mercredi 13 octobre 2021

La Maison Indigène à Dax – Rencontres à Lire

Vendredi 15 octobre, sur l'invitation de l'écrivain Serge Airoldi, je serai à Dax à l'occasion du festival Rencontres à Lire, pour une causerie animée par Pierre Vilar, on évoquera mon dernier livre paru, La Maison indigène (Actes Sud) et sûrement d'autres choses en lien avec le fait d'écrire… Donc, si jamais vos pas ou vos roues vous portent vers Dax et plus précisément vers la salle de l'Atrium, c'est à 17h, n'hésitez pas à pointer le bout du nez, de l'œil ou de l'oreille (ou les trois). 

En attendant, parce qu'ici on n'est pas radin, un petit extrait de La Maison indigène à l'intention des quelques millions de lecteurs-lectrices qui ne l'ont pas encore lu…






dimanche 10 octobre 2021

Déchirer le coma du papier: Wolowiec aux manettes


Dans Tournures de l'utopie, l'écrivain Boris Wolowiec rode une fois de plus sa rhétorique combinatoire, et une fois de plus l'effet est saisissant, hypnotisant, d'autant plus que Wolowiec recourt à différents régimes d'énonciation. Chaque paragraphe opère un traitement sur la phrase, en dépliant, inversant, combinant, variant les éléments de la phrase:

"Les choses surviennent en dehors de tout. Les choses surviennent en dehors de tout comme une main tourne autour d'une tête. Les choses surviennent en dehors de tout comme un cœur tourne autour d'une main. Les choses surviennent en dehors de tout comme une tête tourne autour d'une main."

Ainsi manipulé, le sens tantôt se brouille, tantôt se précise, et invite la lecture aussi bien à s'abandonner qu'à redoubler de vigilance. Les énoncés de départ peuvent être simples ("avoir besoin") ou opaques ("souder l'usage du ciel"), mais dans les deux cas les déclinaisons auquel l'auteur les soumet instaurent un vertige syntaxique qui permet à la pensée de se confronter à son expression, à ses limites. Certes, ce procédé a quelque chose de mécanique, mais uniquement dans la mesure où la mécanique est ici la vérité du langage (un peu comme quand Proust dit que la jalousie est la vérité de l'amour…). En outre, la mécanique ne se laisse pas enfermer dans un modèle clos, et des lignes de fuite sont toujours possibles, sous-tendues par exemple par des assonances:

"La bombe mendie. La bombe mendie son tombeau. La bombe mendie son ombre. La bombe mendie le tombeau de son ombre. La bombe mendie l'ombre de son tombeau."

Derrière cette saturation grammaticale, on sent que le projet de Wolowiec consiste entre autres à "déchirer le coma du papier". Le mise en abyme de ritournelles décalées et sans cesse remises en jeu crée un effet de sidération. On voit le sens enfler, se contracter, nous échapper, puis soudain resurgir, exploser. Mais le texte ne se contente pas de kaléidoscoper des énoncés, et d'autres segments travaillent tout autrement: ainsi, on trouve dans Tournures de l'utopie, des souvenirs personnels (une conférence de Rita Gombrowicz, des chansons populaires), des souvenirs télévisés (une publicité possiblement transcendantale pour les rasoirs…), des remerciements (au poète Christophe Tarkos, avec qui Wolowiec partage de nombreuses cadences), des analyses cinématographiques (Melville, Cimino, Bruno Dumont…), des sensations (face à un tableau de Van Gogh). 

Qu'elle semble sujette aux combinatoires ou au contraire en quête d'une vérité, la phrase de Wolowiec abrite une forme d'urgence mystérieuse et opère comme un trou noir attractif:

"Mourir c'est tomber à l'intérieur d'un trou. Mourir c'est tomber l'intérieur d'un trou qui tourne sur lui-même. Mourir c'est tomber à l'intérieur d'un trou qui tourne sur lui-même autour de lui-même. Mourir c'est tomber à l"intérieur du tourbillon d'un trou. Mourir c'est tomber à l'intérieur de la danse d'un trou. Mourir c'est tomber à l'intérieur du tourbillon qui danse à l'intérieur autour d'un trou, à l'intérieur du tourbillon qui danse à l'intérieur comme autour d'un trou."

