lundi 17 septembre 2018

Mathieu Riboulet sur les grands chemins de Jean Genet

Du 20 au 23 septembre vont se tenir les Rencontres de Chaminadour, à Guéret (Creuse), sous la houlette de Hugues Bachelot. L'écrivain Mathieu Riboulet, qui nous a quittés en février dernier, avait exprimé le souhait qu'elles soient consacrées à Jean Genet. Il avait commencé à travailler sur le programme, les invités, les thèmes abordés, et c'est donc sans lui, hélas, que ces rencontres auront lieu, avec bien entendu une place spéciale accordée à l'œuvre de Mathieu. Voici le programme des journées du 20 au 23 septembre – il y aura également, le 19 septembre, la projection du film Querelle de Fassbinder au cinéma le Sénéchal à 18h30.

Parmi les participants à ces rencontres: Oliver Rohe, Mathias Enard, Mathieu Larnaudie, Claro, Arno Bertina, Yves Pagès, Patrick Boucheron, Camille de Toledo, Josef Winckler, Bernard Banoun, Marie-Hélène Lafon, et bien d'autres.



JEUDI 20 SEPTEMBRE

THÉÂTRE DE LA FABRIQUE |

· 14 heures 30 - Conférence
"Genet au pays de Jouhandeau ou l’évangile du désir selon Mathieu", par Martin Hervé.
· 15 heures 30 - Conférence
"Les saintes huiles de Jean Genet", par Patrick Autréaux.
· 16 heures 30 - Débat
"Le théâtre de Jean Genet : entre opéra bouffe et tragédie", avec Arno Bertina et Emmanuelle Lambert.
· 18 heures - Projection
Jean Genet, un captif amoureux, parcours d’un poète combattant, de Michèle Collery (2016).
· 19 heures 30 - Conférence
"Genet et le cinéma, un malentendu à l’œuvre", par Yves Pagès,
suivie de la projection de Un chant d’amour, de Jean Genet (tournage 1950, sortie 1974).


VENDREDI 21 SEPTEMBRE

THÉÂTRE DE LA FABRIQUE |

· 9 heures - Première lecture de Jean Genet
, Mathieu Riboulet
Extrait de l’émission « Au singulier » du 10/12/15 sur France Culture.
· 10 heures - Conférence
"Miracle de la prose", par Claro.
· 11 heures - Table ronde
"Célébrer la langue", avec Mathias Enard, Claro, Mathieu Larnaudie, Pierre Michon.
Modération : Francesca Isidori.
· 14 heures - Table ronde
"La question du désir chez Mathieu Riboulet", avec Claro et Camille de Toledo.
Modération : Élodie Karaki.
· 15 heures 30 - Conférence
"Sartre, Saint Genet et Genet sans Sartre : quand la théorie fait écran", par Patrick Boucheron.
· 16 heures 30 - Table ronde
"Points de vue et questionnements de deux lectrices de l’œuvre de Genet", avec Leïla Shahid, Emmanuelle Lambert.
Modération : Francesca Isidori.

BIBLIOTHÈQUE DU GRAND GUÉRET |

· 18 heures - Inauguration, Exposition "le théâtre de Jean Genet".

THÉÂTRE DE LA FABRIQUE |

· 20 heures 30 - Rencontre
Genet en Carinthie, avec Josef Winkler et Bernard Banoun.


SAMEDI 22 SEPTEMBRE

THÉÂTRE DE LA FABRIQUE |

· 9 heures 30 - Conférence
"Corps écrits. Et le désir comme un pays. Lectures tissées", par Marie-Hélène Lafon.
· 10 heures 15- Table ronde
"Corps, sexualité, travestissement", avec Camille de Toledo, Mathieu Larnaudie, David Dumortier.
Modération : Élodie Karaki.
· 11 heures - Débat
"La question de l’engagement chez l’un et chez l’autre (Riboulet-Genet)", avec Arno Bertina et Oliver Rohe.
· 14 heures 15 - Table ronde
"L’engagement : Quatre heures à Chatila", avec Leïla Shahid, Mathias Enard, Oliver Rohe.
· 15 heures 45 - Projection
12 minutes sur la tombe de Jean Genet, à Larache près de Tanger. Un court-métrage d’Abdellah Taïa,
suivi d'un débat entre Abdellah Taïa et Mathias Enard.
· 17 heures - Table ronde
"Genet et le monde arabe", avec Leïla Shahid, Mohammed Berrada, Oliver Rohe, Abdellah Taïa.
Modération : Alain Nicolas.
· 19 heures - Lectures du soir
Nicolas Pignon lit Le Condamné à mort de Jean Genet, et Entre les deux il n'y a rien de Mathieu Riboulet.

