Un peu comme si, après vous être pris un pain dans la gueule, on vous demandait si vous souffrez ou si vous avez mal. La subtilité est décidément un art… subtil. Autre question, assez confondante:
"L’écran ne constitue-t-il pas une distance physique entre vous et votre texte ?"
On a envie de répondre que non, pas du tout, mais que quand même c'est fou comme on se cogne la tête chaque fois qu'on essaie de passer de l'autre côté…
Comment se fait-il qu'après toutes ces années enchaînés aux claviers, on puisse encore se poser naïvement la question des perturbations ? Certes, il est toujours bon d'attendre un peu avant d'essayer de repérer les changements induits par un changement de médium. Mais tout ça ne date quand même pas d'hier. Ce qui est susceptible d'intérêt, ce serait, ne serait-ce pas plutôt ?, la façon dont celui qui écrit transforme tout support à son avantage, le rend malléable, invisible, à la fois aussi abstrait qu'un plan et aussi concret qu'une peau. Cette façon de traverser l'apparence de l'apparence, de rendre organique le mécanique (ce qu'on fait déjà d'entrée de jeu avec le corps, rappelons-le). Jean Genet écrivant sur des sacs en papier dans sa cellule, Artaud scarifiant son billot, Richard Powers dictant couché à son PC à reconnaissance vocale, etc. Ecrire sur de l'horizontal, du vertical, du transparent, de l'opaque… (peindre avec ses pieds…)… réveiller l'encre sympathique avec l'ampoule du regard critique… s'enfermer dans la mitraille de l'Olivetti, le bourdonnement de la machine à boule IBM, l'éclat de l'écran à cristaux liquides… Questions: le clavier alphabétique du Minitel a-t-il modifié votre rapport à la drague? La lenteur de vos premières connections internet a-t-il nui à votre envie d'acheter des godemichés en ligne? Le Bic qui fuit a-t-il pourri l'écriture de vos poèmes acnéiques?
Mais peut-être ne faut-il pas tordre le nez et se réjouir de voir l'empire du papier se pencher sur nos petits moulins à octet? Ou bien faut-il poser la question suivante: "L'écriture ne constitue-t-elle pas une distance physique entre vous et votre texte?"
Ou mieux encore: "La distance physique ne constitue-t-elle pas une écriture entre vous et votre texte?"
Voire: "Le texte ne constitue-t-il pas un 'vous' entre la distance physique et l'écriture?"
Mais on risquerait peut-être alors de donner la réponse…