lundi 7 janvier 2019

jeudi 3 janvier 2019

Enfin de grandes catastrophes


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En ce début d’année, je vous sens fébrile. Et vous êtes fébrile parce que vous êtes inquiet. Votre inquiétude est légitime, elle a les contours d’une fièvre et, comme elle, part non d’un bon sentiment, mais d’un sentiment agité. Vous êtes fébrile parce que vous redoutez le moment où cette fébrilité s’estompera pour laisser place à une comédie de sérénité qui n’abusera que votre reflet. Restez donc fébrile, et pour cela lisez  la revue Castatrophes, riche en éclats de poésie contemporaine, qu’a brillamment coordonnée Pierre Vinclair, avec la collaboration de Laurent Albarracin et Guillaume Condello. Un numéro d’une haute tenue, comme on dit, de cette revue née en ligne il y a un peu plus de deux ans.

La poésie américaine s’y voit accordée une belle place, entre autres avec un texte d’Eliot Weinberger (auteur admiré entre autres par Enrique Vila-Matas), intitulé « Mahomet », extrait de son livre An Elemental Thing (et non « elementary » comme il est écrit en fin de texte, mais l’erreur est humaine, ne pinaillons pas). Le texte de Weinberger est suivi d’un texte impressionnant signé Serge Airoldi, qu’on avait pu découvrir déjà il y a deux ans chez Arléa avec son Rose Hanoï. « Voici l’espèce », texte post-joycien à la cadence anaphorique, où la naissance est à la fois mythe et surgissement, envoûtant et puissant, jamais prisonnier de sa forme :
« j’éclos de la crainte de la mort, des cadastres sans forme, des murailles hautes d’Avila, comme une incertitude même du terme & du lieu de la cité. J’éclos de la fin promise du fatâ, le jeune guerrier. J’éclos dans le grain de la voix paisible. Le timbre si doux, si terrible, d’une vieille femme antique – le diable est le dieu sens dessus dessous. Le dieu n’est que le locataire de l’homme, tu imagines la qualité de sa permanence. »
Parmi les autres textes, citons encore « Dèze le mécréant, pionnier allophage », d’Alexander Dickow, dédié (tiens tiens) à l’excellent Adam Biles – certains ont peut-être lu Dickow chez l’éditeur Louise Bottu. Bon, je vous laisse découvrir le sens du mot « allophagie ».

Vous trouverez également dans ce recueil des textes de Pierre Lafargue, où bégaiement et association d’idées travaillent la glotte du lecteur ; un texte à deux mains signé Pierre Lenchépé et Ivar Ch’Vavar, où la phrase recommence en début de ligne comme si la violence du retour la hissait sur des ergots ou tranchait net sa nécessaire interruption spatiale (lisez, vous verrez…) ; des poèmes de Cyril Wong, traduits al dente par Pierre Vinclair, qui a rapporté de Singapour de bien fortes choses, apparemment. Ah, j'allais oublier: un texte intitulé "Planète plate", variations sur un espace échappant à toute logique géologique mais poétique de par son immanence mentale, signé Fabrice Caravaca – ce dernier dirige par ailleurs les excellentes éditions Le Dernier Télégramme:
"La planète plate parce qu'elle est planète-plate gronde aussi comme la possibilité de l'orage. Elle radiographie l'ensemble des ciels et en remuant dans ses nuits elle renvoie ses craquements ou ses grondements sur tout l'espace immense qui est le sien. Toute la planète gronde, craque, émet des sons qui se répercutent d'un bout à l'autre des territoires. Echos multiples traversant la surface de la planète et qui se répercutent ans l'infini possible des sons."
Bref, vous l’aurez compris, en matière de revue poétique, c’est LE coup de cœur de ce début d’année. Renoncez à acheter ce roman fibreux dont tout le monde vous cause et ruez-vous chez un libraire pour acheter (ou commander) ce Catastrophes qui, bien sûr, se veut bouleversement.

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Catastrophes, éd. le corridor bleu, 20 €

mardi 18 décembre 2018

Lucy Ellmann et son Moby Dick cosmico-domestique

Lucy Ellmann est née en 1956. Elle est la fille de Richard Ellmann, auteur entre autres d'une monumentale biographie de James Joyce, et de Mary Ellmann, une écrivaine et critique remarquée dès les années 60 pour ses prises de positions féministes. Bien qu'américaine par sa naissance – elle est née à Evanston, dans l'Illinois –, Lucy Ellmann est allée vivre en Angleterre à l'âge de treize ans, de son propre aveu une "adolescente amère et désorientée". Elle déclare avoir toujours voulu revenir vivre aux Etats-Unis, mais, hélas, dit-elle, "ça n'a jamais eu lieu" – elle vit aujourd'hui en Ecosse, où elle affirme préférer désormais "la pluie, le froid, le whiskey, les trains et la gratuité des frais médicaux aux voitures, aux armes, au fanatisme religieux et au soleil". Elle a publié à ce jour six roman.


