lundi 14 novembre 2022

mardi 8 novembre 2022

Odoul, maître brun de la grammaire


Il n'y a pas à dire (mais disons-le quand même): l'extrême droite a le chic pour faire glisser le sens sur la patinoire des mots. Ainsi de Julien Odoul, ex-mannequin socialiste devenu porte-parole du Rassemblement national, qui dans deux tweets quasi simultanés s'amuse avec le mot "arme" comme s'il s'agissait d'un dé aux faces aussi aléatoires qu'innocentes. Dans le premier tweet, daté du 5 novembre, il écrit, reconnaissant: "Un immense merci à tous mes frères et sœurs d'armes du #RN qui m'ont élu au conseil national à la 5è place." Dans un grand souci paritaire, Odoul insère le mot "sœurs" dans l'expression "frères d'armes" afin de faire un peu oublier le parfum légionnaire de l'expression. Soit. Mais dans un tweet ultérieur, daté du 7 novembre, il se fend de cette déclaration un peu plus musclée: "Il reste un peu plus de 4 ans pour transformer le @RNational_off en une grande force populaire armée pour remporter l'élection présidentielle afin de rendre notre pays à son peuple." Une grande force populaire armée??!!! Vraiment? Mais non, vous avez mal lu, et si jamais on interrogeait l'intéressé, il vous répondrait qu'il n'a pas jamais parlé de "grande force populaire armée", mais d'une "grande force populaire" qui serait armée – au sens de "prête" – pour remporter l'élection présidentielle…

Bon, le fait qu'il ajoute dans la foulée que le but est de "rendre notre pays à son peuple", fait que l'adjectif "armée", mis en guirlande avec les mots "force"et "remporter", sent un peu la poudre. Mais c'est là justement le but, et tout ça est savamment (?) pesé. Il s'agit toujours de laisser entendre. Et si en outre on sort de la lecture de l'excellent livre d'Olivier Mannoni, Traduire Hitler, dans lequel ce dernier (Mannoni, pas Hitler, hein, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit…) démontre, si besoin était, comment le nazisme et, après lui, l'extrême droite, cherche à se placer gagnant d'abord dans le langage – ce qu'avait amplement souligné Klemperer en son temps –, eh bien on prendra soin de tendre l'oreille dès qu'un sbire d'obédience lepéniste ouvre son clapet. Ce qu'ils – ceux-qu'on-n'a-pas-le-droit-de-traiter-de-traiter-de-fachos – laissent entendre, entendons-le, et ne faisons pas comme s'ils n'avaient pas dit ce qu'ils ont dit. Car ce qu'ils ne peuvent pas dire – sous peine de poursuites –, ils s'abstiennent bien de le taire. 



dimanche 16 octobre 2022

La Maison des feuilles, clé en main et à Bordeaux

 



À l’occasion de la sortie de la nouvelle édition "masterisée" du livre culte La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski (éd. Monsieur Toussaint Louverture), venez assister mardi 18 octobre à une rencontre avec son traducteur Claro et l'éditeur Dominique Bordes, animée par Nicolas Martin.

Une occasion de revenir sur ce livre hors du commun et d'aborder les questions de traduction et d'édition qu'il a posées.


AdresseStation Ausone, 8 rue de la Vieille-Tour, Bordeaux 

La rencontre sera diffusée en direct sur la chaîne YouTube de la librairie Mollat : https://www.youtube.com/LibrairieMollat?cbrd=1&ucbcb=1


vendredi 14 octobre 2022

Traduire Hitler: les justes mots de Mannoni


Traduire Hitler
, d'Olivier Mannoni, est un livre arc-en-ciel, en ce que son spectre nous fait passer par plusieurs couleurs, qui toutes s'opposent à un certain "brun". Ecrit et publié après la parution de l'ouvrage Historiciser le mal, une édition critique de Mein Kampf, ouvrage comportant la traduction (commentée) effectuée par Mannoni du livre de Hitler (éd. Fayard), Traduire Hitler ne se contente pas de retracer la genèse de ce projet éditiorial et d'aborder des questions de traductologie – loin de là.  C'est un véritable livre de bord, sensible et raisonné, mettant en scène l'intelligence et le savoir d'un traducteur face à une tâche pour le moins délicate, qui plus un dans un contexte délicat. Mais en disant "délicat", nous risquerions d'édulcorer la situation, et c'est précisément ce type d'écueils contre lesquels a dû lutter Mannoni. 

