mardi 21 mai 2019

Lupano, vraie honte contre faux honneur

Le ministre de la "Culture" a voulu décerner la médaille de Chevalier des Arts et des Lettres au scénariste Wilfrid Lupano, auteur des Vieux fourneaux. Mais Lupano a une notion un peu plus élevée de l'honneur que ceux qui médaillent à tout-va, comme on pince l'oreille d'un grognard. Flaubert disait: "Les honneurs déshonorent." Lupano préfère citer Desproges – "les décorations, c'est la libido des vieux" –, mais l'idée est la même. A la prétention d'honorer de certains, le scénariste répond par la rage d'avoir honte. Voici la lettre adressée qu'il a adressé à ce ministre un peu naïf qui prend les gens pour des sapins – en espérant que d'autres suivront son exemple.



"Monsieur le ministre,
À ma très grande surprise, vous m’avez adressé la semaine dernière un courrier pour m’annoncer que vous me décerniez le grade de chevalier des arts et lettres. 
Je vous remercie de cette délicate attention, mais j’ai bien peur de devoir refuser cet « honneur ».
Déjà, spontanément, je n’ai jamais été très excité par les médailles. Pierre Desproges disait « les décorations, c’est la libido des vieux ». Je me plais à penser que je n’en suis pas encore là. Il y a cependant des distinctions plus réjouissantes que d’autres, et celle-ci a l’inconvénient, monsieur le ministre, d’être remise par un représentant politique. 
Or, comment accepter la moindre distinction de la part d’un gouvernement qui, en tout point, me fait honte ?
Car oui, il s’agit bien de honte.
J’ai honte de ce que votre gouvernement fait des services publics, au nom du refus dogmatique de faire payer aux grandes entreprises et aux plus grosses fortunes les impôts dont elles devraient s’acquitter. « il n’y a pas d’argent magique » martèle votre leader. Il y a en revanche un argent légal que monsieur Macron refuse d’aller chercher pour ne pas déplaire à ceux qui ont financé sa campagne.
J’ai honte, lorsque j’entends monsieur Castaner s’indigner que l’on puisse « s’attaquer à un hôpital », comme il l’a fait récemment, alors que c’est bien votre gouvernement qui fait le plus de mal aux services de santé, et pas trois gilets jaunes qui cherchent à se mettre à l’abri au mauvais endroit. J’ai honte de ce gouvernement qui en supprimant l’ISF, a divisé par deux les ressources des associations qui prennent à leur charge les plus faibles, les plus démunis, les laissés pour compte, à la place de l’état.
J’ai honte lorsque votre gouvernement refuse d’accueillir l’Aquarius et ses 160 réfugiés qui demandent de l’aide, et encore plus honte lorsque monsieur Castaner, encore lui, accuse les ONG qui tentent par tous les moyens de sauver des vies d’être « complices » des passeurs. 
J’ai honte lorsque je vois la police « escorter » les militants de Génération Identitaire après leur coup de com’ au col de Briançon pour les « protéger » contre les militants favorables à l’accueil des réfugiés. Certains de ces derniers furent d’ailleurs interpelés, alors que tous les membres de Génération Identitaire sont rentrés chez eux fêter leur coup de publicité.
J’ai honte de votre politique indigne d’accueil des migrants, et en particulier des mineurs isolés. Le gouvernement auquel vous appartenez a accéléré le rythme des expulsions, voté l’allongement à 90 jours de la période de rétention pour les étrangers en situation irrégulière. De la prison, donc, pour des personnes n’ayant commis aucun crime, hommes, femmes, enfants, nouveaux-nés. Pendant ce temps, des préfets plusieurs fois condamnés pour non respect du droit d’asile sont maintenus en poste.
Pour de sordides calculs électoraux, le gouvernement auquel vous appartenez foule aux pieds tous les principes philosophiques et moraux qui sont à la base de la constitution et de l’histoire de ce pays, et passe à côté du sens de l’Histoire. Soyez certain que l’Histoire s’en souviendra.
J’ai honte de l’incapacité de ce gouvernement à prendre en compte l’urgence écologique, qui devrait pourtant être le seul sujet à vous préoccuper vraiment. En dehors d’effets d’annonce, rien dans les mesures prises depuis deux ans n’est à la hauteur des enjeux de notre époque. Ni sur la sortie des énergies fossiles, ni sur le développement du bio, des énergies renouvelables ou la condition animale. Votre gouvernement reste le loyal service après-vente des lobbies, de l’industrie agroalimentaire, des laboratoires, des marchands d’armes…
J’ai honte, monsieur le ministre, de ce gouvernement mal élu ( le plus mal de la l’histoire de la cinquième république) qui ne tient plus que par sa police ultra violente.
J’ai honte de voir, depuis des mois, partout en France, éclater des yeux, exploser des mains ou des visages sous les coups de la police, de Notre Dame des Landes aux Champs-Elysées, à Toulouse, Biarritz, Nantes. Le monde entier s’alarme de la dérive sécuritaire de votre gouvernement, de l’utilisation abusive d’armes de guerre dans le maintien de l’ordre, mais vous, vous trouvez que tout va bien.
Je pense à Maxime Peugeot, 21 ans, et à sa main arrachée par une grenade dans un champ de Notre Dame des Landes. Qu’est-ce qui pouvait bien menacer à ce point la sécurité de la France, dans ce champ à vache du bocage breton, pour qu’on en arrive à faire usage d’une telle violence ? 2500 gendarmes, une opération de guerre à plusieurs millions d’euros menée pour détruire une trentaine de cabanes en bois (« il n’y a pas d’argent magique »…) et procéder à une dizaine d’expulsions… Je pense à Lola Villabriga, 19 ans, défigurée à Biarritz par un tir de LBD que rien ne justifiait et qui vit désormais avec des plaques d’acier dans la mâchoire, alors que c’était sa première manifestation. Je cite deux noms, mais vous le savez sûrement, ils sont aujourd’hui des centaines. Suivez le travail de David Dufresne si le sujet vous intéresse.
Comme vous le voyez, nous avons peu de points communs, politiquement. Et dans un monde où les distinctions culturelles seraient remises par le milieu culturel lui-même, sans intervention du politique, j’aurais accepté celle-ci avec honneur et plaisir. Mais il n’y a pas de geste politique qui ne soit aussi symbolique, et je sais déjà que si un jour j’atteins l’âge avancé où on prend son pied à exhiber ses breloques, j’aurais bien peu de plaisir à me rappeler que celle-ci me fut remise par le représentant d’un gouvernement dont j’aurais si ardemment souhaité la chute et la disgrâce.
Passons malgré tout une bonne journée,
Wilfrid Lupano"

