mardi 30 juin 2020

Du déboulonnage en général (et des généraux)

Pourquoi toute cette levée de boucliers devant d’éventuels déboulonnages ou badigeonnages de statues ? Bon, je pense que tout le monde serait d’accord pour ne pas laisser en place une statue de Hitler devant le Crillon s’il y en avait une (autant se débarrasser direct du point Godwin…) Et personne n'a trouvé scandaleux de mettre à bas les statues de Staline. En revanche, telle autre statue d’un type ayant sûrement accompli quelque chose de chouette ou d'important mais ayant par ailleurs proféré de belles horreurs ou de tristes conneries semble mériter de trôner au vu et au su de tous et toutes. La raison : il est dans le camp des gentils (l'Histoire a tranché…), et on ne va pas le descendre de son podium de pierre sous prétexte qu’il a dit une connerie ou même fait une connerie (mais comme dire c'est faire…).

Bref, on entrevoit le fond du problème : ce n’est pas la décision de statufier tel ou tel grand homme (ou telle ou telle grande femme, mais là c'est plus rare, bizarre…), non, le problème, c’est de statufier. Autrement dit d’honorer de façon durable (ou d’une façon qui imite le durable) qui que ce soit, étant admis que qui que ce soit n’est jamais pur à cent pour cent. D’où le paradoxe que rencontrent nos sociétés, qui adorent honorer, et ce pour la bonne raison que l’honneur a l’avantage de « grandir » la personne honorée et de nier ses côtés puants.

Que voit-on? Eh bien, dès qu’on touche à un « honoré », les belles âmes poussent des hauts cris, non parce qu’elles ignorent que ledit honoré était pas tout blanc (encore que…), mais parce qu’on touche à la notion d’honneur, et qu’elles tiennent à cette notion par dessus tout, car elle vaut blanchiment. Mais en fait, ce qui se passe, c'est qu'au bout d’un moment, la statue ne célèbre plus la mémoire d’un grand homme, mais l'amnistie d'éventuelles fautes par le déni. La statue est rarement ambiguë. On aurait du mal à imaginer une statue de Céline tenant dans une main une plume et dans l’autre une caricature de juif (re-bonjour Godwin). De même, une statue honnête de Chirac devrait le montrer se boucher le nez devant un petit Arabe dont il caresserait bien sûr la tête. Compliqué. Les partisans du déboulonnage, bizarrement, sont considérés comme des effaceurs de mémoire, alors que ce sont les pro-statues qui, si l'on y réfléchit bien, font acte d’amnésie (volontaire ou pas).

N’est-il pas temps de se demander si la statuaire ne serait pas, comme les pyramides, non seulement un art du passé, mais une stratégie visant à nous faire croire qu’il y a des hommes cent pour cent honorables ? Evidemment, si on déboulonne les statues, si on change les noms de rues, on enclenche probablement un processus traumatique. Bien sûr, in fine, tout ça est sûrement à rattacher au fameux débat : faut-il distinguer l’homme de l’œuvre. Débat qui renvoie la notion d’honneur à ce qu’elle est, à savoir ni plus ni moins un coup de force. Je célèbre donc j’absous…

Pierre Jean Jouve: le sang très sombrement

Parmi les pères fondateurs de la poésie contemporaine, impossible de faire l’impasse sur Pierre Jean Jouve. Impossible aussi de ne pas souligner son influence sur certains écrivains travaillant autrement la fiction, et à cet égard, pour peu qu’on lise ou relise Le monde désert ou Hécate, on comprendra mieux d’où vient, par exemple, la prose d’une Hélène Bessette. C’est particulièrement sensible dans le chapitre XXXV du Monde désert :

« Le Temps
Les matins les années
Il fait beau il fait gris il fait laid
Espoirs et retours
On ne croirait pas que la profondeur du lac diminue
Certaines gens disparaissent
On ne croirait pas qu’il y ait tant de morts dans les rues
A cause de la guerre
On voit la montagne à sa fenêtre »

Quant à l’œuvre poétique de Jouve au sens strict, elle témoigne d’une liberté métrique d’une sensuelle précision. Imprégnée des écrits bibliques autant qu’attentive aux soubresauts charnels, au prix d’un équilibre savamment menacé, la poésie jouvienne opère la jonction entre une mystique extrême et la connaissance par les gouffres héritée de Freud. Tressés serrés, mais respirant toujours, les vers demeurent musculeux, permettant aux images de se diluer les unes dans les autres, donnant souvent la sensation d’une transmutation :

Tombe au soir sur les flancs
Aux féroces toisons des amies du chagrin
Remue-toi sur leur fondement large et vain
Et tu verras la bête dans le repli même

Plus rouge que la faute et plus attentive
Que le crime, et du rire sans dents souriant
Elargie par tant de parties d’humanité
Et riant de la semence dans l’abîme