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(rappel des épisodes précédents)

Sweet Desserts, qui a remporté le Guardian Fiction Prize, parle de deux sœurs (sisters) et non de desserts. Varying Degrees of Hopelessness, qui est son seul roman traduit en français, est paru au Seuil sous le titre Petits désastres de la vie quotidienne, dans une traduction de Claude Demanuelli. Man or Mango? A Lament est un roman qui ne comporte à vrai dire aucune mangue, ou quasi aucune. Dot in the universe, met en scène une femme superficielle qui se réincarne en opossum, et bien plus. Doctors & Nurses traite de la négligence professionnelle chez les médecins sous un angle sadique. Mimi est l'histoire d'un spécialiste de chirurgie esthétique qui fait une mauvaise chute et a une illumination. Considérant les ateliers de "creative fiction" comme "vains et inhumains", Lucy Ellmann anime avec la complicité de son époux, l'écrivain Todd McEwen (auteur du génial La sarabande de Fisher, trad. J.-P. Carasso, Seuil, 1987), un service éditorial proposant des retours et de l'aide personnalisés aux écrivains (cf. fictionatelier.wordpress.com).

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(où on en vient au fait)

Son prochain roman, qui s'intitule Ducks, Newburyport, paraîtra le 4 juillet prochain aux éditions Galley Beggar Press, l'éditeur remarqué d'Une fille est une chose à demi, le roman d'Eimear McBride, publié en 2015 par Buchet-Chastet et traduit par Georgina Tacou.

Ducks, Newburyport – 813 pages… – nous fait entrer directement dans la tête, ou plutôt l'infini des pensées d'une femme au foyer américaine ayant passé la cinquantaine et vivant dans l'Ohio. Tout y passe, depuis l'intimité froissée jusqu'aux considérations écologiques et politiques, le spectre s'étrécissant et s'élargissant à la façon d'un accordéon psychique d'une incroyable fluidité. Les pensées s'enchaînent tandis que la journée se déroule, avec son lot de tâches domestiques, d'inquiétudes, et de tartes à préparer pour divers cafés de la ville. Le trivial côtoie l'angoisse existentielle, la recette de cuisine voisine avec la peur de la mort, la forme a priori décousue du courant de conscience se voyant ici encadrée sous peine d'exploser par la structure des phrases qui toutes débutent par un "the fact that" – le fait que. Comme si la vie n'était que cela, des faits, pensées et souvenirs, inquiétudes et rêves occupant le même espace mental, dégageant la même chaleur émotionnelle, composant une foule d'entités psychiques qui équivaudraient à des "faits" – des faits qui sont comme des décharges électriques contribuant à l'immense centrale surchauffée qu'est l'esprit humain. C'est aussi, bien sûr, un portrait déstabilisé d'une Américaine vivant à l'ère fatale du Crétin suprême – celui que Joyce Carol Oates ne désigne sur Tweeter que par le mot évidé T***p. En outre, ce flux à la fois syncopé, aléatoire et sous-tendu par des associations de mots ou d'idées, est entrecoupé de temps à autre par de courts chapitres dans lesquels évoluent un fauve et ses petits, de fascinantes vignettes animales où il est question de survie et d'indépendance…

Absolument hypnotique, Ducks, Newburyport, malgré ou plutôt grâce à son procédé  – quasi une contrainte syntaxique – qui l'innerve, entraîne le lecteur dans les arcanes d'une intimité pensée et ressentie, d'une journée particulière à défaut d'être remarquable. Au fil des pages s'échafaude et s'enrichit une vision du monde, mais aussi le portrait d'une femme perdue dans la vie quoique tenant ferme la barre, ballotée entre un mari très occupé, des enfants pas toujours faciles, un passé familial endeuillé et toute une armada d'espérances sur le point de faire naufrage. Le récit, plutôt que d'être structuré en arc, procède par pointillisme, et toute la force du roman consiste à transformer progressivement l'incessant flux des pensées de la narratrice (la récitante muette?) en un acte de confession absolue, où tout est dit du rapport au monde, à l'autre, où un seul point dans l'univers a pour charge d'émettre l'inestimable richesse de son énergie en toutes les parties possibles et imaginables du réel et de l'imaginaire, du souvenir et du fantasme. Un Moby Dick à la fois cosmique et domestique… On ne parlera pas de chef-d'œuvre, ce serait un euphémisme. 


