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vendredi 10 avril 2015

Escale Bordeaux: du cul, de la boue, des ogres

L'Escale du Livre, c'est de vendredi à dimanche et c'est à Bordeaux. Il y aura Laurent Mauvignier, Lidia Jorge, Andreï Kourkov, Mona Ozouf, Will Self (oui), Lyonel Trouillot, Laurent Gaudé, Jean-Noël Orengo, Minh Tran Huy, Olivier Adam (qui aura peut-être sa carte…), etc. Pour ce qui est de Alain J'y Vais Juppé, on ne sait pas trop, mais bon, parfois un astéroïde tombe au bon endroit.

J'aime bien Bordeaux. C'est une couleur pas comme les autres.

Je participerai du coup à trois rencontres, porté par un enthousiasme dont je ne connais d'équivalent que dans le monde sub-aquatique, puisque l'écrivain est une murène qui s'ignore et un bigorneau qui se la coule douce. (Ne cherchez pas à comprendre, je suis sous tramadol, et parmi les effets indésirables figure la bonne volonté.) En voici le détail (des rencontres):

• Le samedi 11 à 16h, au Comptoir des Mots – rencontre intitulée "Regards croisés : Géographie intime", où on évoquera mon dernier livre, Dans la queue le venin (éd. l'Arbre Vengeur) et 029-Marie (éd. Anarchasis), de Franck Manuelen gros, on parlera du rapport inéluctable entre la pulsion sexuelle et la mise à mal du clavier, des formes diverses que peut adopter spontanément l'orgasme quand les partenaires idoines sont absents à eux-mêmes et que vagit, rubicond, et loin dans l'infini, la sirène moite du peut-être. Une fois de plus, bien sûr, je schématise.

• Le samedi 11, à 18h, au Salon Littéraire – rencontre avec Colette Mazabrard, auteur de Monologues de la boue (éd. Verdier), dont je vous ai déjà parlé. Il sera question de paysage, donc de traversée de la page. On lira. On verra si Rimbaud vient. La boue est sagesse, et silence, pas de panique.

• Le dimanche 12, à 15h, au Forum des Livres – rencontre autour des éditions de l'Ogre, avec Aurélien Blanchard et Benoît Laureau (dont je ne cesse de vous parler). Si vous n'avez toujours pas lu le livre de Max Blecher,  Aventures dans l'irréalité immédiate, je ne vous en veux pas, mais faites gaffe quand même. Un nouvel éditeur est une chose précieuse, voire sauvage. D'Ormesson en Pléiade, est-ce vraiment excitant? Non? Non. Ok, donc, foncez sur l'Ogre. Ici on échoue mieux, je crois.

Je serai également présent, mais de façon plus écliptique, pour ainsi dire infra-promotionnelle, sur le stand de la librairie La Mauvaise Réputation qui est tenue par des gens ayant tous au moins dix ans d'existence en enfer et au-delà. J'essaierai de les distraire en leur racontant des blagues pas drôles sur l'homme qui rentre dans un bar, ce poisson. Il fera dans les 20°, alors ne nous plaignons pas, car, rappelez-vous, à la même date, en 1958, on avait frôlé le zéro (j'ai vérifié, ho). Venez très beaucoup.

Ah, mon agent littéraire  – en gros, mon auriculaire – me dit que c'est le moment de lâcher un scud, pardon, un scoop. Alors voilà. J'ai rendu mon manuscrit, après deux ans et demi de saignée d'encre et de convulsions de papier. Le livre sortira fin août aux éditions Actes Sud. Il aura pour titre Crash-Test. Et oui, vous l'avez deviné: Au commencement était l'Accident…

mercredi 7 janvier 2015

Dans la boue avec des semelles de vent : le miracle Mazabrard


Monologues de la boue : le titre du premier texte de Colette Mazabrard met la parole au centre de la matière, une matière gorgée de pluie, que la narratrice va arpenter, au rythme de trois étés successifs, d’abord dans le nord-est de la France, puis plus bas, à l’ouest, et ce jusqu’à Compostelle. Pèlerinages d’où le salut sans doute est exclu, même si la langue qui les dit accomplit à merveille ce vœu, exprimé à un moment au détour d’un chemin : « travailler à affirmer la beauté ».
La beauté, on la trouvera à chaque page, à chaque phrase, au cours ces marches initiées par une rupture, et qui pousse celle qui parle à aller de l’avant, sous une pluie incessante, comme si le déluge promis par Rimbaud s’était enfin emparé des êtres et des sols, Rimbaud que Mazabrard cite au début de son texte et qui accompagne secrètement son errance, de café tapageur en illumination. Une femme, donc, marche, sur la boue des chemins, cherchant elle-même à « devenir boue », à se « remplir du chemin », dans le jour et la nuit, la campagne et les bois, parmi les « cris d’animaux qui laissent au réveil une empreinte ».
Elle marche et voit, regarde, boit le paysage, retient les mots entendus, les cris perçus, sensible parce qu’écorchée par une amour perdue qui lui a dit que « le monde est vaste ». Mais le monde n’est pas vaste, il est gris, tortueux, son argile défoncée par les bombes anciennes, le monde est froid et pourtant c’est l’été, c’est ainsi, quand l’amour blesse il n’est plus de soleil, alors il faut avancer. C’est un pèlerinage et ce n’est pas un pèlerinage : on ne devient pas pèlerin de son chagrin, on cherche plutôt la « répétition rituelle qui efface et réécrit les autres habitudes », où « pleurer le grand chagrin de cette perte ».
Mais ce serait une erreur que de réduire, comme sur une carte, l’immense fourmillement sonore de ce texte à la blessure d’une perte. A chaque paragraphe-ronce, à chaque mot pesé et déposé sur la page avec la délicatesse des rages humbles, l’auteur s’offre tout entière à la nature qu’elle traverse en « bête des bois », y puisant non pas des forces mais de plus profondes ressources, la matière même de sa langue, qui change toute chose en discrète épiphanie, en fragments d’illumination. Tantôt elle est « réveillée par le rot rauque d’une biche idiote », tantôt elle voit « une péniche [qui] semble glisser sur les champs » ; et si elle voudrait que sa quille éclate, elle préfère s’oublier dans la tête d’un soldat sans sépulture « devenu argile, glaise, hanneton ».
Monologues de la boue : mais si la boue, par la bouche étouffée de douleur, parle, c’est aussi afin de partager, au plus aigu de la solitude, une expérience, et de transmuer cette expérience en un poème éperdu de rythme – ainsi commence le texte :
« Tu songes au ciel et aux labours gras devenus plomb noir, sous un vent auquel rien ne vient dresser obstacle. »
Le vent ? Ou l’écriture, qui souffle ici sans cesse, hachée en apparence, comme fragile, heurtée et pourtant riche d’un insolente résistance. Le vent ? Il est peut-être la réponse à la boue, car il vient de loin jusqu’en ces lieux, il est passé par Rimbaud mais aussi Claude Simon et Thoreau. Si la terre est ce qui retient, aspire – « Humilité ? Devenir humus » –, le vent, lui est la musique offerte en salvation à l’être en chagrin :
« Paysages ingurgités. Ceci est mon corps. Innutrition de paysages. Vrombissement du vacher sous son large chapeau, son étrange conversation avec ses bêtes rythmées par son pas lent, ample. Le vent. Le vent. »
Suivez, suivez dès aujourd’hui Colette Mazabrard sur les chemins de l’écriture : vous ne pourrez qu’entendre le chant, généreux et têtu, d’une prose tout entière éprise d'une « nouvelle vigueur".

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Colette Mazabrard, Monologues de la boue, Verdier, 13 €