Ici, une matière prosaïque se voit insufflée, par le mouvement et l’injonction, une dimension presque magique. Palimpseste vibrant, le poème reconnaît dans le sexuel l’écho d’un désir plus vaste. Le corps-paysage, qu’il convient d’éprouver dans ses tensions, est lié à une tentation dévorante. La fascination pour le blason carnée ne fait pas l’impasse sur la réalité sensitive :

Vos fesses, mes chéries géantes ! vos argentées
Toisons sur vos replis fermés graves et longs
De poils élégamment tordus, et déroulées
Vos peaux cuivrées prenant le jour aux horizons !
Et le monstre endormi, tous vos atours fendus
Vos étoffes chargées de sangs et d’endroits nus
Vos globes de vent mou que ne viole aucune aile,
Vos parfums de marine et d’urine à l’aisselle.

La rythmique dit à la perfection le chamboulé de la perception. Hachée au début, puis enjambante, puis se déroulant, montant par paliers (vos peaux cuivrés/prenant le jour/aux horizons), tirant profit de l’équilibre alors trouvé (et le monstre endormi/tous vos atours fendus) pour déposer, couche sur couche, la suite et fin du blason, en un hommage troublant à Baudelaire. Bien sûr, c’est aussi – souvent – du côté de Mallarmé que la poésie de Jouve penche (« la nuit longtemps dévouée à la nuit »). Tirant sa dynamique du frottement entre un christianisme écorché, un désespoir humaniste toujours à combattre et une appétence pour les humeurs secrètes, le poème met en scène la vanité non pour l’exalter mais pour lui faire rendre gorge. L’obscène et le miracle échangent souvent leurs qualités, et si « nous n’avons que la mort pour véritable azur », si Orphée et le Christ n’en finissent pas de mourir, le poète Jouve veut voir en le poème un « témoin de gloire amer », où s’agitent infiniment extase et stupre, douleur et beauté. "Et transpercé de clous je souris d'aise".

Pierre Jean Jouve, Œuvre, deux tomes, édition établie par Jean Starobinski, avec une note de Yves Bonnefous, Mercure de France, 1987

lundi 29 juin 2020

La poésie dans tous ses étals

La poésie est-elle soluble dans l'anthologie? Autrement dit, est-il possible d'embrasser le champ poétique français depuis, disons, 1945 sans s'égarer dans d'improbables traverses? Avant d'entrer dans le détail/dédale, une remarque s'impose: la plupart des "sommes" ou traversées du champ poétique sont l'œuvre de poètes, et il en va souvent de même pour ce qui est des regards critiques, appréciations, etc. Davantage sans doute que les romanciers, les poètes réfléchissent à leur pratique, lisent leurs pairs, les commentent, soulignent fractures et accointances. Parce que tournant sans cesse autour du noyau/moyeu de la langue, les poètes mêlent souvent d'un même mouvement l'acte poétique et sa pensée, comme si la nécessité d'écrire à même le bois de la langue exigeait d'en scruter jusqu'aux moindres fibres. On se propose ici de passer en revue, sans garde-à-vous et au trot, quelques balises anthologiques.





La poésie contemporaine de langue française depuis 1945, de Serge Brindeau et alii, aux éditions Saint-Germain-des-Prés, 930 pages (1973) — Le parti pris de cette anthologie – thématique – est fortement marqué par l'époque de sa parution, comme en témoignent certains titres de chapitres et sous-parties (Chapitre I: Poésie de Combat, I.2 "Paix au Viet-Nam! Paix en Algérie"). Parmi les catégories, on trouvera "Surréalisme sans limites", "Poésie onirique et fantastique", "Poésie ésotérique", "Poésie cosmique"", "Poésie mystique", mais aussi, plus surprenant, "Nostalgie, Orgue accordéon, tambourin" (où figure André Hardellet…). Si Venaille se retrouve dans le chapitre "Poésie pop", le sous-chapitre "Poésie et idéologie" liste les revues qui font alors la poésie en France, dont Tel Quel et Change. Truffée d'extraits, cette anthologie – qui ratisse large – vaut aussi pour sa deuxième partie qui aborde les écritures francophones : Québec, le Maghreb, le Proche-Orient, l'Afrique noire, les Antilles, l'Océan indien, etc. Petit bonus: de nombreuses photos des poètes cités, ce qui nous permet de voir Henry Deluy à la pipe, Bulteau aux cheveux longs, Denis Roche dans son plaid rayé, ou Franck Venaille à la casquette…

La poésie du vingtième siècle, tome 3, Métamorphoses et modernité, de Robert Sabatier, éd. Albin Michel, 796 pages (1988) — Qualifiée par l'auteur de "matériaux pour un futur itinéraire", cette anthologie, parue la même année que celle d'Henry Deluy (cf. infra), débute sous les auspices de Ponge, Tardieu, Frénaud, Guillevic, n'hésite pas à musarder du côté de Françoise Mallet-Joris et Hervé Bazin (gloups), répare quelques oublis (on y trouve Georges Alexandre, un "Dadelsen non littéraire", dixit Venaille), se penche aussi sur l'Oulipo, Heidsieck, Pélieu, aborde (ouf) les "autres écritures" (Denis Roche, Guyotat…) avant de se préoccuper des "renouvellements" (Bernard Noël, Mathieu Bénézet, Paul Louis Rossi…). Erudite, franche, personnelle, généreuse, policée. Et puis, où trouver ailleurs qu'en ces pages ce vers de Marc Piétri: "Oh! comme je suis loin du whisky, des zoulous, du couscous, des mygales!"