Différence et répétition, adjonction et précision, variation et disjonction – pour programmatique que soit le texte de Wolowiec, il n'est pas moins, paradoxalement, furieusement organique. Le langage parle, alimenté/miné par ses possibles et ses impossibles. Et en prime, si vous tendez bien l'oreille interne, vous y entendrez Le Petit Bal perdu chanté par Bourvil…

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Boris Wolowiec, Tournures de l'utopie, Le Cadran ligné, 15€

A lire, un extrait ici sur le site poezibao, ainsi qu'une critique sur le site sitaudis, signé Christophe Stolowicki

 

lundi 4 octobre 2021

Et ensuite m'écrouler: Malaicu-Hondrari sur la piste des écrivains suicidés

 


Comme j'ai la vague impression que d'autres livres ont été publiés en même temps que Le Livre de toutes les intentions, de l'écrivain roumain Marin Malaicu-Hondrari, je me permets de vous rappeler un peu de quoi retourne ce livre (et ce qu'il retourne), on ne sait jamais. 

Le narrateur de ce court roman est obnubilé par les écrivains qui se sont suicidés (et, ma foi, ils sont légion, même si le narrateur a du mal à comprendre et admettre que Beckett n'en fait pas partie…). Il décide donc d'écrire un livre sur ces morts illustres – mais comme il est roumain et qu'il sillonne l'Espagne en Lexus LS 430, "boîte automatique, diesel, intérieur cuir, peinture gris métallisé" (et fume cigarette sur cigarette ((et boit café sur café)) –, sa décision s'accompagne d'une condition un peu spéciale: il souhaite écrire le livre en une nuit:

"J'étais seul dans ma caravane, mon cahier ouvert sur mes genoux. Penché sur lui, j'admirais sa couverture en cuir. La nuit tombait, plus de douze heures d'obscurité et soixante pages au moins m'attendaient. J'allais l'écrire, mon livre d'une nuit, mon livre sur les suicidés, et ensuite m'écrouler."

Je ne dévoilerai rien en disant qu'il ne parvient pas à l'écrire, même si, à sa folle façon, le livre de Malaicu-Hondrari est précisément ce livre-là. Un roman caféiné et tabagique, qui vole de fleur noire en tombe rouge, de noyé en défenestré, de pendu en disparu. Kleist, Anne Sexton, Trakl, Akutagawa, Pizarnik, Sylvia Plath, Sarah Kane, Romain Gary, Leopoldo Lugones, Horacio Quiroga… Tous ces spectres défilent sous ses yeux, sous sa plume, il s'interroge sur leurs mobiles, les moyens de leur fin, la beauté inexpugnable de leur poésie. Tel un personnage un peu largué de Bolaño, il erre et vadrouille, en attente la plupart du temps de sa bien-aimée, Iris, même si, destin oblige, il finit par échouer dans un chenil-hôpital où des dizaines de chiens mènent la vie dure à la proprio. Un récit libre, sauvage, à la fois insouciant et inquiet (mais si…).

Si ça ne suffit pas à vous intriguer, voici deux des dix préceptes de l'écrivain qu'on trouve page 47:

"IX. N'écris pas sous le coup de l'émotion. Laisse-la mourir et ensuite, évoque-la. Si tu es capable de la ressusciter telle qu'elle était, alors tu es arrivé au milieu du chemin."

X. Quand tu écris, ne pense pas à tes amis, ni à l'impression que donnera ton récit. Ecris comme si ton histoire n'avait d'intérêt que pour le petit contexte de tes personnages, dont tu aurais pu faire partie. Ce n'est pas autrement qu'on tient la vie d'une histoire."

Voilà. A vous de jouer.  A moins que vous ne préfériez lire un des quinze livres dont on parle partout dans la presse comme si la loterie faisait mal les choses…

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Marin Malaicu-Hondrari, Le livre de toutes les intentions, traduit du roumain par Laure Hinckel (oui, celle-là même qui a traduit l'immense Solenoïde de Cartarescu), éditions Inculte


vendredi 1 octobre 2021

Nicolas Richard en duo


OYEZ. Samedi, à 17h31, sur l'imprudente invitation du Festival Fo/Vf, j'aurai l'immense plaisir coupable de converser avec le traducteur (et néanmoins ami) Nicolas Richard. Pourtant, tout nous sépare: Je vis à Bar-sur-Aube, il a grandi à Tours. J'ai traduit Pynchon I, il traduit Pynchon II. J'ai écrit des livres, lui aussi. Nous nous connaissons depuis que le feuillet est mal payé. Quand je sèche sur une phrase où il y a des mots que je ne comprends pas le sens qu'ils veulent dire, je lui écris un mail que j'envoie et il me répond presque tout de suite (sauf s'il escalade un mur d'escalade) avec souvent la bonne réponse. On s'estime, même s'il boit de la bière brune. Nicolas Richard, pour ceux et celles qui le connaissent, ne recule devant aucun argot, aucun dialogue, alors que je refuse toute traduction comportant des tirets de dialogue. Il a traduit près de cent livres, alors que j'en ai traduit plus de trente mille, mais c'est un détail, size don't matter, really.