Plutôt que d'en rester aux faits, l'auteur revient sur son parcours de traducteur, et l'on mesure alors combien son investissement le disposait à affronter le laid labeur de traduire la prose indigeste d'Hitler. Un investissement moral, érudit, nourri des œuvres de George Grosz, enrichi par de nombreuses traductions liées au nazisme – aux camps, à la Shoah, à la médecine nazie –, un parcours tenace qui nécessitait une solide formation et un estomac non moins solide, au service d'une cause que Mannoni résume ainsi:

"[…] la connaissance de ces textes [les textes écrits par des Nazis] est indispensable, accompagnée par les études des historiens, pour comprendre le fonctionnement de ce régime et, plus généralement, les aberrations des systèmes fondés sur la haine et l'oppression."

Aberration, haine: ces deux éléments, avant d'être des outils concrets et dévastateurs, doivent avoir pénétré la langue, et c'est tout le travail du grand traducteur qu'est Mannoni que de rendre palpable leur insistance dans la syntaxe, le lexique, etc. D'où ce parti pris, en accord avec les éditeurs français, de ne pas essayer de rendre plus "intelligible" qu'elle ne l'est la langue pataude et syllogistique de Hitler.

Le livre de Mannoni revient sur les diverses polémiques qui ont entouré la parution de l'ouvrage, abordant la question essentielle du pourquoi: pourquoi re-traduire Hitler? Pourquoi passer huit ans de sa vie sur une prose immonde qui, de l'avis de certains, comme Johann Chapoutot, "n'a pas joué un rôle central dans l'histoire du nazisme"? A cette question, les réponses qu'apportent Mannoni sont nombreuses, mais l'une d'elles ressort tout particulièrement. 

Dans le dernier chapitre de son livre, intitulé "Echos lugubres", Mannoni, après nous avoir expliqué, exemples à l'appui, comme le nazisme, et Hitler en particulier, avait dévoyé la langue allemande pour, à force de néologismes souvent euphémistiques, faire passer en sous-main l'horreur, prend le temps de remettre quelques pendules à l'heure. Ce rapport vicié au langage n'a pas disparu en 1954, loin de là, et ne s'est pas limité à sortir de la bouche d'un ou d'une Le Pen – depuis l'immonde "Durafour crématoire" de Jean-Marie jusqu'à "l'immigration bactérienne" de Marine. Cet usage frelaté, qui est bien sûr l'apanage de la vieille extrême droite, s'étend comme une marée boueuse, et Mannoni rappelle intelligemment quel chemin le mythe du "grand remplacement" a fait depuis Hitler, comment il est passé de Renaud Camus à Valérie Pécresse en passant par Brenton Tarrant et Zemmour. Il nous rappelle que Viktor Orban a parlé de "race hongrois", comme d'une "race non-mixte". Que Trump a plus d'un point commun avec Hitler: même syntaxe fautive, même raisonnement faussé, même intensité haineuse. Le constat est terrifiant:

"Nous assistons à la remontée des égouts de l'histoire. Et nous nous y accoutumons."

Mannoni, lui, ne s'y accoutume pas, et nous engage à ne pas nous y accoutumer, pour peu que nous réfléchissions, avec lui et quelques autres, sur la façon dont le fascisme a utilisé la langue pour parvenir à ses fins:

"La réflexion circulaire et obsessionnelle, la dégradation du langage allant jusqu'à la dissolution des concepts, l'interversion des termes et des valeurs […] ouvrent grand les portes à ceux qui n'ont justement aucune valeur."

Que ce soit un traducteur qui vienne nous rappeler, nous expliquer, nous faire entendre toutes ces choses n'est pas anodin – et sans doute pourrait-on imaginer un sens nouveau à l'expression "traduire en justice". Notre rapport au langage, dans la vie de tous les jours, est bien souvent négligé, inconscient, impulsif, et nous risquons, si nous n'y prenons garde, de devenir de simples émetteurs de "phrases" ou de termes aussi vides que dangereuses – sans-dent, traverser la rue, ceux qui ne sont rien, etc. Il nous importe, à un moindre degré, d'apprendre à traduire le flot des discours qui nous assaillent. De traduire ce qu'on nous dit pour ne pas être trahi par ce qui est dit.