Poésie en France, 1983-1988, une anthologie critique, de Henry Deluy, éd. Flammarion, 460 pages, (1988) — Ce volume, qui fait suite à L'anthologie arbitraire d'une nouvelle poésie, 1960-1982, parue cinq ans plus tôt, tente de "donner une consistance commune aux mouvements" ayant agi sur "la poésie en train de se faire". Il s'agit d'extraits d'ouvrages publiés sur une période de cinq ans, agrémentés d'une présentation d'une page et demie en moyenne. Coupe sombre (ou claire?) – et alphabétique – dans la production d'une demi-décennie, le livre de Deluy nous donne ainsi accès à des ouvrages parus chez toutes sortes d'éditeurs, et l'on trouvera aussi bien Geste de rien, et pour rien, d'Alain Coulange aux éditions AEncrages, que L'art poetic' de Cadiot chez P.O.L. Parmi les auteurs cités, Belletto, Esteban, Fourcade, Prigent, Vargaftig, etc. Une soixantaine de titres au total. Présentes, également, des traductions (Lord Charter, Umberto Saba, Jaroslav Seifert). Bonus: des extraits de Peep-Show de Prigent – on est donc contents: "Entre une, genoux dans l'axe des yeux de lui, / la fesse un peu plissée au-dessus des frontaux, / poil au niveau de d'sa brosse et les seins astiqués / vers l'azur du plafond."

49 poètes, un collectif, réunis et présentés par Yves di Manno, éd. Flammarion, 500 pages (2004) — Là encore, un parti pris très marqué, puisque la plupart des poètes cités et présentés ici sont parus dans l'indispensable collection que dirige l'indispensable Yves di Manno. Toutefois, ce volume accueille également d'autres voix, une quinzaine d'auteurs "œuvrant dans une optique similaire". ainsi que quelques "débutants". Une occasion de découvrir, entre autres (enfin, en ce qui me concerne…) deux voix fortes: Nicolas Pesquès: "'l'objectif est de cerner ce qui est douloureux dans le passage aux mots / et si cette difficulté est constructible // si le tort du langage n'est pas de regretter la séparation / d'y faire violence en voulant l'annuler", mais aussi Guy Viarre ("Je vous le dis la tête seule / décisive comme un trou / et une trouée") et Olivier de Solminihac. 

Un nouveau monde, Poésies en France, 1960-2010, d'Yves di Manno & Isabelle Garron, éd. Flammarion, coll. Mille&une pages, 1526 pages (2017) — C'est, de toute évidence, la bible de la poésie contemporaine, et pas uniquement en raison de son fin papier. Passionnante, fouillée, profonde, frontalement partisane, riche en biblios, impeccable dans ses présentations typos, c'est une mine à ciel ouvert quasi inépuisable. Elle couvre le champ poétique avec rigueur et passion, précision et intelligence, depuis Joyce Mansour jusqu'à Pierre Vinclair. On y trouve les topos obligés sur les revues, la querelle lyrique-antilyrique, des catégories stimulantes comme '"Retour au calme?", "Positions de repli", "Des constellations cachées", etc. On peut y lire aussi bien Stéphane Bouquet que Lamiot Enos, Tarkos que Esther Tellermann, Philippe Beck que Danielle Collobert (en revanche, Jaccottet n'est mentionné qu'en aparté). Mais bon, y figure Cédric Demangeot, alors on ne se plaint pas trop: "Retraversé / par ligne vide / et déjeté dans la boucle // un / zéro / parle".

Le chant du monde dans la poésie française contemporaine, de Michel Collot, éd. Corti, 356 pages (2019) – C'est plus un ouvrage critique qu'un panorama, même si la partie "Lectures" présente de façon fouillée une dizaine d'auteurs, dont Jaccottet, André Velter, Bernard Noël, etc. Ouvrage critique, disais-je, et pas qu'un peu, car Collot abat souvent sa hache sur "une certaine recherche de l'illisibilité" en poésie, sur les "excès de théorisation". L'auteur nourrit un rêve: que "les poètes fassent un effort pour aller vers leur public, et tiennent compte de ses attentes sans pour autant céder à la démagogie, au lieu d'écrire pour leurs paris au risque de succomber à l'élitisme ou au snobisme". Cet appel au panaché laisse un peu pantois, et la scission que fait Collot entre adeptes de la littéralité et partisan du réel/lyrique, bien que parfois alimentée par certains auteurs, est un peu lourde à la longue. On n'est pas obligés d'opposer Prigent et Commère. Collot est polémique et c'est ce qui fait l'intérêt de son livre, sauf quand il nous donne son ressenti sur l'expérience des montagnes: "Fasciné par la beauté sublime et terrible de ces sommets dont la vue et l'ascension me coupaient le souffle, je n'ai plu la traduire qu'après-coup, par de brefs poème faits de quelques mots précipités sur la page de façon imprévue et abrupte". Là, on dévisse.