Nous sommes amis, ai-je dit un peu à la légère, même s'il est (soi-disant) en train de traduire Howl de Ginsberg, ce poème que je rêvais de retraduire (mais que je serais infoutu de retraduire alors bonne chance Nico). Que vous dire d'autre? Ah oui. Nicolas a traduit Riddley Walker, de Russel Hoban que je rêvais de traduire, mais que j'ai été infoutu de traduire, donc, tant pis pour ma pomme. En outre, il m'a piqué Pynchon sous le prétexte fallacieux que je n'entravais rien à la bulle internet et au polar des années 70, ce en quoi il n'avait pas tout à fait tort. Nicolas a par ailleurs commis un roman sur Pynchon, même s'il refuse qu'on dise qu'il s'agit d'un roman sur Pynchon, mais pourquoi je prendrais des gants, et comment je ferais pour taper à l'ordi avec des gants, soyons sérieux. La rumeur court également comme quoi Nicolas m'aurait battu au ping-pong lors d'une soirée haut-marnaise assez improbable. Légende, là encore. Il porte parfois des chemises dont aucun summer-of-loviste  ne voudrait pour suaire, mais elles lui vont à merveille, allez comprendre. Ce qui me différencie essentiellement de cet homme retors, ambitieux, vénal mais musclé, c'est qu'il est cool. Il est même probable qu'il ait inventé la coolitude (alors que je peine à imposer la ronchognitude). Bref, nos retrouvailles risquent d'être houleuses, d'autant plus que nous ne nous devons rien, ni argent ni pognon. Alors, si jamais d'aventure vous vous baladez du côté de Gif-sur-Yvette (ne me demandez pas qui est ce monsieur Gif ni ce qu'il pouvait bien faire sur cette pauvre Yvette…), n'hésitez à venir assister à notre affable passe d'armes. (Vous pouvez aussi nous payer des coups (à boire) après, ça fait toujours plaisir.)

Ah, j'oubliais. Nicolas (Richard) vient de sortir un livre qui parle de traduction et que vous devez acheter afin que son auteur – qui a quand mêle traduit Obama, alors ne le plaignons pas trop – puisse vivre dans les limites de la décence. Ça s'intitule Par instants, le sol penche bizarrement (aux éditions Robert Laffont). C'est un chouette livre (qui coûte quand même 22€90, mais bon…) où le traducteur se met à nu mais n'allez pas non plus vous faire des idées, d'ailleurs on voit bien sur la couverture que tout ça reste très vêtu. J'avais trouvé un meilleur titre à son livre, mais Nicolas, avec son arrogance naturelle et son quant-à-soi un peu hautain, n'en a pas voulu. Tant pis. Moi j'aimais bien. Même si, j'en conviens, ce titre était moins vendeur: Comment j'ai traduit certains livres des autres que je n'ai pas écrits. Mais bon, le titre qu'a choisi Nicolas Richard a ses mérites; c'est vrai qu'en traduction le sol, parfois, penche bizarrement. Le traducteur, qui est somme toute ni plus ni moins, qu'un réagrégeur, ne saurait qu'opiner. (Et puis, Nico et moi, on a connu Bernard Hoepffner, le saint patron de nous. Paix à son âme joycienne, burtonienne et la liste est longue.)