Il n'y donc plus à attendre qu'un éditeur français s'y intéresse… Tic-tac tic-tac tic-tac…



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Extrait (traduction en cours):

Le fait que des ratons laveurs sont en train d’éclater un pot de yaourt vide dans l’allée, le fait que dans le silence du petit matin on dirait des coups de feu, le fait que, même dans le brouillard, avec du verglas sur la route et des congères leur bloquant la vue, les gens déboulent encore à toute vitesse au carrefour, où ont eu lieu des tas d’incidents, le fait qu’un type dans son pickup a dérapé accidentellement jusque dans notre garage, et la prochaine fois ça pourrait bien être dans notre maison, ou d’un enfant, le Premier Dessin du Jour, le désherbant dicamba, les Kleenex, le fait qu’une camionnette a tué Dilly, le fait que ça faisait trois ans qu’elle évitait les voitures avec succès, le fait qu’elle savait très bien ce qu’était une voiture, mais au cours de ces années la circulation a accru, le fait que c’est dingo maintenant, le fait qu’après qu’elle a été écrasée les gosses ont peint un grand panneau avertisseur avec un gros chat noir dessus et l’ont fixé juste à côté de la palissade, mais personne ne le remarque, le fait qu’ils vont tous trop vite pour le voir, Le chat est mort, buvons du thé à l’herbe à chat , le fait que le refus de priorité provoque un accident sur cinq dans l’Ohio, refus de priorité, pas dans mon jardin, le fait que les accidents de la route ont augmenté de 20% depuis 2009, cenellier, pavier, noyer noir, noyer blanc, courge, le fait que Stacy est assez grande pour avoir conscience des dangers mais les autres enfants non, le fait qu’un petit garçon a été tué dans son lit l’autre jour par une voiture qui a dérapé et foncé dans sa maison, le fait qu’il y a deux cardinaux en ce moment même dans les lilas, le fait que 11% des Américains continuent de rouler quand l’aiguille du réservoir est dans le rouge, le fait que je croyais que c’était plutôt 80%, Ronny, aliment pour volaille, le fait qu’il y a des macrophages, et j’ai oublié ce que c’était exactement, le fait que j’ai rêvé que je volais jusqu’en Inde pour avoir une cuiller à café de cannelle, mais quand je rentrais chez moi je m’apercevais que j’avais également besoin d’amandes effilées, la sécurité, le circuit d’attente, le fait que nous devons remplir nos déclaration d’impôts et essayer de nous rappeler les moindres revenus et les moindres dépenses, le fait que ces dernières l’emportaient sur les premiers, la Famille Dollar, l’IGA de Baker, mot de passe, nom d’utilisateur, Votre carte est désormais activée et fonctionne, Prudent, le fait que non seulement nous devons calculer nos revenus et nos dépenses mais nous devons également trouver le moyen de gagner plus d’argent, et continuer de gagner de l’argent jusqu’à ce qu’on soit mort, Medicare, Medicaid, le fait que quand Leo sera assez âgé pour avoir la Sécurité sociale ça ne couvrira sûrement pas le prix d’un sandwich au jambon, encore moins celui d’une bouteille de vin, le fait qu’on se prépare une vieillesse sans vin, oi veh, OJ, le fait que Leo doit se rendre demain à Philadelphie et que seule je ne me débrouille pas trop bien, le fait que Ben dit que les médicaments opèrent à un niveau moléculaire qui peut être évalué en recourant à des logarithmes et des Courbes de Schild, mais moi je les avale et je compte sur la chance, le petit déjeuner, l’alarme du réveil, la lessive, Spinbrush, le fait que nous devons organiser une cocktail-party et je ne sais pas quoi mettre, le fait que le seul côté marrant c’est de faire les tartines, tarpines, oh les mots […]

jeudi 13 décembre 2018

L'amour du risque (mais pas du livre)