lundi 20 août 2018

« Une fine feuille de papier tendue à cent mètres au-dessus du sol »


D’emblée, et brutalement, disons-le : l’écriture de la douleur est un risque majeur. Majeur, parce que l’une, l’écriture, n’a de cesse d’être happée par l’autre, la douleur, et qu’il s’agit là d’un combat en apparence inégal, la puissance concrète et palpable de la douleur menaçant à tout moment de faire le travail à la place de l’écriture, le rayonnement du faisceau d’affects pouvant à tout moment se substituer aux effets nécessairement contournés que vise la phrase. En prenant la décision, sans doute inévitable, sans doute nécessaire, de relater la mort de sa femme et son expérience du deuil, le poète Jean-Michel Espitallier ne s’est fort heureusement pas contenté de témoigner des ravages du vide, il a cherché, à chaque paragraphe, dans le pli de chaque phrase, à traiter sa douleur comme une entité le mettant au défi d’écrire l’effet de mort. « Ta mort m’a attaqué comme un chien enragé », écrit-il p.144 de La première année.

Contre la rage, donc, il écrit un livre des métamorphoses : mais ici, ce qui est sujet à métamorphose, c’est moins un être promu à de fabuleux avatars qu’une absence aux mues successives. Il s’agit donc d’inventorier, mais à vif, tous les signes qui disent et répètent la disparition. Les choses communes qui ne le seront plus. Les gestes non recommencés. Les objets désormais intouchés. Parfois, la phrase est brève, de l’ordre de la notation, façon de retenir au creux du poing le souvenir soit trop fugace soit trop acéré – « Cette grande chose qui vient ». Parfois elle ausculte l’empreinte du souvenir dans la forme absente. Chaque jour, chaque heure qui passe éloigne celui qui reste de celle qui est partie. Chaque heure, en menaçant d’alléger la douleur, menace d’effacer les contours de celle dont la mort est douleur. Espitallier ne tait rien de l’étrange complaisance qui oblige à prendre ses repères dans le manque, la peine. Il dit le trivial et le mystérieux, la larme qui brouille autant que l’œil qui continue de fixer.

La mort de l’aimée est vécue. Vécue comme un cataclysme et une expérience. Que faire d’une mort imposée ? Comment la penser ? Y survivre ? Se mesure-t-elle à des sensations indistinctes, des détails précis, quels sont ses modes d’assaut, comment réagir face à ses ruses imparables ? Si la mort de l’être aimé laisse démuni, alors comment habiter ce dénuement ?
« Ma cohérence est instantanément fragmentée, explosée. Mon intégrité fracturée. Je suis désossé. Nu. L’unité de ma personne ressemble aux pièces d’un puzzle dérangé. Sans temps ni lieu. Et pourtant nous vivons un hyper-temps, dans un hyper-lieu ».
A la fois cruellement dévasté et profondément conscient, Espitallier, tel un prisonnier traçant des traits sur le mur de son cachot, s’efforce de rendre chaque trait unique, important, à la fois trace témoin et échelon à partir duquel se hisser. Affrontant un quotidien qui semble déparé de sa chair, il travaille son deuil comme une matière rétive, refusant de laisser cette matière céder aux lois de l’informe. « Comment te continuer (te faire vivre) dans le rituel ? » La première année est un récit bien sûr bouleversant, mais s’il bouleverse, ce n’est pas seulement parce qu’il cartographie le deuil et ses environs, mais parce qu’il fait de cette cartographie une expérience d’écriture d'une formidable acuité : à la sidération induite par la perte correspond – non : répond – un désir : « Me reconstruire avec du déconstruit (Osiris). » Cette leçon de survie, Espitallier nous la livre avec une simplicité, une lucidité et une générosité qui ne peut qu’ébranler. Mais cet ébranlement, qu’il nous donne en partage, permet d’appréhender l’irréparable et d’entendre battre, entre les lignes de l’élégie, le sang de la résistance.