vendredi 26 avril 2019

SUBSTANCE: A PARAÎTRE LE 21 AOÛT CHEZ ACTES SUD


Une journée d'écrivain

Lever, tel du bon pain, à une heure située entre minuit et six heures, ce qui laisse une certaine marge de manœuvre pour pouvoir dialoguer sereinement avec sa femme. Puis, d’un pied alerte, dans la foulée, si j’ose dire, la cérémonie du café sur le balcon, qui s’apparente, mais de très loin, à l’annonce que habemus papam et qu’il est pas encore tout à fait prêt à discourir.

Ablutions furtives dans le plus proche ruisseau. À défaut de ruisseau, bataille de pistolets à eau dans la chambre des enfants endormis. La bonne humeur est inconcevable sans un certain élément de surprise.

Les choses sérieuses commencent avec la caresse à l’ordinateur. Lecture des informations, compte précis des morts sur toute la planète durant la nuit, étude rapide mais jouissive des cours de la Bourse. Enfin, courrier. Avec un bon coupe-papier, ouverture des mails en souffrance, ce qui est somme toute cohérent.

Trois minutes suivent, entièrement consacrées à l’écriture du chef-d’œuvre en cours. Puis vingt secondes pour la relecture, et deux heures d’autosatisfaction béate, mais néanmoins fructueuse.

Coup de fil obligatoire à la banque pour leur rappeler qu’un écrivain est plus un découvert qu’une découverte.

Midi, repas frugal dans un restaurant gastronomique avec des critiques littéraires du siècle dernier.

L’après-midi est un moment sacré, mais surtout païen. Une sieste régénératrice permet à l’écrivain de faire le point sur l’étrange parenté entre les rêves et les mouvements de vente de ses livres.

Mais déjà tombe le soir. L’angoisse s’installe, la télé ne s’allume pas. Il faut revenir au dur labeur d’écriture, qui consiste en un travail immodéré du coude afin de rendre plus aisé le maniement du clavier.

