dimanche 5 avril 2020

In memoriam Marcel Moreau

"La plus grande affaire est de mourir et nous n'en connaissons pas une lettre", écrivain Pierre Jean Jouve dans Noces. A défaut d'une lettre, donc, gardons l'esprit, l'esprit de la lettre… L'écrivain Marcel Moreau est mort hier, à Bobigny. Voici le feuilleton que je consacrais dans Le Monde des Livres à son ouvrage A dos de dieu, ou l'Ordure lyrique (éd. Quidam). 

LE DÉMON DE LA PROPULSION


Si la docilité était une qualité littéraire, nous n’aurions plus qu’à nous pendre haut et court, encore qu’il serait plus amusant de pendre – par les oreilles, soyons clément – les écrivains engagés dans la voie docile, tout juste bons à se faire primer et busneliser. Certes, nous sommes encore policés, nous aimons les textes aux architectures complexes, les grandes fresques syntaxiques, les apnées contrôlées et les sommets conquis à coups de piolet précis. Mais que ferions-nous sans le mouvement qui déforme les lignes, sans les ruades lyriques, sans les élans dévastateurs ? La littérature regorge d’enragés, mais leur rage n’est bien souvent qu’une petite colère, transmise par un chien en porcelaine, et leur bave ressemble à de la dentelle. Elle dénote non un corps désaxé mais un esprit chafouin. Disons-le : les vrais sauvages ne sont pas légion, et peut-être même sont-ils en voie d’extinction, peut-être l’époque préfère-t-elle les villas obscures et les boutiques tristes, les particules aménagées et les territoires élémentaires – bref, les expériences d’ennui imminent. Heureusement il y a Marcel Moreau, et l’on ferait bien de se jeter cul nu dans son A dos de Dieu, ou L’Ordure lyrique (Luneau-Ascot, 1980) que viennent de rééditer les éditions Quidam dans une collection intitulée, il n’y a pas de hasard, « Les Indociles ».

Les bibliographies sont d’excellents indicateurs sismiques : Mille voix rauques, Le Bord des morts, Les Arts viscéraux, Monstre, Opéra Gouffre, Bal dans la tête… L’œuvre de Marcel Moreau, riche et forte d’une soixantaine d’ouvrages, semble célébrer les noces de l’ogre et de la camarde. A la fois rabelaisienne et rimbaldienne, elle est également secouée par des pulsions et des scansions qui rappellent les « suppliciations » d’Artaud. Stimulée par l’excès, elle nous rappelle combien le verbe, dûment mâché, est barbaque et non véhicule. Combien écrire tient de la sommation, non de la confiserie. Revenant sur la genèse d’A dos de Dieu, Moreau écrit : « Ce livre jaillit, il y a plus de vingt ans, en un lieu et un moment de l’esprit perturbé sur lesquels je m’efforce vainement, parfois, d’enquêter. Ce pourrait n’être qu’une œuvre vouée aux rythmes les plus fous, quelque chose d’âpre, de superviscéral, de très indifférent au plaisir d’enchanter. » Cas de possession ? C’est du moins ce qu’on éprouve à peine aspiré par ce texte, face à un narrateur qui avoue ployer sous la pression ordurière du monde, pris dans la « danse lente de la putréfaction sur un air de vaguelettes ». Qui dit ordure dit éboueur, mais aussi grève et, partant, mai 68, or c’est de ce terreau bouleversé qu’est né le personnage de Beffroi – bête, effroi… – qui anime et convulse le récit de Moreau. Beffroi est à la fois un double de l’auteur, son ectoplasme révolté, son traître expulsé. Il est sa puissance anarchique, le grand chambellan fou de ses obsessions, son monstre intime lâché dans les rues, son suicidé de la société revenu d’entre les ombres.

L’Ordure lyrique : le sous-titre du livre laisse à penser qu’on va s’embarquer dans un (im)pur délire verbal. De fait, la langue de Moreau fait ample pâture de pulsions, n’hésitant pas s’abîmer et bégayer dès que sont invoqués la moiteur des sexes et la fécalité de l’être – « des frânes lui sârtent du chtâ en qrânant »…. Mais le récit, bien qu’éructant et torpillant à tout-va, ne perd pas de vue ses cibles : l’ogre Beffroi et sa muse Laure en veulent à l’Ordre et ses figures, et font tout pour les renverser. Non content de semer l’anarchie, ils minent jusqu’à la lutte des classes – scènes d’orgie entre éboueurs et étudiants, puis entre éboueurs et flicaille. Autre ennemi à abattre : le bureaucrate, dont Moreau avait déjà peint la déliquescence dans Julie ou la dissolution, en particulier le notaire, ici baptisé Stalhit (je vous laisse déplier la contraction). Et comme si ça ne suffisait pas, Beffroi se frotte également à un certain Moreau : « (…) il remarque soudain que les manuscrits mêmes dudit Moreau ne sont ni plus ni moins que des surfaces ordurières, des couches de fumier de mots fumants sur lesquels s’exubèrent des fleurs d’une insoupçonnable variété, chaque phrase devant être portée aux narines plus requérant d’être déchiffrée, non point une écriture-parterre, mais une façon d’amener la luxuriance vitale à ras de papier, sous forme de panique (…). » Un art poétique sauvage, insensible aux concessions, que ce soit avec le lecteur ou l’auteur même. Et comme cette « écriture-parterre » que fustige Moreau résonne délicieusement avec la fameuse « littérature pavillonnaire » que moquait encore récemment Chevillard dans ce feuilleton.