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Olivier Mannoni, Traduire Hitler, éditions Héloïse d'Ormesson, 15€

mardi 11 octobre 2022

Prix Sade 2022: L'apparence du vivant, un roman signé Charlotte Bourlard

UNE TAUPE CHEZ FLAUBERT

Si, comme l’a dit Buffon, le style, c’est l’homme même, pourquoi ne pas remonter encore un peu plus haut dans la chaîne alimentaire de l’écriture, et avancer que la taupe est le style même. Oui, la taupe, ce talpidé fouisseur, qu’on estime ravageur alors qu’il élimine les limaces. Mais ne quittons pas Buffon tout de suite. Penchons-nous le temps de quelques lignes sur sa conception, sa vision de sa taupe : « La taupe, sans être aveugle, a les yeux si petits, si couverts, qu’elle ne peut faire grand usage du sens de la vue ; en dédommagement, la Nature lui a donné avec magnificence l’usage du sixième sens, un appareil remarquable de réservoirs et de vaisseaux, une quantité prodigieuse de liqueur séminale, des testicules énormes, le membre génital excessivement long ; tout cela secrètement caché à l’intérieur, et par conséquent plus actif et plus chaud. » L’avantage ithyphallique pallie-t-il vraiment l’acuité de la vision ? Laissons le soin aux micropéniens extralucides et aux porn-stars presbytes de résoudre cette épineuse question. Revenons plutôt à la taupe même : creusons la chose. Avant d’établir ses quartiers chez Kafka, ce petit animal a longtemps vécu en terre flaubertienne. Il n’est que d’ouvrir le Dictionnaire des idées reçues du maître de Croisset, pour y trouver sa définition, héritée non sans malice du sieur Buffon : « Taupe. Aveugle comme une taupe. Et cependant elle a des yeux. » Remballons notre sourire ; prenons au sérieux cette assertion. On peut avoir des yeux et être aveugle – autrement dit, ce n’est pas parce qu’on a l’organe adéquat qu’on sait s’en servir. Avoir des visions, en revanche, ne nécessite sans doute guère d’yeux, ou du moins pas de ceux qu’on se frotte machinalement, d’où coulent des larmes proverbiales, qu’on promène sans penser à rien sur tel ou tel paysage. J’aimerais ici avancer l’idée d’un devenir-taupe chez Flaubert. Et tant qu’à faire, d’un devenir-taupe du lecteur de Flaubert. Lors de ma première découverte (scolaire) de Madame Bovary, on m’avait assigné une tâche que j’avais bien vite jugée fastidieuse. On m’avait demandé de relever les occurrences de l’usage de l’imparfait dans ce roman de mœurs. Bêtement, en jeune veau, j’avais établi une liste exhaustive de toutes ces « imperfections » du verbe, en les commentant vaguement, à ras d’humus. Non, m’expliqua le professeur présidant à mon destin, tu n’as pas compris. Où vont ces imparfaits ? Jusqu’où s’enfoncent-ils ? Ou ressortent-ils ? J’avais fini par me prendre au jeu et sonder plus gaillardement les galeries de Madame Bovary, sur quoi s’ouvrit alors, se déplia, ou plutôt m’apparut, tel un prodigieux plan en coupe, l’insoupçonné réseau de la grammaire flaubertienne. Je vis soudain l’imparfait fouisser jusque dans les galeries du passé simple, délogeant sans vergogne ce dernier. Je venais, ni plus ni moins, d’entrer en littérature. Le terrier Flaubert avait fait de moi une taupe, ou du moins un jeune rongeur épris de tunnels. J’ignorais bien sûr à quel point la symbolique – ou plutôt la technique – de la taupe importait à Flaubert. Déjà, dans la version de 1848 de La Tentation de Saint Antoine, la bestiole fait deux apparitions remarquées : « L’âme chaste retournera dans le corps de la taupe, et elle forniquera avec son père et avec sa mère, avec ses enfants et avec ses sœurs. » Et, un peu plus loin : « Qu’est-ce qui fait que les aigles sans tomber se Soutiennent au-dessus des nuées, et que les taupes Sans étouffer se promènent sous la terre ? » Il est clair que cette taupe entretient un rapport