C'est samedi 2 octobre et pour les détails c'est là: https://www.festivalvo-vf.com/rencontres-2021-tarantino-woody-allen-et-moi/

Si vous ne venez pas, nous ne vous en voudrons pas. Quoique.

dimanche 19 septembre 2021

Vivifiant Viviant – ou la critique décortiquée

Dieu sait si je suis loin de partager certains des engouements littéraires d'Arnaud Viviant. Dieu sait, également, à quel point l'écoute du Masque et la Plume est bien trop abrasive à mes pourtant sourdes oreilles. Mais bon, Dieu est mort, un peu avant la critique littéraire, et je n'ai pu résister à l'envie d'acheter et de lire son étude intitulée Cantique de la critique. Evidemment, j'avais quelques idées préconçues quant à son contenu, idées soigneusement alimentées par tous ces préjugés que je maquille comme tout un chacun en instinct, et je m'attendais à une charge énervée, un brûlot tapageur, un pamphlet souffleteur, riche en coups bas et dragées hautes. Viviant allait-il piétiner ou encenser Busnel? Allait-il désespérer Pivot, emmailloter les légumes du Point dans un supplément du Monde, tailler ou détailler? J'avais faux sur toute la ligne : Cantique de la critique est un ouvrage résolument sérieux et engagé qui n'hésite pas à sonder plutôt qu'à dessouder.

D'emblée, Viviant met en garde (ou informe?) son lecteur: "Temps de lecture [de son livre]: 2h17min." Ainsi, l'air de rien, en plus de se moquer de la manie moderne consistant à quantifier le temps de lecture, il rappelle une évidence qui, comme la lettre volée de Poe, nous échappe parfois : la lecture est avant tout affaire de temps. Or un critique est quelqu'un qui consacre du temps à lire et qui, en retour, demande à ses lecteurs de prendre le temps de lire sa lecture d'un livre qu'ils prendront (ou pas) le temps de lire. Il est donc à la fois un relais et un retardateur (voire un by-passeur et, parfois, un disjoncteur). Mais plutôt que de nous livrer un ouvrage à thèses ou un panorama persifleur, Viviant a opté pour une approche plurielle et attentive de la critique (et des critiques), se préoccupant à la fois de la préhistoire de la critique, de ses doutes, ses errements, sa parano, ses oripeaux. Il en parle comme d'un mal nécessaire, et loin de pérorer ou déplorer, dissémine tout au cours de son livre des "vues" (par ailleurs ressenties) qui éclairent les liens contrariés qu'entretiennent critique et littérature.

"[…] la critique constitue non seulement un empire dans l'empire de la littérature, mais aussi l'un de ces esprits qui s'acquiert en se frottant à la lecture d'autres critiques. La critique est le deuxième cœur de la littérature."

En rappelant que "la critique est l'écriture d'une lecture", Viviant met le doigt sur ce paradoxe vivant. Un critique lit pour pouvoir écrire ce qui s'est passé quand il a lu. Sa lecture a vocation, presque simultanément, d'être écrite. Pour Viviant, le critique n'est pas là pour ajouter des mots à une expérience (de lecture) mais pour mettre en mots cette expérience. Ici, l'auteur touche un point sensible quand il rappelle qu'une critique n'a pas pour but de faire vendre un livre (au mieux, le journal dans lequel paraît ladite critique…). Ce que déplore la profession, bien sûr, qui trouve que la presse littéraire ne fait plus vendre. Viviant est très clair là-dessus (et très drôle) :

"[…] le véritable critique ne vend pas un livre à un lecteur, mais un lecteur à un livre (de la même façon que le dealer selon Burroughs ne vend pas un produit à un consommateur mais un consommateur à un produit)."

Critiquer n'est pas prescrire – ce qui explique qu'aujourd'hui qu'un bon critique, pour un éditeur, c'est celui qui agite le livre dans sa main gauche en vous regardant dans les yeux et en disant, entre deux envolées de mèche, "attention chef-d'œuvre"! Mais pour Viviant, le critique n'a que faire des incontournables, il n'est pas un camelot, même s'il lui arrive d'histrionner. Le critique ne traite que de cas particuliers. Il travaille au cas par cas, au jour le jour, coincé entre ses passions secrètes et les diktats du libéralisme médiatique. Qu'on songe seulement à ce qui s'est passé pendant la pandémie, quand tout un chacun clamait l'essentialité du livre comme si ce terme pouvait englober à la fois Guyotat et Musso – tandis que le disque, hein, tout le monde s'en foutait. Le livre avec un grand L, comme laborieuse litanie lénifiante.