Prônant le pillage et l’orgie, Beffroi n’est pas sans rappeler le Jérôme du roman éponyme de J.-P. Martinet (éd. Finitude). Comme ce dernier, Beffroi fait de l’errance une noire odyssée et de ses pensées la matière même de l’outrage. Tous deux sont des doubles incontrôlables au service d’une « énorme machinerie autodestructrice ». Là où nombre d’écrivains se mirent dans le reflet notarial de leur œuvrette, Moreau, lui, exalte les vertus du paroxysme – et en assume tous les risques.

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Marcel Moreau, A dos de Dieu, ou l’Ordure lyrique, coll. Les Indociles, éd. Quidam, 16 €

jeudi 2 avril 2020

Le démon des langues

Il n’y avait pas fait attention en écoutant la radio, ce matin-là. Mais une fois dans le métro, assis à côté d’un couple qui parlait une langue étrangère à la sienne, la chose devint vite une évidence. Il comprenait tout. Il ignorait si l’homme et la femme parlaient espagnol ou portugais, mais leurs phrases s’allongeaient, limpides, sur la page de son esprit.  Une fois au travail, il se connecta sur divers sites étrangers, russes, chinois, wolof. Tout était transparent. Ecrite, parlée, aucune langue obscure. Le midi, pour sa pause déjeuner, il voulut franchir une autre étape. Il se rendit dans un petit boui-boui pakistanais et commanda, en paki, un plat dont le nom lui parut prometteur. Le serveur marmonna quelques mots dont il saisit jusqu’à la moindre inflexion. Entre le restau et son bureau, dans la rue, les voix avaient cessé de moduler leur diversité pour composer un ruissellement ininterrompu de propos plus ou moins intéressants. Il eut du mal à se concentrer cette après-midi-là, occupé à penser en araméen, en japonais, en finnois, ébloui jusqu’au vertige par la facilité avec laquelle les langues se partageaient son esprit. Pourtant, il décida de s’attarder après le départ de ses collègues afin de discuter avec l’homme de ménage mauritanien, dont le dialecte ne lui posa aucun problème. Il n’avait pas envie de rentrer chez lui, pas tout de suite, aussi se promena-t-il au gré des conversations, renseignant un Lithuanien qui semblait perdu, plaisantant avec des Chinois. Il put enfin savoir de quoi parlaient les chansons anglaises qui sortaient des boutiques. Il acheta même un journal algérien, dans lequel il repéra quelques coquilles. Puis il songea que sa femme allait s’inquiéter. Quand il poussa la porte de chez lui, elle était là, sur le canapé, en train de fumer, ses traits usés par une inquiétude qui aussitôt se changea en une sorte de rage retenue. Elle se leva et se planta devant lui, tremblante. Puis sa bouche s’ouvrit et elle lui parla sans s’arrêter, d’un débit apeuré, pendant d’interminables minutes, enchaînant des questions qui n’en étaient plus à peine formulées. Il la regardait sans rien dire, parfaitement bouleversé, ne sachant s’il était devenu sourd ou stupide, tellement il ne comprenait pas un traître mot de ce qu’elle racontait.

mercredi 1 avril 2020

On s'était enfin (puis plus rien)

© Yves Pagès
On s’était enfin puis plus rien juste une respiration ratée une grande rayure sur fond de nuages mais ne parlons pas du ciel de sa coupe irrespirable ce n’est pas ça un ciel un ciel c’est de l’air en guise de couleur mais pas ce matin non pas ce matin où on trébuche et tous les trottoirs tanguent la sensation d’avoir trahi d’être trahi plutôt une étendue sans fin et vidée de toute aspérité une joue après la claque la texture du désert telle qu’on l’imagine en rêve avec ici et là et un peu partout un ou une mais à quoi bon comparer des choses qui sont à peine des choses et parler de forme non plus surtout pas c’est perdre son temps enfin ce qu’il en reste ce qu’on peut encore en perdre en ce matin noyé reclus indigne un matin de trois fois rien ni fait ni à faire un matin qu’on n’a aucune raison d’appeler matin non franchement rien ne l’annonce tel rien ne permet qu’on l’honore de ce nom qui connut paraît-il son heure de gloire à l’époque où se lever avait un sens ou quand certains sortaient des maisons de la nuit des oublis tels des créatures des cavernes pressées de s’adosser au soleil et ne se préoccupant pas trop des lavures crayeuses qui teintaient tout et ce jusqu’à leurs yeux où le rouge persistait non là c’est autre chose aucun signe aucun tempo particulier tout a été aspiré nié on ne voit rien de précis on devine on pourrait croire mais en fait pas grand-chose ni les odeurs des peaux rodées ni ces bruits qu’une oreille même lasse aime à brasser et ni ces crayonnages au-dessus des toits qui d’ordinaire changent si vite et si lentement que l’œil les prend pour des déchirures —

mardi 31 mars 2020

Ne pas laisser dire

Macron & consorts semblent persuader qu’il suffit de hausser la voix pour faire baisser la mortalité. Qu’il suffit de verbaliser les gens comme s’ils étaient des voitures en effraction. Qu’il suffit de dire que tout est mis en œuvre pour masquer le fait que rien n’est accompli. Qu’il suffit de faire applaudir les soignants pour qu’on oublie qu’ils ont été saignés et matraqués. A cet égard, le « je ne laisserai pas dire » d’Edouard Philippe est une figure de style révélatrice : une figure de style qui ne serait plus que ça, l’arme rhétorique ultime d’une triste figure. Ne pas laisser dire : ça a de la gueule, hein, et ça fait toujours son petit effet de taper sur la table, même si, bon, la table, comment dire ? Où est-elle la table ? On l’a brûlé pour se réchauffer, chef. Ah ? Bon, pas grave, je tape quand même du poing. Dans le vide. Et tant pis pour ceux qui traverseront ce vide.