complexe avec les pulsions de vie et de mort. Aussi souterraine soit son existence, elle n’oublie pas d’engendrer et de respirer, même aveuglément. Mais en quoi est-t-elle stylistiquement pertinente ? Là, il convient je crois de s’aventurer dans la Correspondance de Flaubert, ce prodigieux réseau de galeries qui, à force de pulvériser la vision classique qu’on a de l’écriture, aboutit à une définition organique, quasi animale du travail poétique. Le 22 septembre 1853, Flaubert, dans une lettre à Louise Collet, écrit ceci : « Il faut se refermer, et continuer tête baissée dans son œuvre, comme une taupe. » Comprenons deux choses : non seulement l’écrivain doit travailler dans l’obscurité toute relative de son œuvre, sans se laisser distraire (admettons que cela devrait aller de soi…), mais encore, mais surtout, il bâtit son œuvre de façon à ce qu’on puisse circuler d’un œuvre à l’autre en empruntant telle ou telle galerie, creusée à la seule force motrice de motifs, de sonorités, d’images, etc. L’œuvre doit être poreuse à elle-même, et c’est à cette seule condition qu’elle peut rêver d’être organique, et non bêtement technique. Grande leçon : plus l’auteur fouisse, et plus le lecteur, à son tour, s’enfonce. (Courage, fouissons !) Et quand Flaubert déclare, toujours dans Correspondance, « La vie ! la vie ! Bander tout est là ! », repensons brièvement à l’impressionnant attribut de notre amie la taupe, que nous avons évoqué plus haut. Qui bande ici ? Le sexe de la taupe ? N’est-ce pas plutôt son œil ? La vision de Flaubert, en perpétuelle érection, écarte alertement les plis du réel pour s’en aller germiner en profondeur. Mais, me direz-vous, où sont les taupes dans Madame Bovary ? Y en a-t-il seulement ? Eh bien, oui, il y en a – mais elles recèlent un des plus grands mystères de la littérature. Rappelez-vous. Charles Bovary vient de perdre sa première épouse – la « première » Madame Bovary (le roman en comporte quatre : la mère de Charles, la première femme de Charles, Emma, et enfin leur fille Berthe). Le père Rouault, lui aussi veuf, tente de remonter le moral à Charles en lui contant son propre chagrin. Et là, il dit ceci – ou plutôt Flaubert écrit cette phrase incroyable : « Quand j’ai eu perdu ma pauvre défunte, j’allais dans les champs pour être tout seul ; je tombais au pied d’un arbre, je pleurais, j’appelais le bon Dieu, je lui disais des sottises ; j’aurais voulu être comme les taupes que je voyais aux branches qui avaient des vers leur grouillant dans le ventre, crevé, enfin. » Vous avez bien lu : « j’aurais voulu être comme les taupes que je voyais aux branches qui avaient des vers leur grouillant dans le ventre, crevé, enfin ». Que font ces taupes dans les arbres, laissées là à pourrir ? S’il s’agit d’une tradition paysanne, liée ou non à la région, je n’en ai trouvé nulle part la mention. Il doit y avoir une explication, sans doute. Mais je veux croire que l’image d’une taupe suspendue, arrachée à son lacis de galeries, exposée en plein jour, comme un chagrin crûment exhibé, nous dit autre chose. Qui sort de son labyrinthe secret encourt de grands risques. Le fait est que, dès qu’Emma s’arrache à son dédale de lectures et de songes, dès qu’elle grimpe aux branches du réel, la mort entre en elle (quand Rodolphe lui déclare sa flamme, il le fait d’ailleurs sur un « tronc d’arbre renversé ».) La taupe-Emma, crevée, enfin ? Ses dernières paroles ? « L’Aveugle ! »

vendredi 23 septembre 2022

Ruscio: l'insoumis à la machine


Regrettons d'emblée que ne soit pas davantage connu l'immense écrivain italien Luigi di Ruscio, poète métallo de son état, auteur également de trois textes à haute teneur biographique, dont je viens de découvrir, grâce à la générosité et au flair des éditions Anacharsis, La neige noire d'Oslo.