Enfin des bonnes nouvelles du côté de l'édition! Le rachat de La Martinière/Le Seuil par le groupe Média Participations va permettre de remettre un peu de réel dans un secteur qui croit encore au Père Noël. Signe fort, déjà, en juin avec la nomination de Séverin Cassan à la tête du groupe La Martinière. Un véritable amoureux des livres et un passionné de la littérature, en perpétuel affût de nouveaux talents. La preuve, il était auparavant chez Orange, section marketing. En plus, il a dit clairement qu'il "aimait lire". Respect. Pour aider nos doux rêveurs à mieux comprendre comment on fait de l'édition, quelques mesures ont été prises: 8 jours de RTT au lieu de 10, une cotisation mutuelle qui passe de 18% à 40% (et pas de couverture pour le conjoint, non mais!), remise de 20% et non plus de 40% aux employés désireux d'acheter des livres du groupe (ils n'ont qu'à les lire dans les chiottes, aussi), des nouveaux bureaux mais en open space (parce que les murs ça coûte cher), suppression des postes de directions éditoriales Beaux Livres et Jeunesse… Bon, on va filer quand même aux employés entre 300 et 500€ (prime Macron), ça devrait les consoler. Bref, tout ça va permettre de plus mieux faire aimer les livres avec des pages, à condition bien sûr de ne pas passer ses journées à lire des manuscrits: il faut avant tout établir des "business plans", lesquels sont, comme tout le monde le sait, le sel de la littérature. A ce rythme, dans cinq ans, Cassan et consorts n'auront plus qu'à retourner chez Orange, ou Rouge, ou Vert ou Caca d'Oie – c'est si bon de tourner la page après l'avoir déchirée. On espère qu'ils toucheront de belles indemnités de départ et vivront heureux dans un monde délesté de ces pesants joujoux que sont les livres, ces trucs pas très rentables à court terme. 

mercredi 12 décembre 2018

Malheur au cachalot qui se battrait contre un pou


« Parler » d’un livre : c’est ce que je fais depuis longtemps sur mon blog, et c’est ce que je fais de façon hebdomadaire depuis plus d’un an maintenant pour le Monde des Livres. C’est toujours délicat quand on se retrouve seul face à un livre. Il faut bien reconnaître qu’on s’en est déjà fait une rapide image mentale, née par exemple du quatrième de couverture, ou issue de ce qu’on a déjà lu de l’auteur, ou de ce que l’on sait de lui ; on en a donc retiré, même, confusément une forme d’attente ; on s’aperçoit qu’avant même de commencer sa lecture, on espère – qu’on va l’aimer, qu’on ne va pas l’aimer. Il faut bien sûr lutter contre ces a priori, mais il n’empêche qu’ils préexistent, comme un brouillage. Intervient ensuite, bien sûr, la dimension la plus cruciale : en effet, on ne les lit pas par simple curiosité, mais bien parce qu’on recherche des livres dont on pourra éventuellement « parler ». On va donc lire en déclenchant la zone du cerveau qui a pour mission de transformer des impressions en expressions. Autrement dit : guetter dans ce qu’on lit ce qui permettra d’écrire. Il ne s’agit donc pas simplement d’aimer le livre ; il faut qu’en le lisant on se sente en mesure d’en « parler ». Si j’ai mis jusqu’ici des guillemets au verbe parler, c’est bien sûr parce qu’il s’agit de tout sauf de parler d’un livre. En l’occurrence, je dirais que c’est le livre qui va devoir nous faire parler. Ou bien nous qui allons essayer de le faire parler, mais autrement, à travers le prisme de notre écriture. J’attends donc du livre que je lis qu’il continue d’écrire, même sous la forme décalée d’une ombre portée ; je guette le moment où son écriture, de par son énergie, sa cadence, son intelligence, sa syntaxe, entrera en résonance avec ma réceptivité et trouvera la place d’y essaimer. Il faut qu’il me donne envie de redoubler, par la radioscopie sensitive de son travail, le geste dont il est l’incarnation. C’est de la mécanique, ou plutôt de la chimie, en tout cas c’est de l’ordre de l’échange et de la transformation de forces. Il me donne un peu de son ADN et en retour je teste sa capacité à me contaminer. Je guette ses singularités, qu’elles soient discrètes ou bancales. Je scrute sa partition. J’ausculte son bruit de fond. Contient-il assez d’ombre encore ? N’en dit-il pas trop ? Sait-il où il va ? Feint-il d’être tremblant ? Parfois, il se passe quelque chose. Est-ce à dire que c’est un grand livre ? Je ne sais pas. Mais s’il pose plus de questions qu’il n’offre de réponses, s’il sait chanter autre chose qu’un air dupliqué, alors une brèche apparaît. S’il fait autre chose que dire ce qu’il semble dire. S’il n’a pas effacé tous ses trébuchements. S’il a gardé, du corps, quelques fragiles humeurs. S’il me permet, aussi, même modestement, en introduction, d’esquisser quelques intuitions quant à la fabrique, la bécane, l’orchestration, la corporéité du langage. S’il m’incite, in fine, à transformer mes sensations de lecture en volonté de partage. Parler d’un livre : en faire parler la part muette, celle qui, surgie hors lecteur, attend sans attendre qu’une bouche autre s’essaie à sa survie.