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Jean-Michel Espitallier, La première année, éd. Inculte, 17,90€

jeudi 5 juillet 2018

Bergman, le silence et la traduction


Dans Le silence de Bergman, un enfant découvre que le monde est un langage qui ne s’apprend qu’à tâtons, par l’expérimentation, la peur et l’émerveillement. Pris entre une mère fortement érotisée qui fait l’économie d’un mari et une tante rongée par la frustration, il promène son regard et laisse courir son doigt sur la surface transparente des choses. A un moment du film, il pose à sa tante cette question fondamentale : « Pourquoi tu fais des traductions ? » Et celle-ci de répondre : « Pour que tu puisses lire dans une langue étrangère. » Sous son apparence faussement évidente, la phrase est bien entendu piégée, et dit autre chose que ce qu’on attendrait. En effet, à première vue, une traduction est justement ce qui permet de ne pas lire dans une langue étrangère, étant ce qui l’efface et la remplace, la supplée tout en l’éclaircissant. Aussi, en recourant à la formulation « lire dans une langue étrangère », la tante traductrice nous permet de comprendre différemment ce que peut être une traduction. On pourrait même mettre en lien ces deux instances, la mère et la tante, pour signifier la langue mère et le travail de translation. La traduction, par le décalage qu’elle opère, ce pas de côté à la fois familier et mystérieux, témoignerait ainsi d’une « alliance » indispensable.

On pourrait envisager l’acte consistant à « lire en traduction » comme une façon avunculaire de lire, et donc entendre la phrase « lire dans une langue étrangère » de la façon suivante : retrouver sa propre langue à l’intérieur d’une langue autre, lire « dans », dedans, dans les plis. La traduction ne serait pas alors une opération de remplacement, de mise à l’écart (mise à l’écart que s’impose et subit par ailleurs la tante du film de Bergman, sans doute parce qu’elle s’interdit la fusion avec l’étranger), mais quelque chose qui se produit au sein même de la langue étrangère, une métamorphose qui rend cette dernière soudain intelligible, comme suite à un processus chimique.

Dans le film de Bergman, l’enfant est confronté à deux méthodes d’appariement au monde : d’un côté la plongée muette dans l’autre, où l’incompréhension devient la garantie d’une jouissance sans entraves (mais avec le risque de voir larmes et plaisir se mêler, cf. la scène où la mère en pleurs se laisse prendre par son amant local – avec en premier plan les montants du lit, tels les barreaux d’une prison) ; de l’autre, la culture de la déréliction, le travail de traduction se doublant d’un isolement douloureux et destructeur (mais avec la possibilité, néanmoins, de communiquer sur des besoins fondamentaux : boire, manger, écrire, comme dans ces scènes où Ester demande au vieux maître d’hôtel de la vodka, à manger, de quoi écrire…). Derrière la partition éros/thanatos, on peut lire aussi le paradoxe plaisir/travail (celui-là même qu’une traduction aboutie se doit de résoudre?).

Ainsi, l’enfant apprend à la fois ce que déchiffrer veut dire et implique. Le premier mot qui l’interpelle est écrit sur la porte vitrée d’un compartiment – sa première question celle du sens ("Je ne sais pas" répond la tante-traductrice… autrement dit: "Il est trop tôt", ou "A toi d'insister…"). Puis voilà que le monde défile sous ses yeux derrière la fenêtre du train, dans sa succession et sa répétition – une chaîne de tanks comme autant de hiéroglyphes contraints d'épuiser leur sens premier. Par la suite, il lui faudra aller au-delà des apparences, pousser les portes de l'hôtel. Revêtir des déguisements. Contempler les morts des autres (les photos du vieux maître d'hôtel). Entrer dans le jeu. Bref, dépasser l’inconciliable (?) que lui proposent mère et tante, et qui dans le film se « traduit » à un moment par la concomitance de deux bruits : le bruit de la porte qu’on referme sur l’autre et le bruit des touches du clavier qu’on enfonce. Entre ces deux déclics, trouver la faille, la ligne de fuite. Découvrir sa propre langue dans une langue étrangère.