Luigi di Ruscio est né en 1930 en Italie mais s'est installé en Norvège à la fin des années 50, où il a travaillé plusieurs décennies dans une usine de métallurgie, département clous. Or des clous, il faut bien reconnaître qu'il en enfonce plus d'un, dans le cercueil de sa patrie délaissée, dans celle, protestante, qui l'a accueillie, ainsi que dans tout ce qui empêche de vivre.

Si l'on voulait définir le style Ruscio, il faudrait mentionner immédiatement son arme de prédilection, l'Olivetti 22, dont il use comme une ardente kalach. Comme l'écrit très justement Angelo Ferracuti dans sa préface, "la puissance expressive et la constante accélération de l'écriture évoque l'engrenage d'une machine, un mécanisme qui ne s'arrête jamais, pressant le mouvement du langage jusque dans ses phases d'inertie, comme si la frénésie aliénante de l'usine se déversait dans la vie". Pour cet autodidacte marié à une Norvégienne et père de quatre enfants, survivre au pays de la neige noire c'est avant tout dérober à la longue journée de travail les quelques heures nécessaires à sa survie poétique. De sa vie, donc, il fera un matériau brut, transformé en furibonde diatribe par la magie de sa langue, une langue qui fonctionne par décharges syntaxiques, et tire sa puissance de la juxtaposition des énoncés.

Comme sous l'impulsion d'une dictée anarchique, mais en tissant en sous-main divers motifs récurrents, Ruscio déballe ses convictions et ses vicissitudes en milieu nordique, sans oublier d'évoquer l'Italie de sa jeunesse. Ecrivant depuis un présent immuable – les jours d'usine se ressemblent tous… –, l'auteur lâche les chiens de son ironie sur tout ce qui bouge, en perpétuel dissident de la cause littéraire, politique et religieuse. Ravageur jusque dans la dérision, il ne croit qu'au staccato de son Olivetti, laquelle s'avère capable de mouliner l'histoire, avec un petit ou un grand h/H:

"Aujourd'hui ma machine à écrire décoche admirablement ses propres vers, il a suffi d'un coup de brosse entre les touches avec une brosse à dents imprégnée de naphtaline, il faut frapper très vite pour suivre les vers, ténèbres et hallucinations se succèdent à toute allure, les touches se superposent et s'emmêlent, aujourd'hui Oslo est la capitale de la tranquillité, rues désertes du dimanche, le bleu d'un jour d'été dans des rues sidérées par tant de silence, elle est vraiment céleste la planète que nous habitons, trop peut-être, on n'appartient pas seulement à l'écrabouillis social, on est dans une planète toute vivante, notre trace est projetée dans l'univers à la vitesse de la lumière, l'eau qui lentement s'écoulait de la neige immaculée était de plus en plus noire, je la fixais comme on fixe un abîme, sans doute aimons-nous les choses seulement quand on est sur le point de les perdre, à coups de crocs, la chair arrachée, les yeux désorbités, ce corps dont nous n'aurons une perception parfaite que lorsque nous serons sur la table d'équarrissage […]."

Musical, obsessionnel, cuisant, le style Ruscio emporte et bouscule, magnifiquement traduit par Muriel Morelli dont l'inventivité semble en totale empathie avec l'auteur. Et bien sûr, c'est à une "petite" maison d'édition qu'on doit cette découverte de tout premier plan. Vous savez désormais où trouver les véritables chefs d'œuvre.

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Luigi di Ruscio, La neige noire d'Oslo, traduit de l'italien par Muriel Morelli, éd. Anacharsis, 18€