mercredi 17 juin 2020

Conséquence: un jour après l'enfer

Je ne connaissais pas la revue Conséquence, dont je viens de recevoir la troisième livraison, datée de novembre 2019, mais que je ne découvre qu’après avoir lu les deux livres de Pierre Vinclair, et aussitôt je me dis que c’est ça, une « rentrée » littéraire, quelque chose qui se construit tout seul, par le biais du hasard et de la conjonction, de façon quasi astronomique, des livres vous arrivent (merci à Victor Martinez de m’avoir envoyé Conséquence), d’autres vous font signe depuis la table d’un libraire, se retrouvent en quinconce sur votre table, leurs dates de parution ne coïncident pas, le temps de leur lecture est arbitraire, mais sans prévenir ils s’alignent, échangent leurs énergies, frottent leurs mouvements. Il se passe quelque chose, alors que dans une rentrée littéraire ordinaire, seules des choses passent.

Si le numéro 3 de Conséquence est passionnant et exemplaire, c’est entre autres parce qu’il se préoccupe de la question de la traduction et commence par une démolition en règle du traducteur, qualifié de « garde-barrière », de « portier », de « moustique irritant », signée Hugo Hengl, lequel use et abuse de l’ironie afin de mieux souligner l’indifférence dans laquelle est tenue ce travailleur de l’ombre qui

                    « a patiemment vampirisé le suc [de l’ouvrage d’origine] pour en faire son miel, laissant derrière lui une coquille vide”.

Comment parler de traduction ? Après cette entrée en matière au vitriol, Conséquence enchaîne par un extrait de De l’esprit des traductions, de Madame de Staël, qui semble avoir été écrit hier, extrait dans lequel l’auteure estime que les traductions peuvent apporter à notre langue « des tournures nouvelles et des expressions plus originales ». S’ensuivent quelques pages inédites d’André du Bouchet, tirées d’un fascicule intitulée « De l’étranger, de la langue », où le poète insiste sur ce qui, lors d’une traduction, est en premier perturbé :

                    « ma propre langue a pu sur l’écart me paraître par instants étrangère »,

Ajoutant un peu plus loin :

                    « c’est le familier     –      le familial même      –       qui se révèle comme étant l’inconnu.   Avec qui alors frayer, il le faut. »

On découvrira dans ce numéro bien d’autres merveilles, que ce soit des extraits de Dark Zone, texte de l’hispano-péruvienne Montserrat Alvarès, en particulier le poème intitulé « Electrochoc » ; des textes de la russe Ianka Diaghileva, morte en 1991 dans des conditions restées obscures, de l’autrichienne Christine Lavant ; mais aussi quelques pages de Mathieu Bénézet, dont l’œuvre semble secouée de l’intérieur par le danger de la langue. On découvre également le tchèque Jan Zabrana, auteur du magnifique Le mur des souvenirs, publié huit ans après sa mort.

J’arrête là le déroulé du sommaire – il y est question également de LSD, ce qui me comble, vous pensez bien. Mais en ce qui me concerne, la révélation de ce numéro, c’est le texte de Cédric Demangeot (poète et traducteur entre autres du génial Nicanor Parra), dont nous sont donnés quelques extraits d’un texte à paraitre intitulé Méduse noueuse :

          « je connais la tendresse, dit entre deux
hoquets la tempe au pilon – je
 demande à la nuit dans sa cruauté
de me creuser le crâne en me désœuvrant
 c’est entre nous comme une petite guerre
que je me fais clarté d’entretenir
 pour mieux comprendre ou pour faire un
trou dans cette peau que nous avons commune
 et résistante : aux lavements successifs
(caresses, leçons, rinçage au noir)
 comme à ce vieux déchirement d’écrire »

Conséquence : cette revue porte bien son nom. Conséquence : On la commande sans plus tarder.


mardi 16 juin 2020

Sauvage Vinclair retour des pays chauds

[Si vous ne connaissez pas Pierre Vinclair, on vous conseille vivement de vous jeter sur le dernier numéro du Matricule des anges, qui lui consacre un dossier en tous points passionnant. Bien sûr, le mieux est de vous jeter parallèlement, tel un plongeur accompagnant son ombre pour mieux diviser l'onde, sur les deux ouvrages de Vinclair que publient les éditions Corti, agir non agir et La Sauvagerie. Je ne parlerai aujourd'hui que du premier, agir non agir, sous-titré éléments pour une poésie de la résistance écologique.]

