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jeudi 16 mai 2013

Comme une barque soulevée: l'orgasme prémonitoire de D. H. Lawrence

C'est un film qui fit scandale, non tant parce que Hedy Lamarr y apparaît nue à deux reprises, mais plutôt parce qu'une scène nous la montre en train de jouir, son visage traversé par l'extase, sa main se crispant se détendant se crispant, l'homme en retrait, quasi invisible, comme chassé du cercle de la jouissance, tandis que la femme, submergée par des ondes à la fois concentriques et excentriques, offre au spectateur la muette déflagration de son voyage intérieur.
Quand le film Extase, du tchèque Gustave Machaty, sort sur les écrans en 1933, les réactions sont violentes. Le pape, Hitler et la censure américaine s'insurgent. Henry Miller, lui, est en transe. Il écrit aussitôt à Anaïs Nin pour lui parler de ce qu'il a vu. Il écrit même un essai sur le film "Réflexions sur Extase", dans lequel il commente le recours au ralenti, ralenti qui lui fait penser à l'œuvre de D. H. Lawrence, écrivain qu'il adule, mort quelques années plus tôt à Vence. Il voit dans ce ralenti le rythme même du sang vitale, qu'il sait et sent opposé à ce qu'il appelle "le rythme masturbatoire de l'intellect". 
Cette histoire de ralenti chez D. H. Lawrence m'intriguait. Comment, en voyant cette scène incroyable du film Extase, Miller avait-il pu, et au prix de quel bond métaphorique, revenir à l'œuvre de Lawrence? Qu'est-ce que le ralenti en littérature? Le hasard des lectures, une fois de plus, est venu à ma rescousse, et j'ai ainsi découvert ce passage incandescent, extrait de Crépuscule sur l'Italie, qui semble réitérer, ou plutôt précéder, et ce d'une façon quasi chromatique, la singulière extase dans laquelle se (nous?) plonge Hedy Lamarr:
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« C'est une étrange danse, bien rythmée, changeant au gré de la musique, mais d'une aisance toujours digne, une manière de polka-valse traînante, intime, passionnée, qui, sans éclats, sans précipitation, se fait toujours plus intense. Le visage des femmes exprime l'étonnement ravi de vibrer au rythme même de l'extase. (...) Il est un instant où la danse se transforme en possession : les hommes soulèvent les femmes au-dessus du sol et bondissent avec elles... mais voici que la danse ralentit avec des entrelacements plus subtils, des enchaînements de pas plus étroits... ô délice ! Le rythme danse à l'intérieur du rythme et rapproche, rapproche, toujours plus subtilement, toujours plus victorieusement, de l'extase, de l'envolée suprême le corps de la femme est, comme une barque, soulevée par l'exquise et puissante vague virile... instant parfait... puis c'est la chute de nouveau le mouvement lent qui repart, toujours plus intense, à l'assaut d'une extase encore plus parfaite. »
Entre la danse plurielle décrite par Lawrence et l'abandon nocturne filmé par Machaty passe une vibration commune, une onde, faite d'eau et d'affirmation, de communion et d'effroi dans laquelle les soupirs de la sainte et les cris de la fée s'unissent pour composer un accord unique et orgasmé. Miller et la censure avaient vu, quoique différemment, la même chose: le plaisir pur, la barque soulevée…

[Pour voir l'extrait du film, allez ici.]


samedi 21 avril 2012

Harry Herschkowitz: dans la tourmente du Tropique avec Miller

Un livre quitte l'imprimerie. Il part s'embusquer dans les librairies, s'en va échouer sur le bureau d'un critique, se cache entre deux confrères dans une bibliothèque, est acheté, perdu, volé, donné, égaré, il change de main, on le lit, le feuillette, le commente, parfois on écrit son nom dessus, on glisse entre ses pages quelque chose, le temps l'emporte, il disparaît, puis un jour il décide de remonter à la surface. L'histoire est connue. Elle se répète. Elle est magique, secrète.

L'autre jour, en déambulant dans les allées d'une brocante, boulevard de Reuilly, un étal propose de vieux livres. J'avise un rectangle vert, fatigué, un livre relié sans jaquette qui prend froid. C'est Tropique du Cancer, de Henry Miller, éditions Denoël (quand Denoël au 19 rue Amélie, dans le VIIème arrondissement), l'ouvrage date de 1945, la traduction est de Paul Rivert, et la préface de Jean Fluchère. L'achevé d'imprimé est du 15 décembre. C'est donc la première édition en langue française, enfin je crois. Le livre est d'abord paru en anglais, chez Obelisk Press, grâce à l'appui financier d'Anaïs Nin et d'Otto Rank, mais la censure américaine en a empêché la diffusion, et il faudra attendre 1961 pour que Tropique du Cancer infiltre à nouveau le continent américain.
L'édition Denoël que j'ai récupérée sur cette table où s'entassaient des livres sur les divisions Panzer, quelques numéro de Lui et d'inévitables volumes en poche de Druon, cette édition avait un petit quelque chose de spécial. Bien que vendue 2 euros, elle portait une inscription manuscrite, à la plume, à l'encre bleue, en page 6, en regard du début de la préface. 
Bon, il était clair qu'il ne s'agissait pas de la signature de Henry Miller, ce dernier signe son nom avec un "m" minuscule, et ses "n" et "r" ne présentent pas cet aspect. Ne rêvons pas. En revanche, qui pouvait bien être ce "Harry Herschkowitz" ? Une petite recherche s'imposait.