lundi 19 septembre 2022

Anatomie du regard photographique: Marilyn en volte et de face


"Savelli propose d’anatomiser le regard photographique et formule une grande et belle question : « les photographes et les actrices fonctionnent-ils de la même manière ? Est-ce que quelque chose les unit, ou les place en rivalité ? » C’est aussi, en reflet ou par ricochet, un peu le portrait des photographes qui s’esquisse dans ce livre, dans cette Volte-face. On évoque donc Lawrence Schiller, photographe borgne, bavard et ambitieux, auteur d’un Marilyn and Me ; Willy Rizzo qui a photographié Marilyn pour Paris Match et qui se retrouvera dans… Les Bijoux de la Castafiore ; Eve Arnold bien entendu, à qui l’on doit un livre intéressant ; Philip Halsman qui a photographié les moustaches de Dalí, inventeur également de la jumpologie — art qui consiste à photographier les modèles en plein saut — mais aussi accusé du meurtre de son père ; Milton H. Greene dont les photos seront mises aux enchères en Pologne en 2012 ; Frank Powolny qui fera la photo à partir de laquelle Warhol fera son Diptyque, etc. L’anatomie d’un regard pluriel est pratiquée par Savelli, et le geste en est assuré : « Il faut une grammaire de l’apparition : surligner sans hypertrophier, rendre évidents ces atouts merveilleux sans tomber dans l’outrance ne se rendre invisible. » Que ce soit le regard des nombreux photographes, ou encore le nôtre, tous contribuent à produire l’image, le « résumé » de Marilyn. Et Musée Marilyn a pour fonction non pas de ressasser l’évidence stérile d’une icône, mais de déplier le résumé, de raviver la force d’un corps."

— Mathieu Antoine Jung, à propos de Musée Marilyn, d'Anne Savelli (éd. Inculte)

mercredi 14 septembre 2022

Musée Marilyn: rencontre avec Anne Savelli le 22 septembre à la librairie Les Buveurs d'encre

 


Venez rencontrez Anne Savelli le 22 septembre,
afin de découvrir une autre Marilyn…

En attendant, un extrait du livre:


"Une Marilyn floue aux jambes rondes, dont la robe comme la chevelure rayonnent, aveuglent, irradient. Une Marilyn à robe très relevée posant aux côtés de Tom Ewell tandis que la grille de métro est cernée de dizaines, de centaines de photographes amateurs ou professionnels, des hommes uniquement, dont le corps en tension s’abat presque sur elle, ne reste rivé au sol que par la pointe de pieds. Une Marilyn en contre-plongée, de profil, de même taille que son partenaire, qui le regarde droit dans les veux tandis que le tissu se déplie. Une Marilyn en clair-obscur, masquée par un spectateur, son dos noir, son chapeau mou. Une poupée à bourrelet de chair que la robe trop serrée fait naître, disgrâce qui parfois sera effacée - avec l’accord du photographe ? Une Marilyn disparue, négatifs envolés d’un reporter casse-cou accroupi sous un projecteur, surpris par un confrère. Marilyn dont la foule scande le faux prénom, livrée à la conquête de l’univers tandis que son mari débarque, joue des épaules, hurle à l’infamie, ce que personne n’entend. Des Marilyn par milliers comme en Corée du Sud : Elliott Erwin, Sam Shaw, Garry Winogrand, George Barrjs, George S. Zimbel, Ed Feingersh, chacun dans la nasse invente sa Marilyn tandis que l’actrice grelotte, que la femme dont le corps est au centre du monde vient, sans le deviner, d la tin de son couple. 

New York, de nuit. Dans sa robe au plissé soleil, blonde de comédie laisse une soufflerie travaille sa gloire, accroître son pouvoir sur le dispositif dans lequel elle est prise, dont elle cherche à se dégager tandis qu’elle déploie sa palette, rit aux éclats, plaque les mains sur ses cuisses. Circulaire, elle donne à chacun l’impression de ne s’adresser qu’à lui, de l’ancrer dans le sol, plaisir, vérité première mais aussi stratagème, message codé lancé à la tête de la Fox signalant, comme un clignotant passe au rouge, une célébrité qui ne cesse de se densifier, de se durcir. La robe dont tous les hommes diront qu’elle ressemble à une fleur, pétales volatils qui invitent à la danse, à un effeuillage plein vent, à bien y regarder se présente comme une arme de guerre, alterne les fonctions défensive-offensive : un bouclier. 
Le fait est connu : il s’agit bien ici, à Manhattan, d’une séance photo, non du tournage d’un film. Wilder sait parfaitement que la foule va braire, va bruisser, faire cliqueter ses appareils. Que la rumeur ininterrompue empêchera toute exploitation de la séquence. Qu’il es question, en vérité, d’images fixes ; d’un coup publicitaire monté par Sam Shaw, agréé par la Fox : on délocalise, on tourne en décors naturels non par souci de réalisme, mais pour attirer l’attention. un raz-de-marée ? C’est peu dire : embouteillages, quartier bloqué pour faciliter le travail de la presse bien évidemment prévenue, ligne de métro suspendue, la ville n’en a plus que pour elle, la blonde a la culotte, jusqu’au petit matin."