Malgré ses allures de manifeste, agir non agir pourrait à première vue passer pour une guide de survie en milieu poétique. Quelle poésie inventer pour échapper au "piège du lyrique" et/ou à la "tentation du nihilisme"? Vinclair ouvre sa réflexion par une équation qui bien sûr n'en est pas vraiment une: le poème est-il un animal? Cette question, qu'il déconstruit très vite, lui permet toutefois de se poser la question de la sauvagerie du poème. Sans être naïf au point de croire que le poème n'est autre que la fameuse panthère de Rilke, on peut s'interroger sur la nécessité d'un devenir-animal du poème. Comment penser l'ensauvagement de la forme poétique, et surtout pourquoi? On sent chez Vinclair une passion de l'oscillation. Dès qu'il avance un concept, il le soumet à des vibrations pour voir s'il tient, s'il se fissure, si ça l'affaiblit ou le renforce. Le sauvage? Ce concept n'a pas de valeur pure, il reste relatif, et au lieu d'en faire un primat, autant le penser comme une perspective, un point de fuite. Autant l'habiter.

Ici, la sauvagerie est un point non négociable, pas seulement parce que le poème est, depuis Rimbaud, un "peau-rouge criard", mais parce que cette sauvagerie établit un lien avec la nature, or le propos de Vinclair vise à une sorte d'écopoétique. On doit sauver la Terre. On ne le peut sans doute pas, mais on le doit. La nature est à la fois tout et diversité: il faut donc parvenir, par quelque chose de l'ordre peut-être de la pensée magique, à articuler ce Tout, qui relève à la fois d'une réalité (Gaïa) et d'un fantasme (Gaïa souillée par l'Homme), avec toutes les choses qui composent et saturent ce tout. On pourrait craindre ici un délire hégémonique, ou une ambition littéraire ayant pour finalité le fameux (et vain) livre-monde, mais Vinclair n'est pas tombé de la dernière pluie, il est plutôt du genre à réinventer la pluie. Il ne s'agit pas de tout dire, et ce pour une bonne raison: la poésie n'est pas du côté du "dire" (pas seulement…), elle est avant tout un agir, et un poème se veut la mise en acte de sa propre genèse (et de sa propre finitude), il est à la fois le rugissement et l'écriture du rugissement :
"Si le poème est un animal, c'est donc au sens où il parvient à incarner dans le langage, sur une page, dans des vers, une présence sauvage, brutale et opaque, qui bouge et qui vit —plutôt qu'elle n'a du sens. Une sorte de corps, indépendant, autosuffisant, composé de différentes logiques qui ne se soumettent pas à une signification décidée par l'intention d'un poète." (Vinclair)
Pour que le poème ne meurt pas dans sa cage en se croyant libre – autrement dit pour éviter qu'il se croie l'incarnation de la littérature, une croyance qui selon Vinclair relève du fétichisme et s'apparente plutôt à de la "menuiserie d'épaves" –, il existe un recours, un verrou de sécurité, si l'on veut, et c'est la haine de la poésie. Il faut entendre ici cette haine non comme une hargne délétère, mais comme une méfiance musclée, qui plus est interne à l'acte poétique : il revient en effet à la poésie de se méfier d'elle-même, de ne pas prendre le chant des oiseaux pour le carillon des anges. L'objet de sa haine, par conséquent, n'est rien d'autre que son incapacité à "tenir la fausse promesse de la signification pleine". Ce n'est pas une pulsion négative, plutôt une crispation dynamique: attention danger, la langue ment, pas la peine de redoubler le mensonge. Forgeons un poème qui ne se mente pas à lui-même, qui ne cherche ni le brouillage élégiaque et ne se complaise dans la dilacération critique – Tarkos ma non troppo… Ne pas singer Artaud. Ne pas diluer Prévert. Ni tic ni toc. Le tout, c'est du cas par cas. Non un loup, mais des meutes. L'unique est foule.

Quand Vinclair écrit "la poésie est haine de la poésie, et la haine de la poésie, poésie", on peut penser entre autre au texte de Cholodenko, La poésie la vie (P.O.L) :
"La poésie se fait entre l'être et l'être pas".
Oscillation = dynamique. Moins le dérèglement des sens qu'une régulation chamanique. Si le texte est hanté, alors faisons tourner la table, faisons chanter les spectres, mais d'abord écoutons le bois de la table, et le murmure de la forêt dans le bois de la table. Réfléchir à l'agir du poème est déjà faire acte poétique, c'est le début de l'ensauvagement. Comme le dit aussi Vinclair, dans son entretien pour Le Matricule, "la théorie est aussi un acte de lecture". La pensée est métrique. D'où l'importance de ce qu'Auxeméry, cité par Vinclair, appelle "la maîtrise du transport". Nous sommes les passagers de la Terre. Le transport est aussi bien un mode de transe (voyage sidéral) qu'un moyen de déplacement (où allons-nous?). D'où l'importance, dans la cage du poème, de faire dervicher la langue. Projet objectif? construction épique? trajet politique? Le poète-bricoleur doit savoir aussi bien saboter que by-passer.