S'appuyant sur les écrits de Taine, s'interrogeant longuement sur Paulhan, musardant du côté de Nadeau, voire d'Etiemble, picorant chez Barthes, Viviant explore avec sagacité les arcanes de la critique. Il prend son historicité au sérieux, et en tire des conclusions souvent revigorantes. Par exemple, il met à bas le mythe de l'érudition comme fondement de la critique; montre comment l'édition a fini par préférer le fameux "coup de cœur" du libraire à l'article non prescripteur du critique (ou 100 likes à un entrefilet), valorisant celui qui vend plutôt que celui censé vanter; avance que la création de comités de lecture fut une stratégie visant à court-circuiter la critique, asseyant le primat du flair sur le goût – mais comme le dit très bien Viviant, dans un de ses passages les plus barthésien:

"Au fond, il y a presque autant de différences subtiles entre le flair et le goût qu'entre les saponides et les détergents."

Il montre également comment la figure du polémiste a tenté de faire de l'ombre au critique – là, en revanche, c'est plutôt la lutte entre dégoût et goût. Et surtout, il montre par quel processus inattendu, "Internet a certainement déterritorialisé la critique, l'a fluidifiée en tant que genre jusque vers des terrains qu'elle avait fini par déserter comme le trafic d'influence ou la vénalité". Les bloggeurs en prennent ici pour leur grade, ainsi que toute la clique des e-influenceurs:

"Leur écriture masturbatoire finit par être pénible à regarder, leur liberté sent le renfermé, c'est-à-dire la solitude."

Peut-être aurais-je dû publier cet article dans Le Monde, plutôt que sur mon blog…

Bien sûr, malgré tout le bien qu'on pense des vues exposées dans Cantique de la critique, on aimerait pouvoir dire à Viviant qu'il semble un peu négliger certains aspects de la critique susceptibles d'expliquer le mépris dans lequel la tiennent de plus en plus de lecteurs, professionnels ou pas. Inculture, enthousiasme béat, attaque vicieuse, arrogance, complaisance, retours d'encensoir et surtout vacuité. Mais la lecture de Cantique de la critique révèle assez que ces "tares" ne datent pas d'hier et qu'on ne saurait liquider le (la?) geste critique sous prétexte que certains tartuffes découvrent Butor sur son lit de mort ou Michon après tout le monde. Et puis, dans la mesure où il y aura bientôt davantage d'écrivains que de lecteurs, on aurait tort de se priver de la résistance de certains critiques.

Oui, quand Viviant déclare: "Le seul point que la Critique doit maintenir avec énergie est donc son pluralisme et sa liberté d'expression; son indépendance par rapport au marché et à la puissance publique", on est évidemment d'accord. Mais comme lui, je crois, on regrette un peu l'époque où on lisait un supplément littéraire parce qu'il était écrit par untel (l'époque où Viviant, nous dit-il, lisait Libé parce que Bayon, parce que Daney). Le critique, en plus de critiquer, créait alors une attente. C'est lui qu'on lisait, pour la façon dont il écrivait, pas juste pour savoir de quoi parlait tel livre. Et contrairement à ce qu'on pense, on n'attendait pas forcément une descente en flamme (même si, hein, un bel abattage vaut le détour), on attendait une "écriture de la lecture". On guettait moins le coup de griffe que le trait de génie. 

Le critique – la critique – ne fait pas la littérature, loin de là. Mais il lui tend au final un miroir assez cruel. Faites de mauvais livres, ou des livres simplement médiocres, voire falots, et vous aurez droit à des critiques médiocres, falotes. Est-ce à dire que que l'inanité de nombre de critiques serait la faute inavouée (inavouable?) des auteurs des livres critiqués? Il faudrait demander à Viviant. Ou à Lucien de Rubempré, son frère, son semblable.

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Arnaud Viviant, Cantique de la critique, La fabrique éditions, 13€