samedi 10 septembre 2022

Quand Quélen casse les codes

Dominique Quélen, dont on s'efforce non sans fascination de suivre le travail, publie aux éditions Louise Bottu un ensemble de quatre textes regroupés sous le titre renversant/renversé de quélen - enqulé. Nulle provocation, hors apparente, dans ce titre, si ce n'est celle du langage qui, en sous-peau, aime à nous jouer des tours.

Une violence certaine irrigue ces quatre textes, qu'il s'agisse de "Vas-y", où la parole est donnée à un père (fouettard) insistant lourdement pour que son fiston apprenne à lire l'heure sur une horloge en carton ; de "Remember", où Quélen lipographe rejoue la partition expérimentée naguère par Perec dans Les Revenentes, mais en se livrant ici à une charge obscène contre la figure et la chair du père (et de la mère) s'achevant en une scène-limite assez sidérante; de "J'entre", où un corps s'introduit en lui-même à la seule force de la "langue"; ou enfin dans "Tu te tais" où une bille lancée peine à abolir le hasard. 

(Le texte "Remember", en effet, dépèce et excède expressément cette bête délétère de père-mère, rejeté dès Le Pèse-Nerfs en des temps précédents. Le legs de Perec, éternellement effervescent, je le répète, est décelé en ses lettres mêmes. Véhément, extrême et dense, "Remember", cerne fermement le spectre de l'engendrement représenté en l'emblème détesté des sénescents. Le secret, et "ses relents de merde", ses réserves perverses en dépense éternelle, ces effets célèbres et délétères, se révèlent, en "Remember", évent(r)és – ses ténèbres levées; ses dérèglements rejetés. Le texte, enlevé et dément, cherche le sens des préceptes enchevêtrés en le temple exécré des mères et pères, le cherche et prestement le segmente en déchets, en membres blessés. Enténébré de sexe éphémère et de vertes légendes, le texte rebelle de Qélen élève l'entendement et prend le temps d'émerger en rêves pénétrés. Respect!)

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Dominique Quélen, quélen = enqulé, éditions louise bottu, 14€

mardi 6 septembre 2022

Lambert Schlechter: voyez comme ce nom vous est déjà familier.


On le sait depuis un méga bail désormais: les grands écrivains ne sont plus publiés par les "grands" éditeurs. Ces derniers ont trop à faire avec la gestion capricieuse de leur fonds et la mise en avant d'auteurs sans lendemain mais susceptibles d'un lectorat aussi sonnant que trébuchant.

L'ardente Pizarnik est publiée par les éditions Ypsilon depuis dix ans; Jean-Louis Giovannoni va et vient aux éditions Unes; "A" de Zukovsky, ce monument de la poésie américaine, se trouve aux éditions Nous, tout comme le nécessaire Bernard Collin; la coréenne Kim Hyesoon figure aux catalogues de Circé et Decrescenzo; Benjamin Fondane brille au Temps qu'il fait éditeur; Philippe Denis reste au Bruit du Temps; David Besschops survit au Coudrier, à L'Âne qui butine; on s'étonne presque qu'Artaud ne soit pas chez Argol. Hormis, dans une certaine mesure bien sur, P.O.L et la collection Poésie dirigée par Yves di Manno chez Flammarion (j'en oublie, pardon), on ne trouvera guère de soi-disant grands éditeurs désireux d'épauler des écrivains en vive recherche. Faut-il s'en plaindre? La confidentialité d'un auteur tient moins à son éditeur qu'à puissance discrète. Et le fait que dès qu'il aspire à élargir son lectorat, souvent sa vue baisse, sa plume pâlit, et délaissant l'ombre subversive pour la clinquante proie il pond plus qu'il n'accouche.