Difficile de faire le tour de ce moulin à prières poétiques qu'est agir non agir. D'autres dispositifs subissent l'opération oscillante mise au point par l'auteur, comme la catabase, le recyclage, la traduction. Rappelons juste que l'un des grands intérêts du livre est bien sûr, aussi, le dialogue qu'il entretien avec l'autre livre de Vinclair, La Sauvagerie, fort d'un demi-millier de dizains, livre qui n'est pas l'application d'une théorie, mais bel et bien une épopée de haute vertu, souvent bifide par la langue, et dont on sait déjà qu'elle sera suivie par d'autres volumes tout aussi stimulants. "Réagencement sensible du collectif", la poésie made in Vinclair est une machine sidérante branchée sur le corps sans organe de la Terre. Au lecteur de l'alimenter. Vavavoum !

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Pierre Vinclair, agir non agir, éd. Corti, coll. "en lisant en écrivant", 19 €
& La Sauvagerie, éd. Corti, 22 €

P.-S.: Ce sont les deux premiers livres que j'ai achetés en librairie après le déconfinement. Et il n'est pas inutile de préciser qu'à leur manière ils sont parfaits pour déconfiner, également, la pensée poétique…



samedi 23 mai 2020

Les Lionnes, de Lucy Ellmann (à paraître)

Imaginez l’infini monologue d’un être ordinaire au sein d’un monde intolérable, le nôtre. Avec Les Lionnes, Lucy Ellmann nous embarque dans le cerveau d'une femme au foyer, véritable boîte noire en expansion qui devient la matière même du récit. Une femme au foyer ? Le foyer irradiant d’une femme ? C’est tout un, dans cet ardent lamento à paraître le 20 août.

Le monde assaille constamment la narratrice des Lionnes,  mère de quatre enfants, recluse dans sa cuisine où elle confectionne toutes sortes de desserts. La folie du réel qui s’engouffre en elle la secoue à chaque page. Tout la traverse, la déstabilise, l'indigne : l’indécence des entreprises qui polluent comme on respire, l’amour des armes qui pourrit le cœur américain, les animaux parqués et torturés, les rivières qui moussent de mort, l’asservissement des femmes, l’extermination des Amérindiens, mais aussi le manège incessant des souvenirs dans une mémoire qu’elle sait friable, sa mère morte des suites d’une longue maladie, les rares joies auprès d’un père intermittent, un premier mariage calamiteux… 

Ce monologue intérieur, fleuve hypnotique charriant pensées et émotions, scandé par la ritournelle des faits – chaque phrase débutant par "le fait que"… – est hanté par un animal. En parallèle à la vie « domestique » de la narratrice, le lecteur suit le parcours erratique d’une lionne des montagnes, cherchant à travers plaines et villes ses petits qu’on lui a ravis. Le destin de cette femelle aux abois est à l’image de notre héroïne, qui elle aussi sait sa « portée » menacée. L’Amérique est folle. Elle dévore ses enfants. Comment les protéger quand on est soi-même considérée comme une invisible ?

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Lucy Ellmann, Les Lionnes, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claro, coll. Fiction & Cie, éditions du Seuil

samedi 9 mai 2020

Notre avenir (à peu de choses près)

Y aurait-il la moindre gloire (et un éventuel avenir) à vivre dans une boîte de conserve ? à rester pétrifié (ou liquéfié ? en poudre ? en sauce ?) dans un rond réceptacle, avec aux deux extrémités, en haut et en bas, pour ciel et terre interchangeables, deux disques aussi soudés et distants que de prudents parents ?
Sur les étagères d’un rayon, en pyramide, la conserve joue la superbe, tassée dans une éternité que nous pensions de pacotille mais qui, au fil du temps, finit par se muer en perfection. La voilà innée, à la fois socle et statue. Un peu inquiets, nous contemplons sa mise en siècle, tandis que tout ce qui compose notre ordinaire s’agglutine à notre surface comme des bulles autour d’un plongeur qui prend le scintillement d’un quartz des mers pour un signe du soleil, et bientôt s’emmêle dans les bras tendus des coraux, de l’orage plein les tympans.
Bien au sec, la conserve chante la fusion des saisons et signe le sacre du tempéré.  Quand nous tendons la main, nous nous emparons de sa forme et la déposons dans le chariot, on se dirige alors vers la sortie à petits pas métalliques, comme chaussé de plomb, au front une vague étiquette où s’efface déjà la date de notre sympathique péremption.

mardi 5 mai 2020

Aux membres du jury du prix Renaudot

Chers membres du jury du Prix Renaudot,

Je découvre par voie de presse que mon livre La Maison indigène (Actes Sud) figure dans votre première sélection pour cette année 2020. Je vous remercie d'avoir pris la peine de le lire (ou de le feuilleter), mais il se trouve que je ne souhaite ni voir mes livres "récompensés" par un prix, ni même figurer sur une liste de prix.