Derrière cette attitude pitoyablement bravache se cache un effrayant pari. Car le gouvernement a compris au moins une chose : la pandémie ne s’achèvera pas du jour au lendemain, on ne passera pas d’un monde confiné à une never-ending party, la messe des morts ne sera pas suivie pas d’insouciants flonflons. Ça ne sera pas la « Libération », les gens n’iront pas danser dans la rue et s’étreindre et s’embrasser et, éventuellement, secouer les grilles de l’Elysée. C’est précisément cette certitude qui permet à nos gouvernants d’en profiter pour tester notre servilité (et notre taux de mortalité). Pas de risque, en effet, que ça descende dans la rue, que ça proteste, que ça manifeste – le temps des gilets jaunes est fini, alors c’est pas des blouses blanches qui vont venir tout chambouler. Ils se disent, ils savent : Bon, on ne va pas passer du confinement maximal au lâcher de ballons ; le retour à la « normale » ne pourra de toute évidence que se faire par paliers – s’il se fait… Ça non, ces matamores doublés de manchots n’auront pas à redouter un déferlement populaire, une levée de boucliers, des jets de pierre. (Les forces de l’ordre y veilleront, comme elles ont veillé et veillent à taper sur tout ce qui bouge.) Oui, voilà sûrement ce qu’ils se disent, là-haut, entre deux injections de chloroquine perso : Bon, on a merdé, et merdé grave, ça commence à se voir, à se savoir, mais il suffit de hausser la voix, de faire applaudir les soignants, de se contredire un jour sur deux, d’envoyer les réfugiés dans les champs, de parquer les SDF, et ça passera, ou si ça passe mal, de toute façon personne ne viendra nous demander des comptes parce qu’on va desserrer la vis si lentement qu’il n’y aura pas de protestation de masse, on laissera sortir les gens au compte-goutte, et puis on jouera sur la bonne vieille solidarité, sur ce petit délire de cohésion nationale qui marche si bien chez nous, après tout ça a marché pour Johnny, Jean d’O, Charlie, etc., donc ça devrait marcher pour le virus, genre tous ensemble nous avons vaincu, etc.

Ouf, pensent-ils : Paris ne sera pas une fête. La France ne deviendra pas une grande rave. Il n’y aura pas de jour J. Pas de : « Et maintenant vous pouvez tous sortir de vos tanières ». Personne en assez grand nombre pour venir demander des comptes à ces irresponsables qui nous ont dit en grande pompe et dans leurs petits souliers : allons, ne renoncez pas aux terrasses mais attention, hein, n’allez pas manifester, et puis vous pouvez aller voter mais, oh, gaffe, n’allez pas défiler, oh et puis zut rester chez vous sinon c’est mille euros, oh et puis finalement allez travailler, oh et puis démerdez-vous, Pâques au balcon et le tison où vous savez.

J’imagine leur petite satisfaction intérieure, quand ils se disent : au moins, il n’y aura pas d’après, ce sera juste une très lente relaxation du maintenant, au pire on aura qu’à agiter le grand épouvantail du deuil national pour empêcher les mécontents de la ramener. On ne passera pas de l’état d’urgence à l’urgence de changer l’Etat, ouf. On baissera les amendes, le périmètre de jogging sera agrandi, les gens pourront entrer à deux puis trois puis quatre dans les boulangeries, les librairies lèveront de quelques centimètres par jour leur rideau de fer, on vendra deux fois moins cher le coffret dvd de Grey’s Anatomy, etc.  On ne laissera pas dire, pas faire, pas penser, pas circuler – enfin, pas comme ça. Il faudra la jouer subtile. Humble. De toute façon, on va leur demander de redresser l’économie, alors ils auront autre chose à faire que nous chercher des noises…

J’imagine – aussi – leur étonnement si ça ne se passe pas tout à fait comme ça.

samedi 21 mars 2020

Puisque nous sommes seuls

Puisque nous voilà réduits à nous-mêmes, enclos et retranchés, astreints à un isolement en passe de devenir synonyme d’inaction, de stagnation, propice en apparence à la seule inquiétude, au repli, au malaise,

puisque cet isolement – que la rhétorique hygiéniste et militaire nomme « confinement » – est en train de devenir notre quotidien imposé,

puisque notre impuissance à agir s’étend de façon incommensurable, et qu’il ne nous est même plus possible d’offrir notre présence à ceux et celles que la pandémie emporte,

puisqu’il est même interdit d’approcher la tombe où s’effacent les proches,

puisqu’il nous reste, quoi ? l’humour du barricadé ? la peur de l’autre ? le tremblement des sentiments ? l’ écœurant magnétisme du moi ? l’inquiète occupation des heures ?