Quand les yeux se ferment, c’est bon signe. Il est temps de mourir à soi-même afin que la littérature ait une chance, même infime, de ne pas sombrer dans la surenchère.

mardi 23 avril 2019

La Route nue – Claude Simon par Odette Ducarre


En 1960, alors que paraît aux éditions de Minuit le roman de Claude Simon, La Route des Flandres, un autre éditeur en prépare une édition un peu spéciale. Il s'agit de Robert Morel, qui va publier le livre au Club du Livre Chrétien, maison qu'il a fondée cinq ans plus tôt.

Après avoir recouru aux services de Le Corbusier pour en dessiner la maquette, Morel fait ensuite appel au savoir-faire de sa compagne, Odette Ducarre – peintre, architecte, maquettiste… – qui sera alors directrice artistique du Club.  Elle travaillera sur plus de cinq cents livres publiés par Morel… Pour cette édition, Odette Ducarre opte pour une couverture toilée rouge garance, en référence à l'uniforme des soldats de 14 (avant qu'ils enfilent un pantalon indigo, moins voyants…). Puis elle "crible" la couverture:

"Sur le premier plat du livre, pour dire la mort j’ai encastré 19 billes métalliques : de la grenaille de plomb. Sur le dos, une seule." (source: ici)



L'effet est saisissant. Mais, non moins surprenante, est la mention d'impression:
"Entre la fête de saint michel et celle de saint jérôme en l'an français pourri 1960" (cf texte complet sur la photo)


Qu'avait eu de "pourri" l'année 1960 aux yeux de Robert Morel? A chacun de l'imaginer… Mais aujourd'hui, Odette Ducarre dit qu'elle s'y prendrait autrement, et ses mots nous aident à penser combien habiller un livre est délicat —:

"Aujourd’hui je serais intimidée par l’idée d’habiller La Route des Flandres. […] Maintenant je pourrais faire une mise en page selon le rythme, la violence, l’érotisme, et la boue. Composée en caractères Garamond, italiques. La hampe des lettres est fine, les pleins et les déliés sont bien contrastés. Le galbe des lettres rondes est parfait. Je n’imprimerais pas le livre à l’encre noire. L’impression serait à l’encre rouge garance. Ce serait un livre sans couverture, sans habit, sans jaquette. Uniquement le texte. Nu. Complètement nu."


mercredi 20 mars 2019

Résistance et liberté…

Pour Info:::
"Deux Français chargés de remettre le Prix Montluc 2019 Résistance et liberté à Başak Demirtas, l’épouse de l’opposant politique kurde emprisonné, Selahattin Demirtaş, arrêtés par la police turque à l’aéroport d’Istanbul et renvoyés en France
La littérature se vend peut-être moins en France mais les livres continuent de faire trembler les tyrans. Sylvie Jan et Michel Laurent de l’Association de solidarité France-Kurdistan ont été arrêtés à l’aéroport d’Istanbul en Turquie, lundi 18 mars 2019. Se rendant à Diyarbakır pour le nouvel an kurde, ils étaient chargés par Emmanuelle Collas de transmettre le Prix Montluc 2019 Résistance et liberté, qui avait été remis à Selahattin Demirtaş pour son recueil de nouvelles, L’Aurore, le 10 février 2019 à la prison militaire de Montluc, à Başak Demirtaş, son épouse. Aussi transportaient-ils dans leurs bagages plusieurs exemplaires de L’Aurore, le livre engagé d’un homme libre, dénonçant la violence faite aux femmes, les traditions patriarcales, la violence d’État, l’arbitraire et la guerre. Un livre d’histoires, de promesses et d’espoir. À leur arrivée, leurs bagages, qui contenaient également la revue de presse sur L’Aurore, le diplôme du prix ainsi qu’une photographie intitulée « Le Brise-lame », offerte par Sarah Moon, photographe française et l’un des jurés du prix Montluc, ont été longuement fouillés. Et Sylvie Jan et Michel Laurent ont été retenus de force au bureau de police de l’aéroport pendant deux jours. Ce matin, avec l’aide du Consulat, ils ont finalement pu rejoindre la France.
Selahattin Demirtaş, Kurde de Turquie, leader charismatique du HDP (Parti démocratique des peuples), parti le plus progressiste du Proche-Orient, est incarcéré depuis le 4 novembre 2016 en Turquie. Avocat des droits de l’homme, représentant depuis quelques années la lutte pour les droits de toutes les minorités, ethniques, religieuses et sexuelles, en Turquie, Selahattin Demirtaş est devenu écrivain en prison. Il risque une peine de 142 ans.
Selahattin Demirtaş, L’Aurore, Éditions Emmanuelle Collas.
En librairie. Media Diffusion"