Je me suis de nombreuses fois exprimé sur les raisons personnelles de ce refus, et je regrette que vous n'ayez pas eu connaissance de ma position sur ce sujet. En ces temps où la question du masque est sur toutes les lèvres (à défaut du masque lui-même), je n'ai aucune envie de participer à quelque mascarade que ce soit, même patronnée par des écrivains aussi talentueux et prestigieux que le sont, pour ne citer qu'eux, messieurs Beigbeder, Guidicelli et Besson. Je vous demande donc de bien vouloir retirer au plus vite mon livre de votre sélection.

"Les honneurs déshonorent", a dit Flaubert. Le ridicule, aussi, ajouterai-je. Vous voyez, en littérature aussi, certains gestes barrières sont nécessaires…

cordialement
claro

dimanche 5 avril 2020

In memoriam Marcel Moreau

"La plus grande affaire est de mourir et nous n'en connaissons pas une lettre", écrivait Pierre Jean Jouve dans Noces. A défaut d'une lettre, donc, gardons l'esprit, l'esprit de la lettre… L'écrivain Marcel Moreau est mort hier, à Bobigny. Voici le feuilleton que je consacrais dans Le Monde des Livres à son ouvrage A dos de dieu, ou l'Ordure lyrique (éd. Quidam). 

LE DÉMON DE LA PROPULSION


Si la docilité était une qualité littéraire, nous n’aurions plus qu’à nous pendre haut et court, encore qu’il serait plus amusant de pendre – par les oreilles, soyons clément – les écrivains engagés dans la voie docile, tout juste bons à se faire primer et busneliser. Certes, nous sommes encore policés, nous aimons les textes aux architectures complexes, les grandes fresques syntaxiques, les apnées contrôlées et les sommets conquis à coups de piolet précis. Mais que ferions-nous sans le mouvement qui déforme les lignes, sans les ruades lyriques, sans les élans dévastateurs ? La littérature regorge d’enragés, mais leur rage n’est bien souvent qu’une petite colère, transmise par un chien en porcelaine, et leur bave ressemble à de la dentelle. Elle dénote non un corps désaxé mais un esprit chafouin. Disons-le : les vrais sauvages ne sont pas légion, et peut-être même sont-ils en voie d’extinction, peut-être l’époque préfère-t-elle les villas obscures et les boutiques tristes, les particules aménagées et les territoires élémentaires – bref, les expériences d’ennui imminent. Heureusement il y a Marcel Moreau, et l’on ferait bien de se jeter cul nu dans son A dos de Dieu, ou L’Ordure lyrique (Luneau-Ascot, 1980) que viennent de rééditer les éditions Quidam dans une collection intitulée, il n’y a pas de hasard, « Les Indociles ».

Les bibliographies sont d’excellents indicateurs sismiques : Mille voix rauques, Le Bord des morts, Les Arts viscéraux, Monstre, Opéra Gouffre, Bal dans la tête… L’œuvre de Marcel Moreau, riche et forte d’une soixantaine d’ouvrages, semble célébrer les noces de l’ogre et de la camarde. A la fois rabelaisienne et rimbaldienne, elle est également secouée par des pulsions et des scansions qui rappellent les « suppliciations » d’Artaud. Stimulée par l’excès, elle nous rappelle combien le verbe, dûment mâché, est barbaque et non véhicule. Combien écrire tient de la sommation, non de la confiserie. Revenant sur la genèse d’A dos de Dieu, Moreau écrit : « Ce livre jaillit, il y a plus de vingt ans, en un lieu et un moment de l’esprit perturbé sur lesquels je m’efforce vainement, parfois, d’enquêter. Ce pourrait n’être qu’une œuvre vouée aux rythmes les plus fous, quelque chose d’âpre, de superviscéral, de très indifférent au plaisir d’enchanter. » Cas de possession ? C’est du moins ce qu’on éprouve à peine aspiré par ce texte, face à un narrateur qui avoue ployer sous la pression ordurière du monde, pris dans la « danse lente de la putréfaction sur un air de vaguelettes ». Qui dit ordure dit éboueur, mais aussi grève et, partant, mai 68, or c’est de ce terreau bouleversé qu’est né le personnage de Beffroi – bête, effroi… – qui anime et convulse le récit de Moreau. Beffroi est à la fois un double de l’auteur, son ectoplasme révolté, son traître expulsé. Il est sa puissance anarchique, le grand chambellan fou de ses obsessions, son monstre intime lâché dans les rues, son suicidé de la société revenu d’entre les ombres.