Harry Herschkowitz était un proche de Miller. Originaire de Boston, il aspirait, comme quelques autres, à écrire le grand roman américain. Dans The improbable President, Vincent O'Leary en fait le portrait suivant:

"A tall, angular man in his twenties with bushy brown hair. […] He was working on a book titled The Androgynous Act, written, he told me, in the tradition of Fraenkel's Bastard Death and Gutkind's The Absolute Collective."

Le livre en question n'est répertorié nulle part. Dans son livre sur Miller (The Devil at Large), Erica Jong raconte que Miller avait envoyé à New York son ami Harry Herschkowitz afin que ce dernier "interviewe" June Lancaster pour Miller (lui demandant également de procéder à un "mattress-test", un examen sur l'oreiller…). Harry s'en sortit comme un chef et revint à Big Sur avec celle que Miller appelait déjà June II. Miller ne la garda pas longtemps et passa vite à Janina Lespska, mais là encore c'est une autre histoire.
Dans Le Cauchemar climatisé, Henry Miller parle un peu de Harry. Il dit de lui que c'est un marin et aussi un réparateur de hautes cheminées (un "steeplejack"). On sait également que Harry a fondé une revue trimestrielle, Death, dont le premier numéro est paru en 1946. Harry a écrit des poèmes, publiés par la revue Circle. Mais ce n'est pas tout. Il faut parler de Ben Hecht.

L'histoire, ici, est passionnante, et complexe, elle mériterait à elle seule des dizaines de pages. Pour en avoir une perception globale, on peut donc lire ceci. Mais résumons. Sachez simplement que Hecht avait fait monter une pièce sur l'Holocauste, et s'était servi des bénéfices pour affréter un ancien yatch allemand (!) qui devait rallier la Palestine, avec à son bord des rescapés de l'Holocauste. Mais le S.S. Ben Hecht fut intercepté par les Anglais, pour des raisons que nous n'avons pas ici la place d'exposer. Bref, une controverse était née, l'opinion internationale fut saisie, il y eut pas mal de remous dans la presse, les ambassades, aux quatre coins du monde. Mais là encore c'est un autre histoire. En revanche, ce qui nous intéresse ce sont les personnes présentes sur ce yatch épique. Quelques recherches suffisent à nous en procurer les noms, et parmi eux se trouve… Harry Hershkowitz! [Il est le deuxième dans la série des trois photos supérieurs; et c'est lui qui se tient debout sur l'autre photo, celle du bas, bras tendu, clope au bec]. On apprend même qu'il est alors âgé de 30 ans et vit sur la 11ème rue, dans le Lower East Side. Il semblerait que Harry, avec quelques amis, aient ensuite fondé une organisation, "The American Friends of Lehi" et même créé une revue, Freedom, dans laquelle ils appelaient à l'expulsion des Anglais de Palestine.
 


Oh, on doit pouvoir en apprendre davantage sur Harry Hershkowitz. Sur sa vie, ses amours, ses relations avec Miller, son aventure avec Ben Hecht, etc. Comment son édition française du Tropique du Cancer a-t-elle survécu, quels chemins a-t-elle empruntés pour arriver, soixante-sept ans plus tard, sur une table de brocanteur du XIIème arrondissement? Mystère.


Le fait est que, dans son obstination, le livre a tenu a prolongé le voyage obstiné et cahotique qu'avait entrepris son propriétaire.
Le livre que j'ai acheté ne présente guère d'autres indices, à deux exceptions près.



Sur la dernière page sont collés trois timbres en couleur, avec la mention "croisade de l'air pur, entr'aide français". Là encore, quelques recherches s'imposent…: "Dès la libération de la France, l'espoir renaît, les prisonniers de guerre reviennent et le taux de natalité explose véritablement, provoquant un "baby-boom" pendant les quelques années après guerre. La priorité du moment étant la production industrielle, nécessaire à la reconstruction du pays mais accompagnée d'un cortège de pollutions, ce timbre émis avec une surtaxe participe à la sensibilisation de la population aux bienfaits de l'air pur pour les enfants." Mais que font ces timbres à la fin du Tropique? Mystère, once again…

Ah, ce n'est pas tout. Entre les pages 206 et 207 figure un bout de papier sur lequel est dessiné, au crayon, assez maladroitement, une "bite". Est-elle de la main de Harry? En tout cas, elle fait un excellent marque-page pour le Tropique du Cancer, non? A ce propos, la page 207 est un moment de bravoure comme on les aime chez Miller:

"Je compris alors pourquoi Paris attire les torturés, les hallucinés, les grands maniaques de l'amour. Je compris alors pourquoi ici, au moyeu de la roue, on peut embrasser les théories les plus fantastiques, les plus impossibles, sans les trouver le moins du monde étranges; pourquoi ici on relit les livres de sa jeunesse et pourquoi les énigmes reprennent un sens nouveau, un pour chaque cheveu blanc."

Repose en paix, Harry. D'autres maniaques de l'amour viendront te remplacer…