jeudi 9 septembre 2021

Airoldi, au passage d'Apollon


Qui sait ce que cache une mort, une mort dite volontaire, par précipitation, chute, abandon ? Qui sait ce que la gravité, au sens propre, retire ou ajoute à un corps qui renonce au monde ? Quel sens donner au vide dans lequel se jette celui qui en connaît les noirs échos ? « […] nous n’écrivons jamais ce que nous voulons écrire, […] nous n’écrivons qu’un vague mystère qui nous échoie » : c’est par ces mots que Serge Airoldi nous invite à soulever un linceul, celui du chanteur Mike Brant, suicidé le 25 avril 1975 du haut du numéro 6 de la rue Erlinger. Qu’on ne s’y trompe pas : Si maintenant j’oublie mon île, sous-titré « Vies et mort de Mike Brant » n’est pas un de ces livres de plus qui prend en otage un topic pop pour le décliner à la va-comme-je-te-chante. Le lecteur s’en rendra compte assez vite. L’hommage, ici, n’est pas d’ordre musical, ou alors, s’il y a musique, c’est celle, brisée étouffée, des réfugiés, des déportés, qui innerve tout le livre, lui donne ses accents, lui prête ses cassures, lui insuffle ses refrains. Sous la plume d’Airoldi, Mike Brant n’est jamais un prétexte – disons qu’il est même tout l’inverse, un après-texte, et c’est le récit – humain, politique, tragique – qui le précède dont l’auteur s’empare, comme pour mieux faire barrage à un secret « désemparement. »


Où sommes-nous ? Quelle date, quelle souffrance, quelle errance ? La rue Erlinger est encore loin. Pour lors, nous sommes au début du vingtième siècle, quelque part en Pologne, dans la voïvodie de Lublin, où naît Fishel, le père de Moshé Michael Brand, dit Mike Brant. Plus tard, nous serons à Pocking, en Bavière, où le père rencontre la mère, rescapée d’Auschwitz, Pocking où mourra à 101 ans, calmement, Leni Riefenstahl, la fascinée d’Hitler. Plus tard encore, nous serons à Famagouste, à l’est de Chypre, où les parents de Mike/Moshé ont été, comme tant d’autres après la guerre, « repoussés ». « La vie est une méchante frontière », mais aussi : « Fatigues, prisons, coups, mort, corps abîmés, noyades, effroi, murs, barbelés, hommes et femmes marchandises, à terre, amers : tout cela, toujours en surabondance. » Airoldi ne raconte pas Mike Brant, plutôt il remonte le vertige de sa chute pour mieux nous faire éprouver les innombrables « maudissements » qui échurent à ceux qui l’ont aidé à naître.


Dans cette quête, non des origines mais des déracinements, des arrachages, l’auteur n’avance pas seul. Il convoque des voix, épaule sa traversée des pogroms aux ombres de Novarina, Blanchot, Rilke, Babel, Musil. Il nous enjoint à entendre frémir, une fois de plus, l’inquiétant « lait noir de l’aube » de Paul Celan. Il pose des questions impossibles, vitales, mortelles : « Et toi, Moshé, toi qui es né si vieux – tu avais déjà dix mille ans à Famagouste – as-tu vu aussi, dans le ventre de Bronia, ce qu’on avait dévoyé à Auschwitz ? » Et à chaque questionnement, en guise de réponse, Airoldi, pour qui l’érudition est un nerf sensible et tragique, non un simple effet bronzant, nous emmène dans les recoins oubliés de l’histoire, de la langue, il sonde le yiddish, rôde dans l’atelier du peintre Zoran Mušič, s’approche de la tête tranchée de Niccolò Dandolo, regarde Thétis plonger son fils Achille dans le Styx – ces digressions-là ne sont pas de simples respirations, ce sont des lignes de fuite, des efforts pour s’éloigner du centre avide dans lequel tout s’engouffre, broyé pulvérisé. « Mais le problème : c’est qu’il y a nous aussi, cette étrange catégorie animale, formant cette humanité, réunie en sinistre jamboree, incapable même de donner une étymologie à ce qui la rassemble, passant son temps à se repasser le galet rouge braise, jusqu’au moment où la paume des mains brûlées ne souffre plus. »

Airoldi sait, bien sûr, revenir en terre contemporaine. Oui, il parle aussi de Brant-chanteur, de Brant-Olympia, de Sylvie Vartan, de l’imprésario Wajntrob. Surtout, il s’attarde rue Erlinger, là où tout s’est achevé pour celui qui chanta Erev Tov le 31 décembre 1970 au Yad Eliyahu Sports Hall de Tel Aviv. Lentement, pas à pas, l’auteur déplie la rue, soulève les dominos de ses numéros, débusque les chroniques derrière les façades. C’est un travail patient, sous-tendu par ce que Genet appelait « une audace au repos amoureuse des périls ». Un travail de poète inquiet, qui cherche à « apprivoiser avec force caracole, serpentine et demi-volte » l’orage où nous naissons, chantons, mourrons.


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Serge Airoldi, Si maintenant j’oublie mon île, L’Antilope, 17 €

[Note: article paru dans Le Monde des Livres du 2/09/2021]