L’Ordure lyrique : le sous-titre du livre laisse à penser qu’on va s’embarquer dans un (im)pur délire verbal. De fait, la langue de Moreau fait ample pâture de pulsions, n’hésitant pas s’abîmer et bégayer dès que sont invoqués la moiteur des sexes et la fécalité de l’être – « des frânes lui sârtent du chtâ en qrânant »…. Mais le récit, bien qu’éructant et torpillant à tout-va, ne perd pas de vue ses cibles : l’ogre Beffroi et sa muse Laure en veulent à l’Ordre et ses figures, et font tout pour les renverser. Non content de semer l’anarchie, ils minent jusqu’à la lutte des classes – scènes d’orgie entre éboueurs et étudiants, puis entre éboueurs et flicaille. Autre ennemi à abattre : le bureaucrate, dont Moreau avait déjà peint la déliquescence dans Julie ou la dissolution, en particulier le notaire, ici baptisé Stalhit (je vous laisse déplier la contraction). Et comme si ça ne suffisait pas, Beffroi se frotte également à un certain Moreau : « (…) il remarque soudain que les manuscrits mêmes dudit Moreau ne sont ni plus ni moins que des surfaces ordurières, des couches de fumier de mots fumants sur lesquels s’exubèrent des fleurs d’une insoupçonnable variété, chaque phrase devant être portée aux narines plus requérant d’être déchiffrée, non point une écriture-parterre, mais une façon d’amener la luxuriance vitale à ras de papier, sous forme de panique (…). » Un art poétique sauvage, insensible aux concessions, que ce soit avec le lecteur ou l’auteur même. Et comme cette « écriture-parterre » que fustige Moreau résonne délicieusement avec la fameuse « littérature pavillonnaire » que moquait encore récemment Chevillard dans ce feuilleton.

Prônant le pillage et l’orgie, Beffroi n’est pas sans rappeler le Jérôme du roman éponyme de J.-P. Martinet (éd. Finitude). Comme ce dernier, Beffroi fait de l’errance une noire odyssée et de ses pensées la matière même de l’outrage. Tous deux sont des doubles incontrôlables au service d’une « énorme machinerie autodestructrice ». Là où nombre d’écrivains se mirent dans le reflet notarial de leur œuvrette, Moreau, lui, exalte les vertus du paroxysme – et en assume tous les risques.

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Marcel Moreau, A dos de Dieu, ou l’Ordure lyrique, coll. Les Indociles, éd. Quidam, 16 €

jeudi 2 avril 2020

Le démon des langues

Il n’y avait pas fait attention en écoutant la radio, ce matin-là. Mais une fois dans le métro, assis à côté d’un couple qui parlait une langue étrangère à la sienne, la chose devint vite une évidence. Il comprenait tout. Il ignorait si l’homme et la femme parlaient espagnol ou portugais, mais leurs phrases s’allongeaient, limpides, sur la page de son esprit.  Une fois au travail, il se connecta sur divers sites étrangers, russes, chinois, wolof. Tout était transparent. Ecrite, parlée, aucune langue obscure. Le midi, pour sa pause déjeuner, il voulut franchir une autre étape. Il se rendit dans un petit boui-boui pakistanais et commanda, en paki, un plat dont le nom lui parut prometteur. Le serveur marmonna quelques mots dont il saisit jusqu’à la moindre inflexion. Entre le restau et son bureau, dans la rue, les voix avaient cessé de moduler leur diversité pour composer un ruissellement ininterrompu de propos plus ou moins intéressants. Il eut du mal à se concentrer cette après-midi-là, occupé à penser en araméen, en japonais, en finnois, ébloui jusqu’au vertige par la facilité avec laquelle les langues se partageaient son esprit. Pourtant, il décida de s’attarder après le départ de ses collègues afin de discuter avec l’homme de ménage mauritanien, dont le dialecte ne lui posa aucun problème. Il n’avait pas envie de rentrer chez lui, pas tout de suite, aussi se promena-t-il au gré des conversations, renseignant un Lithuanien qui semblait perdu, plaisantant avec des Chinois. Il put enfin savoir de quoi parlaient les chansons anglaises qui sortaient des boutiques. Il acheta même un journal algérien, dans lequel il repéra quelques coquilles. Puis il songea que sa femme allait s’inquiéter. Quand il poussa la porte de chez lui, elle était là, sur le canapé, en train de fumer, ses traits usés par une inquiétude qui aussitôt se changea en une sorte de rage retenue. Elle se leva et se planta devant lui, tremblante. Puis sa bouche s’ouvrit et elle lui parla sans s’arrêter, d’un débit apeuré, pendant d’interminables minutes, enchaînant des questions qui n’en étaient plus à peine formulées. Il la regardait sans rien dire, parfaitement bouleversé, ne sachant s’il était devenu sourd ou stupide, tellement il ne comprenait pas un traître mot de ce qu’elle racontait.