puisque cet isolement de tous et de toutes met à nu, de façon souvent cruelle, parfois obscène, les inégalités sociales,

puisque pour les uns, le « confinement » est brandi comme un retour à soi, la chance d’une mise au point, d’un « recueillement », même si cet écartement n’est bien souvent que la jouissance d’une condition sociale qui met à l’abri des privations, protège de l’entassement,

puisque pour les autres, les murs de la prison se sont resserrés, la vue depuis la fenêtre restant la même, la proximité des corps s’intensifiant dangereusement,

puisqu’il apparaît que, pour ceux et celles, qui depuis longtemps, avaient la chance de travailler chez eux, cette soudaine injonction à ne plus sortir de chez soi s’inscrit dans une troublante continuité,

puisque à tous ceux et celles qui devaient, chaque jour, fendre le réel de leur corps, la pandémie impose une « vacance » forcée, une mise à pied déroutante,

puisque la désinformation et l’inconscience gouvernementales nous ont pris en otage de leurs petits intérêts à court et moyen, et très médiocre terme,

puisqu’on tance les nantis en quête de produits consolateurs et de balades revigorantes,

puisqu’on matraque les délaissés cherchant encore et encore à respirer l’air saturé,

puisqu’être tous confinés ne signifie pas, en réalité, l’être tous de la même façon,

puisqu’un studio n’est pas un pavillon, qu’un palier n’est pas un jardin – qu’un lieu n’est pas toujours un espace,

puisque l’invisibilité devient peu à peu la doublure d’un haillon d’angoisse,

puisqu’une heure, une journée, une semaine sont désormais les mesures improbables d’une improbable survie, et que ces heures, ces journées, ces semaines n’ont pas la même valeur selon les individus,

puisqu’on promet des primes à ceux qui vont aller au charbon au risque de devenir eux-mêmes charbon et qu’on offre des tribunes à ceux dont le dernier loisir est de se mirer dans le diamant de leur privilège,

puisque cette étrange peste qui fait de nous tous des « Oranais » se plaît à accentuer le fossé entre possédants et démunis, même s’il existe des nuances, mais que valent les nuances quand pour les uns vivre c’est survivre et pour les autres continuer de vivre,

puisque l’Italie et l’Espagne nous observent depuis un passé qui sera notre futur, et que la distance s’est changé en durée, ce qu’ils ont vécu et vivent s’apprêtant à être ce que nous vivons et vivrons,

puisque nous allons devoir demain compter nos morts comme nous comptons aujourd’hui les heures,

puisque le mot de quarantaine est devenue une boîte de Pandore, et qu’en jaillit à chaque instant un flot d’amertumes, de ressentiments, d’aigreurs, de détestations, de jalousies,
d’égoïsmes – parfois, aussi, de solidarité, mais quel sens donner à une solidarité qui n’a plus pour foyer que soi-même et pour rayon d’action la limite de soi-même,

puisque c’est au sein d’un chez-soi claquemuré qu’il nous faut penser l’universalité d’un mal, et que le mètre carré où se tient – encore – notre corps est à l’image infiniment fragmentée de la planète,

puisque nous n’avons plus à consommer qu’une bouillie d’informations frelatées, et à digérer qu’un brouet d’injonctions contradictoires,

puisque chacun séparément fantasme via les réseaux un ‘tous ensemble’ qui vacille d’heure en heure,

puisqu’enfin nous sommes seuls, perdus, livrés non seulement à nous-mêmes mais aussi à l’absence de l’autre,

puisque le quotidien démobilisé n’est plus qu’un amas saturé de récits, de témoignages, de conjectures, d’espoirs, de frustrations,

puisqu’enfin nous sommes seuls au sein d’une solitude que nous n’avions jamais imaginée, une solitude partagée par tous bien qu’inégalement répartie, et violemment ressentie,

puisque nous allons peut-être vivre et peut-être mourir, tout entier confinés dans ce ‘peut-être’,

puisque certains pensent qu’au sortir de cette ‘crise’ quelque chose aura changé,

puisque certains se doutent que, non, rien ne changera vraiment, et que pour relancer l’économie l’Etat veillera à ce que nous nous vautrions vite dans la victuaille et les viscères de son veau d’or encore plus têtu qu’un phénix,

puisque ceux et celles qui maintiennent encore en vie les poumons de la société, les soignants, dont dépend le sort de ceux et celles qui maintiennent la libre circulation des aliments, de l’eau, de l’électricité, doivent seuls, sans argent ni moyen, endiguer la pandémie,

puisqu’il semble que nous n’ayons plus sous les yeux que des images et des phrases,

puisque la fièvre monte,
puisque la peur monte,
puisque la fièvre monte,

                                                                       il faut persister    insister    protester
il faut nous préparer à demander des comptes      à exiger réparation     à rappeler à nos gouvernants ‘confinés’ dans leur lâcheté coupable et leur cupidité ignare que nous ne sommes pas que des électeurs, que nos poumons ne servent pas qu’à expulser des voix censés les maintenir en équilibre au pouvoir, que leur cynisme mortifère nous insupporte, que leurs leçons de morale puent la contrebande, que ce que nous attendons d’eux, ou plutôt de ceux qui leur succéderont, c’est autre chose qu’un parfait mépris de notre très menacée humanité, que leur capital est minuscule – humainement – face à notre capacité de résistance même si notre capacité de résistance semble minuscule – économiquement – face à leur capital,

ceux qui survivront, ceux qui se relèveront, ne toléreront plus d’être pris pour de simples échos, d’ineptes réceptacles, d’une volonté marchande, d’un pur désir d’iniquité sociale à des fins marchandes,

ceux qui survivront, ceux qui se relèveront, auront compris que la santé n’est pas une marchandise, mais un droit, et que ce droit ne doit pas rester un privilège, monnayable au gré des fantaisies boursières, des tractations fumeuses,

