mardi 20 mai 2014

La fresque démantibulée d'Eric Plamondon

1984 est une année spéciale. C'est l'année où Richard Brautigan met fin à sa vie, celle où Ridley Scott réalise la fameuse pub pour le Macintosh. Celle où décède aussi Johnny Weissmuller. Pour ce qui est d'Orwell, pas besoin de vous faire un dessin. Bon, d'accord, il s'est passé d'autres choses en 1984, là n'est pas le problème. Mais il se trouve que c'est cette année-là qu'a choisie l'écrivain québécois Eric Plamondon comme titre de sa trilogie, publiée il y a peu au Quartanier et reprise ces temps-ci chez Phébus.
Trois volumes, donc, intitulés respectivement Hongrie-Hollywwod Express, Mayonnaise et Pomme S. Une histoire non de l'année 1984, mais de plusieurs trajectoires qui connurent cette année-là une fin ou un changement radical. Il ne s'agit donc pas d'un roman, mais d'une vaste construction contrapuntique, d'une machinerie, d'un accélérateur de particules, bref, d'une tentative pour faire résonner des dizaines de faits et d'affects, depuis leurs possibles origines jusqu'à leur acmé fatale en passant par d'improbables mais réels avatars. 
Plamondon raconte, commente, dissèque; il part du point et voit la ligne; il nous raconte la saga Apple, les secrets de Steve Jobs, la vie calamiteuse de Tarzan, les rêves de Brautigan. C'est un récit fourre-tout, où tout s'entrechoque, se dépasse, se piétine et se toise, ça recommence sans cesse, avec entrain et obstination, il y a même un personnage, un certain Gabriel Rivages, qui aide à nouer ou dénouer tous ces fils. Dis comme ça, on pourrait avoir une impression de beau bordel à vocation foutraque, et c'est sans doute aussi le cas, mais le fait est que cette machinerie, avec ses grincements et ses cliquetis, est bien rodée, et Plamondon sait comment procéder, en fidèle émule de Brautigan: il travaille comme un peintre, par touches, accumulant les reflets, les coïncidences, les hasards, afin que de cette fresque démantibulée naisse non une morale mais une tension, un presque fatum qui fait office d'ange-démon. Il bricole et tient à ce qu'on voie les effets du bricolage. Le monde est une caisse à outils: qu'à cela ne tienne, inventons de nouveaux outils.

Le premier volume traite la matière Weissmuller: la vie-tarzan, le cri-tarzan, mais aussi, en contrepoints, des moments intimes, des réflexions, des mises en parallèle. Les chapitres sont courts, car les faits sont montés en rafale et les intuitions décochées sans tarder. Chez Plamondon, le factuel est une matière première, qu'il faut tantôt étaler comme un lapin sur une paillasse, tantôt lancer dans les airs, comme une colombe. Un lapin-colombe? Pourquoi pas, du moment que ça crée des vitesses différentes.
Le deuxième volume lorgne davantage du côté de Brautigan, mais Plamondon n'est pas homme à se contenter d'un sujet, ce qu'il aime c'est que ça pullule, que ça galope, que ça vire et volte. D'autres figures passent, et des machines, et des drames. 
Le troisième volume sent la pomme et la souris. Il y est beaucoup question de Steve Jobs, donc. De l'ordinateur et de ses ancêtres. Certes, nombre des faits repris par l'auteur sont connus, et leur accumulation et mise en regard produisent parfois un effet un peu naïf, mais c'est le côté cheval de Troie de Plamondon, injecter du non-linéaire dans du populaire pour faire vibrer la bécane. Se poser en modeste encyclopédiste, laisser jouer les entrées, les données, ne jamais les entraver, afin que le livre conserve une liberté de chien fou.
Alors voilà. C'est l'histoire de trois mecs: un athlète déchu, un pêcheur de truites et le roi des machines. Weissmuller, Brautigan et Steve Jobs. Ils entrent dans un bar. Le barman les regarde approcher, se gratte la tête, puis dit: "C'est une blague?" Et tous trois de répondre: "Non, c'est une coïncidence nécessaire". Puis ils commandent, tournée générale, hop, et le lecteur ne peut que se joindre à eux pour trinquer. 1984? Chez Plamondon, c'est synonyme aussi – surtout – de générosité.
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Eric Plamondon, 1984, trois volumes, éd. Phébus, respectivement 14, 16 et 15 euros.

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