Tout ça pour dire que, bien que méconnu sans doute, on gagnerait à lire et relire l'immense Lambert Schlechter, qui ne dépareillerait pas dans la Pléiade si celle-ci arrêtait de dormessonner. Or, il se trouve que les éditions Phi viennent de publier sa somme, autrement dit Le Murmure du monde, ouvrage sous-titré "40 ans d'écriture". Oui, voilà près d'un demi-siècle que cet écrivain luxembourgeois s'ingénie à faire de la page un monstre d'événement, un creuser où bout et prolifère des pensées directement arrachées à la langue et confiées aux méandres d'une syntaxe si souple, si intelligente, si généreuse que le lire revient à redécouvrir un mouvement mental. On l'a rapproché, bien évidemment, de Bernard Collin, en ce qu'il semble calibrer son dire dans des "proseries" (son terme) de taille modeste, en un geste patiemment et obstinément réitéré. Tour à tour – non: simultanément – moraliste sceptique, poète insaisissable, philosophe impie, pornographe étoilé, mémorialiste gourmand, érudit roué, romantique contrarié, baroque hirsute,  talmudiste farceur, cubiste aléatoire, réaliste halluciné, Lambert Schlechter  a le don d'imaginer la phrase comme si elle pulsait d'on ne sait quel radar intérieur, qui capte tout, transforme tout; cet homme, qui a vu son immense bibliothèque réduite en cendres, et avec elle ses centaines de cahiers, s'est relevé sans cesse du verbe pour, avec une simplicité digne d'un Ignace de Loyola défroqué ou d'un Saint-Augustin dandy, écrire tout bonnement l'aventure de l'écriture (son écriture) – imaginez Roger Laporte ouvrir en grand sa fenêtre et dire le monde, le monde tout comme son reflet intérieur. Imaginez Thomas Bernhard enclin à se confier sous l'aile tiède de Baudelaire, le regard dur de Gottfried Benn, les claques d'Eschyle et les bourrades de Beckett.

"Je dois utiliser ma tête, pensais-je dans ma tête, aussi longtemps que je l'ai, puisque, pensais-je, ça ne peut que se gâter, et bientôt je n'aurais plus assez de tête, pensais-je, pour développer des pensées à propos de ma tête, maintenant il me reste assez de tête, pensais-je, pour thématiser, la dégénérescence de ma tête, et arrivera sans doute bientôt le jour où je serai encore capable de formuler le mot 'tête' sans me rendre compte que c'est de ma tête qu'il est question […]"

Aucun extrait, il va de soi, ne peut rendre l'ampleur de la palette de Lambert Schlechter. Il est l'incarnation de la phrase telle que cette dernière ne peut survivre qu'affranchie de tout et nourri d'encore plus. Qu'il décrive, disserte, raconte, ressasse, doute, dépiaute, c'est toujours la syntaxe qui, en lui, à travers lui, parle, à la façon d'un trait scandé par un inépuisable sismographe directement branché sur ses organes, gage pour nous d'inlassables vertiges. Parce que délicieusement sexuel, parce qu'impitoyablement mental, Schlechter devrait figurer sur tous les rayons consacrés à la parade sauvage – revenu de tout et du Harrar, Rimbaud lui aurait prêté sa soutane. Rares sont les écrivains inépuisables. Qu'il parle de ses crayons (qu'il taille comme des pipes édifiantes) ou de Beckett, qu'il songe à Kafka ou évoque la pivoine de Cervantès, constate que Cendrars meurt au même âge que Malherbe, parle du travail des massacreurs hutus,  s'envole dans les cols des Cévennes ou décroche Orion, son projet reste le même, et digne d'un Montaigne imprégné de Lascaux: dire sur quelle surface telle trace osa s'arrêter, et faire qu'en le lisant on comprenne qu'elle continue d'aller et venir, cette trace, comme si la pierre d'hier et le corps d'aujourd'hui n'étaient qu'une même matière, celle, labile et opiniâtre, de la page, cette stèle en forme de vague sans cesse recommencée.

Lambert Schlechter: voyez comme ce nom vous est déjà familier. Et si vous hésitez à vous lancer dans Le Murmure du Monde, 40 ans d'écriture, allez sur sa page wikipedia et prenez des notes, puis foncez chez votre libraire commander un titre. N'importe quel titre. Car tout est dans tout et le reste dans Télémaque.