ceux qui survivront, ceux qui se relèveront diront tout haut ce que, du fond de leur confinement, ils ont appris, au contact de leur solitude, de leurs enfants, loin de leurs proches, loin de leurs morts, et ce que cet enseignement, désormais, encore plus qu’avant, leur dicte —

puisque nous voilà réduits à nous-mêmes
puisque nous sommes seuls et des millions à chercher
dans cet isolement
l’élan qui nous rendra notre liberté,
             – la santé de la liberté     /      la liberté de la santé –
puisqu’il nous reste, quoi ?
un peu de temps à ne plus le perdre
            à ne plus le donner à qui le brade


jeudi 12 mars 2020

Voir le jour: un film de Marion Laine — quelques avant-premières…


Voir le jour

Avant-premières
Marion Laine

France

2019 / 91’ / 
Jeanne est auxiliaire dans une maternité de Marseille. Nuit et jour, Jeanne et ses collègues se battent pour défendre les mères et leurs bébés face au manque d’effectif et à la pression de leur direction. Mais le passé secret de Jeanne va ressurgir et la pousser à affirmer ses choix de vie. (D'après le roman Chambre 2, de Julie Bonnie, éd. Belfond)
RéalisateurMarion Laine.
InterprètesSandrine Bonnaire, Aure Atika, Brigitte Roüan, Kenza Fortas, Sarah Stern et Alice Botté.
ScénarioMarion Laine et Julie Bonnie.
PhotoBrice Pancot.
MontageClémence Carré.
MusiqueBéatrice Thiriet.
ProductionApsara Films.
VentesPyramide International.
DistributeurPyramide.

lundi 9 mars 2020

Visite de la "Maison Indigène" jeudi 12

Jeudi 12 mars, jour de la sortie de mon nouveau livre La Maison indigène (Actes Sud), nous vous convions à une rencontre à la librairie Charybde, dans l'aire de lieu pluridisciplinaire et de bières de Ground Control, 81 rue du Charolais, 75012.

La rencontre débutera à 19h pile, car nous devrons rentre l'antenne à 20h, donc si vous venez, soyez à l'heure ou restez chez vous pour regarder Netflix, hein.

Il sera question d'architecture, de poésie, de Camus, de guerre d'Algérie, de Sénac et de Visconti, de transmission et de trahison, de majoliques et de fontaines, de Le Corbusier et de à quoi bon écrire.

Extrait:
"Le 1er janvier 1992 au matin, j’étais à Paris, chez moi, quand le téléphone sonna et qu’un de mes cousins m’apprit la mort de mon grand-père, l’architecte Léon Claro. J’avais perdu mon père six ans plus tôt, et tout décès, je l’avoue, me semblait une copie de copie, un bien pauvre apprêt venu recouvrir un mur déjà bien rongé. Un mur ? Non pas celui de la Maison indigène, mais plutôt de cette maison indigeste qu’était à mes yeux, à mes sens, à mes tripes, la famille. Je n’étais pas près d’en pousser les portes, n’ayant nulle envie à l’époque d’habiter cette demeure fantôme qu’on nomme origine. Rien de ce qui touchait à l’ascendance ne me parlait. J’étais sourd aux racines, aveugle aux jeux de lumière dans les hauts feuillages de l’arbre généalogique. Je ne voulais rien savoir de la source, sinon la confirmation que ses eaux étaient de toute éternité…"

samedi 7 mars 2020

"Contre un chœur chaos" : le miracle Tridents

Les grands livres de poésie sont comme des manuels de survie, écrits pour dissuader la mort, ou l'inviter à pactiser avec la langue le temps d'une obstinée et continue déflagration. Tel est Tridents, somme non pas théologique mais assurément prolifique, rassemblant près de quatre mille "tridents" écrits par Jacques Roubaud, soit des poèmes de trois vers, treize syllabes en tout (5/3/5), avec un "pivot" au centre permettant d'articuler ce mini-hakaï. Roubaud s'y consacre depuis deux fois dix ans, et une sensation vertigineuse (et centripète) se dégage assez vite de la lecture de ce livre dont la masse – près de 1000 pages – semble contredire (au sens de contre-chanter…) le minimalisme de l'unité choisie.

Quatre mille fois trois courts vers: comment le lecteur poétique va-t-il s'y perdre et s'y retrouver? On est comme sous une pluie d'intensités, ou plutôt comme "dans" une pluie d'intensités, on y nage et on court, on s'y arrête et on s'y retourne. L'œil n'a d'autre choix que de faire des choix, c'est-à-dire de se poser en papillon là où telle couleur l'attire – ce peut-être le titre d'un trident: "rue Erard, 20 août 2007", parce qu'une rue du XIIème arrondissement de Paris est un centre universel comme un autre; ce peut-être un mot : "désesmerando", un nom propre: "Laurel et Hardy", une ponctuation : "l'eau, regardant, noire"… L'œil fait corps avec le lu, brièvement, fortement.

Certains livres, parce qu'ils ont quelque chose d'une machine célibataire, nous invitent à en inventer la lecture, le mode de lecture. Passé le vertige premier, né de l'infiniment petit porté à la puissance maximale d'un volume, on s'y promène (importance de la déambulation chez Roubaud…). On fait alors ce que fait tout chercheur d'or que même le sable envoûte: on guette l'éclat d'une révélation, le détour d'une épiphanie, l'œil noir d'un mystère. Le trident est si bref, c'est une fourchette sensible qu'on saisit et plante aussitôt dans l'instant ramassé de la lecture. Il contient en lui un léger mouvement de va-et-vient, comme une algue qui tente un repli, comme un geste qui se retourne sur son élan:

              œil

              dans l'angle vif, herbe
siffle l'herbe
              salive ruisseau

Le trident est aussi, on s'en doute, un memento mori, un revenant récalcitrant – "des morts épuisants / fournisseurs / d'ombre irrespirable" –, chargé de souvenirs-douleurs – "je mendiai d'un / écho, une / preuve de sa voix". Serti, on l'a dit, d'un point pivotal, qui articule le dit autant qu'il l'aide à bifurquer: "marquer en ce signe / le moment / où change le sens". Ici, l'art poétique est disséminé, dispersé à l'état quasi particulaire, mais l'effet n'en est pas moins sismique, et si souvent l'humour est une présence, si lieux et langues et personnes pétillent en tous sens à chaque page, le trajet nécessairement aléatoire qu'empruntera en le créant tout lecteur aura pour conséquence l'habitation d'une presque galaxie. 

La plongée dans Tridents est une expérience où souffle et sens nous engagent à nous dissoudre progressivement dans une lecture qui, pour être parcellaire, n'en est pas moins globale, de par la foule de sensations qu'elle génère. Le silence y est célébré autant qu'incarné ("pas un bruit pas une / secousse / de la mer distraite"), afin qu'y erre, diffracté mais tenace, le corps incombustible de Roubaud-poète. On peut saisir chaque trident entre ses lèvres et souffler dessus, puis laisser s'éloigner son pollen magique. On peut aussi le gober, le malaxer, le cacher. Journal intime d'une pensée inlassablement rythmée, élégie généreuse, histoire de la poésie ramifiée par elle-même… Tridents est le bruissement de la langue porté à sa plus bouleversante incandescence: "le monde déjà / saisi, c'est / cela, être seul".
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Jacques Roubaud, Tridents, Nous (2019)

mercredi 26 février 2020

De la traduction considérée comme un sujet de discussion



Que faire un vendredi soir par ce temps pourri? Certes, il y a encore des terrasses chauffées, et on peut bien sur aller au Théâtre de la Bastille voir "A l'ouest", mais bon, ça ne fait pas de mal parfois de varier les plaisirs, alors si vous aimez entrer dans une mairie ou si la traduction vous intéresse, n'hésitez pas à faire un saut vendredi soir à 18h dans le treizième arrondissement, François Brun et moi essaierons de briller de mille feux et d'éveiller chez les personnes présentes à cette rencontre le sentiment rare et privilégié d'assister à une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et n'aura pas d'imitateur, mais là je crois que je m'emballe un peu, faut que j'arrête de prendre des substances dures (du genre: la poésie de Franck Venaille…), alors venez tou tout simplement passer un bon moment entre quatre murs comme à la grande époque de Sade – en attendant ,vous pouvez toujours écouter "Come Away with me" de Norah Jones ou prépare une quiche aux blettes.

mardi 25 février 2020

Eloge de la pulsation: A l'Ouest d'Olivia Grandville

A l'Ouest – spectacle de danse signée Olivia Grandville qu'on peut voir actuellement à Paris au Théâtre de la Bastille jusqu'au 29 février – est né de l'entrecroisement ou plutôt de la collision de divers projets et événements. Au départ, il s'agissait d'échafauder à partir de la musique de l'artiste new-yorkais Moondog, mais au travail que faisait ce dernier sur la musique des pow-wow est venue se greffer l'histoire politique, à partir d'une manifestations de peuples indiens à Standing Rock. Le spectacle, bien sûr, ne se résume par la fusion de deux intentions – procéder à des variations chorégraphiques sur le pow-wow et réfléchir par l'image et le geste à la tentation de l'appropriation culturelle qui nous habite plus ou moins consciemment. Il fait vite éclater le carcan folklorique et la réflexion culturelle, pour offrir un vertige dansé, où le corps amérindien est traversé par d'autres pulsions rythmiques (hip-hop, danse bretonne, etc).

Sur scène, autour d'un igloo en treillis métallique que viennent enneiger des bâches de plastique transparentes et au centre duquel brûle doucement le feu d'un téléviseur bloqué sur un paysage emblématique, cinq femmes – cinq esprits en quête de transe – martèlent la terre au son d'une musique (composée par Alexis Degrenier) qui procède par nappes et tourbillons, alentissements et vrilles. Des devenirs animaux traversent ces corps; les jambes, qui au début cisaillent l'espace tels des fléaux battant le blé (il s'agit de préparer le sol où danser en aplatissant l'herbe – la grass-dance est un des schèmes du pow-wow), deviennent vite des pattes d'étranges oiseaux – les danseuses portent un haut noir et frangé doré d'une cagoule à visière, un passe-montagne qui rend les visages indistinct, elles alternent et combinent plus d'une vingtaine de pas, s'esquivant toujours, chacune traversée par une expérience unique que chaque autre pourtant explore à l'identique. Electrons, élans, forces magnétiques et telluriques, possession et délivrance: la chorégraphie invoque tous les élémentaux, fait des corps une constellation fiévreuse d'échos physiques. Sidération, tremblement – et mystère.

Œuvrant de tous leurs membres à marquer autant que repousser le sol, s'inventant méduses noires pour mieux fluidifier l'espace scénique, traquant l'envol dans la répétition, chaque corps dansant s'efforce de nous rendre visible la musique invocatoire héritée de Moondog. Libres de saturer le cercle du monde à force de pulsations, les corps danseurs – on pourrait presque parler ici de "corps dansés" – finissent par incarner totalement les cadences qui les animent, et ce dans une spirale combinatoire qui aboutit à une expérience souverainement chamanique. L'énergie semble inépuisable, et ce spectacle qui pourtant ne dure qu'une heure semble s'affranchir du Temps pour n'être plus que l'arpentage vertigineux d'un monde nié. (A l'issue de la représentation, un court film vient rappeler la colère amérindienne et les exactions commises par l'Eglise chrétienne – histoire de, là encore, marteler le sol de la mémoire avec une histoire brisée qui n'est pas finie.)

A l'ouest, spectacle de danse d'Olivia Grandville – avec Lucie Collardeau, Clémence Galliard, Olivia Grandville, Tatiana Julien et Marie Orts.
Théâtre de la Bastille, tous les soirs sauf le mercredi (relâche) à 21h jusqu'au 29 février.

vendredi 21 février 2020

La Ronde et le Hasard: "Substance" enfin primé !

Certains d'entre vous le savent déjà: je ne suis guère friand des prix littéraires. Je veille donc à ne jamais figurer sur leurs listes (ce qui, somme toute, est assez facile, car j'y figure rarement…). C'est un choix personnel qui ne regarde que moi, comme on dit au miroir, et qui ne m'empêche pas de me réjouir parfois quand est primé.e un.e écrivain.e que j'apprécie. Bon, financièrement, ce n'est peut-être pas la décision la plus intéressante que j'ai prise dans ma vie, mais dit c'est dit, adieu lauriers, dansez muscade.

Hélas, les prix littéraire en France sont légion, et on ne vous avertit pas toujours que vous figurez sur leurs sélections. Ce qui devait arriver arriva, tagada. On m'a décerné un prix. Mais, heureusement, il s'agit d'un prix très particulier, le seul qu'il m'était possible, finalement, de recevoir avec joie et fierté. Ce prix m'est attribué par la revue La Ronde, qui paraît tous les premiers vendredis du moi et qui vaut le détour (abonnez-vous, soyez sympas). Le Prix me couronnant (ô César) est annoncé dans le numéro d'octobre 2019 (La Ronde a envoyé la revue à mon éditeur, mais ce dernier, estimant sans doute que rien ne presse, ne m'a remis ce courrier qu'hier), et apparemment cet événement n'a pas défrayé la chronique (ingrats médias), ce que je regrette amèrement. Je remercie donc ici avec un coupable retard tous les membres de la revue La Ronde. Leur lucidité les honore, et ma pudeur aussi.


Je dois quand même préciser que, si ce prix me comble à ce point, c'est qu'il est très particulier. Il s'agit en effet du "Grand Prix du Hasard". Le lauréat (moi!) a donc été tiré au sort parmi les 336 romans parus à la rentrée dernière. Le coup de bol au service de l'objectivité ! L'aléatoire rendu bienveillant ! La gloire au petit bonheur la chance ! En outre, pour être sûre ne pas influencer ce tirage au pif, La Ronde, nous dit-on, "s'est assurée de n'en lire aucun". Un choix à l'état pur. (Une vidéo rend même compte de ce miracle qu'est le hasard.)

Allez, champomi !

mercredi 19 février 2020

Lambert Schlechter : une rencontre à ne pas manquer

Jeudi 20 février 2020

nous vous invitons à venir rencontrer l'immense écrivain luxembourgeois

Lambert Schlechter

à la Librairie Charybde, à Ground Control (21 rue du Charolais, 75012),
dès 19h30,

         à l'occasion de la parution de:::

Je n'irai plus jamais à Feodossia

paru aux éditions Tinbad (neuvième volume d'un magnifique et vaste projet intitulé "Le Murmure du Monde" entrepris il y a quatorze ans). Schlechter, c'est la page érigée en boîte noire, un phrasé unique, multiforme, à la fois généreux et solitaire, où humour et curiosité résonnent sur fond d'érudition et de musicalité.

J'ai déjà parlé à plusieurs reprises ici et de l'œuvre de Schlechter, qu'on pourrait à certains égards rapprocher de celle de Bernard Collin. N'hésitez à cliquer sur ces liens (ça ne coûte rien).

Rater cet événement serait se rendre coupable de non-assistance à la littérature, ni plus ni moins. On vous aura prévenus.

mercredi 12 février 2020

Jérôme, de Jean-Pierre Martinet

Texte lu lors de la soirée "Inculte & Michard" à la Maison de la Poésie le vendredi 7 février 2020

Jean-Pierre Martinet a eu une vie de merde – mais bon, il n’est pas le seul. Loin de là. C’est même la norme, si on y réfléchit bien. Statistiquement, vu le monde dans lequel on vit, les chances d’avoir une vie de merde sont littéralement écrasantes. C’est indéniable. C’est un fait. Et dire le contraire serait aussi con que de récuser le terme de violences policières en ce moment.
Martinet a perdu son père alors qu’il était encore jeune, mais bon, là encore il n’est pas le seul. Et puis il faut bien que les pères meurent un jour. Il faudrait aussi que les violences policières cessent, mais c’est un autre problème. Ou pas.
La mère de Martinet – appelons-la Madame Martinet – s’est donc retrouvée veuve – mais bon, elle n’est pas la seule dans ce cas-là. Les hommes vivent moins longtemps que les femmes, c’est connu, même si on se demande bien pourquoi, peut-être parce qu’au dernier moment ils se disent que ça suffit comme ça, qu’ils ont assez pourri la vie des femmes, qu’elles ont droit de respirer un peu. On aimerait parfois que les violences policières prennent modèles sur les pères qui meurent jeunes. Mais c’est peut-être trop leur demander.
Deux des frères de Martinet étaient des arriérés mentaux, mais bon, il ne devait pas être le seul dans ce cas-là. L’arriération mentale est quelque chose de très courant. Elle existe sous de nombreuses formes. Il suffit de descendre dans la rue en ce moment et de se retrouver face à face avec des CRS pour s’en rendre compte.
Madame Martinet, en plus d’être veuve, était complètement barge. Mais les mères barges, ça court les rues, ça n’a rien d’exceptionnel. Ce n’est pas parce qu’elles sont veuves qu’elles n’ont pas le droit d’être barges. D’ailleurs, tant qu’à être veuve, autant être barge. La mère de Martinet était barge, elle déboulait dans les bistros de Libourne armée d’un pistolet en bois, elle criait « haut les mains ! » puis elle sifflait quelques verres. Elle ne devait pas être la seule. On ne va pas en faire tout un fromage. Et puis un pistolet en bois c’est quand même moins dangereux qu’un LBD.
Martinet, lui, n’était pas barge, du moins pas autant que sa mère. Il ne brandissait pas de pistolet en bois dans les cafés de Libourne, il ne tapait pas les gens à terre, il n’éborgnait personne pour le compte de le République. En revanche, il était persuadé que des oiseaux avec des becs d’acier allaient lui tomber dessus. Mais bon, il ne devait pas être le seul.
Martinet a essayé de gagner sa vie comme il a pu. Parce que, même une vie de merde, il faut bien la gagner. Alors il a acheté un kiosque à journaux. Quelle drôle d’idée. Pas forcément une idée de merde, mais pas loin. Il a vite fait faillite. Mais il ne doit pas être le seul type à avoir acheté un kiosque à journaux et à faire faillite. Personne n’a dit qu’une vie de merde se devait d’être originale.
Martinet a travaillé également à l’ORTF. Je vous passe les détails, mais le fait est qu’il a fini par démissionner. Là encore, on ne peut pas vraiment dire qu’il est le seul à avoir démissionné d’un boulot. Ç’aurait pu être pire. Il aurait pu se faire virer. Il aurait pu travailler pour BFMTV ou récuser le terme de violences policières. Mais non, il a juste démissionné, ce que certains devraient faire avant que tout leur pète à la gueule. Je ne citerai personne.
Je ne crois pas l’avoir encore dit, mais Martinet écrivait. C’était un écrivain. Et comme tous les écrivains, il a annoncé un jour qu’il abandonnait la littérature. Par la suite, il a écrit encore deux livres. Il n’est pas le seul écrivain à avoir dit qu’il abandonnait la littérature et à continuer à écrire et publier. C’est triste, mais c’est comme ça. Enfin, je dis c’est triste, mais non, ce n’est pas triste, du moins dans le cas de Martinet, je suis ravi qu’il ait continué d’écrire. Ce qui est triste, c’est tous ces écrivains qui annoncent qu’ils n’abandonnent pas la littérature, alors qu’en les lisant il est clair que c’est la littérature qui les a abandonnés. Là encore, je ne citerai pas de noms. On est civilisés ou on l’est pas.
Puis Martinet a sombré dans l’alcool. Et aussi dans l’alcoolisme. Les deux vont souvent de pair. Je dis « sombré » parce que c’est comme ça qu’on dit. On pourrait dire : il s’est hissé dans l’alcool, ou encore il s’est élevé dans l’alcool, mais en fait ça ne serait pas très crédible, alors on préfère dire « il a sombré ». Bien sûr, il n’est ni le premier ni le dernier écrivain à sombrer, que ça soit dans l’alcool, la nostalgie ou la gloire, vous vous en doutez bien. Tant qu’à avoir une vie de merde, autant faire les choses dans les clous. Et tant qu’à sombrer, autant le faire corps et âme.
Ça tombe bien, parce que Martinet est mort d’une embolie cérébrale, mais bon, ce n’est pas très original, et des dizaines de milliers d’autres gens sont morts, meurent ou mourront d’embolie cérébrale. Martinet est mort seul, comme des centaines de milliers d’autres gens, qui bien qu’étant des centaines de milliers, meurent seul. Martinet est mort pauvre, comme des milliards d’autres gens, qui pourtant n’ont jamais entendu parler de la théorie du ruissellement. Bref, Martinet a coché à peu près toutes les cases du formulaire « Vie de merde ».
En un sens, on peut dire que Martinet a vécu une vie de merde exemplaire – mais bien sûr il loin d’être le seul dans ce cas-là. Parce qu’il est assez courant de perdre son père jeune, d’avoir une mère folle, de faire faillite, d’être poursuivi par des oiseaux au bec d’acier, de se payer une embolie, etc.
En revanche, Martinet a écrit Jérôme, et là, pour une fois, on peut dire qu’il est le seul. Le seul à avoir écrit Jérôme. L’unique personne sur cette terre pourrie à avoir écrit ce roman extraordinaire. Parce que Jérôme n’est pas un livre de merde, même si son auteur a eu une vie de merde. Jérôme est ce qu’on appelle un soleil noir, pas la peine de vous faire un dessin, vous savez ce qu’est le soleil et vous savez ce qu’est le noir, le noir absolu. (Et merde aux violences policières.)