jeudi 14 mars 2019

Livres à l'ombre : la lecture en prison

Les éditions Le Lampadaire se sont lancées dans une entreprise impressionnante: nous offrir un panorama détaillé de l'état de la lecture en prison en France, depuis le premier quart du XVIIIème siècle jusqu'à nos jours, de la Bastille à Fresnes. Pour cela, ils ont conçu un ouvrage hors norme, qui laisse essentiellement parler les documents, et s'efforce, au moyens de critères révélateurs, de nous faire approcher de ce continent gris, immergé sous des chapes de béton et d'interdits. Derrière la nécessité de créer des bibliothèques au sein des établissements carcéraux grouillent toutes sortes de raisons, de visées, parfois étonnantes. Quels livres enfermer? telle est une des questions fondamentales qui appelle des éclaircissements. Lectures de prison cherche à y répondre de façon quasi exhaustive, et fait du lecteur de cet énorme livre un sociologue en herbe.

Parmi les questions pertinentes qui se posent au chercheur, l'une des premières est la suivante: "Pourquoi l'Etat veut-il que les détenus lisent?" Les raisons, si elles se recoupent souvent, varient bien entendu d'un siècle à l'autre, voire d'une décennie à l'autre. Il apparaît que la lecture répond à un "but moral et utilitaire", du moins en 1895. En 1948, on la verra plutôt comme un "facteur d'ordre", voire la garante d'une "régénération morale". En sa qualité de loisir, la lecture joue également comme un pare-feu devant un grave ennemi: l'ennui, source de dépression ou de révolte. Elle doit être instructive, certes, mais l'on ne saurait bannir les œuvres de fiction, encore que ces dernières soient sujettes à caution. En même temps qu'un désir de "distraire" (l'occupation des esprits…) naît un souci de protéger. Certains ouvrages n'ont pas leur place en prison. Un rapport datant de 1928, émanant de l'inspection générale des services administratifs, fait le point là-dessus:
"Le choix des livres n'a pas été toujours judicieux; déjà en 1911, l'inspection générale avait pu critiquer la présence dans ces bibliothèques de trop de récits d'aventures rocambolesques et de trop de romans policiers. Nous insisterons sur l'intérêt qui s'attacherait à ce que des manuels professionnels fussent mis en plus grand nombre dans les mains des condamnés."
Pour se faire une idée précise des lectures en prison, l'ouvrage offre des listes détaillées des ouvrages invités à prendre l'ombre – au XVIIIè siècle, les détenus – ceux qui savent lire, bien sûr, et appartiennent donc à une classe sociale supérieure – n'hésitent pas à demander, dans le même temps, le nécéssaire comme le superflu, comme ce M. Everard qui écrit en 1734:
"Je vous prie de m'envoyer 1/ Une paire de draps drappés noire ou couleur chair a 3 plus ou moins; 2/ 3 quartons de laine dégraissées à 50 sols environ la livre pour tricoter; […]; 9/ je vous avais prié de m'envoyer des Actes des martyrs sinceres par Dom Ruinart, Bénédiction et le Breviaire de Cluni qui est dans ma bibliothèque [….]."
Mais le livre est aussi un objet auquel est associé une valeur. Et bien souvent, les ouvrages mis à disposition des détenus sont abîmés ou disparaissent tout simplement. En 1872, une circulaire précise:
"Chaque livre envoyé par le ministère porte, à l'intérieur de sa couverture, le prix du volume (reliure comprise). Un bulletin placé au-dessous de cette indication est destiné à recevoir l'inscription de toutes les dégradations qui seront imputées sur le pécule des détenus."
Les prisonniers ayant abîmé des livres sont mis à l'amende. Mais on veille néanmoins à ne pas trop pénaliser une population déjà lourdement contrainte de toutes parts – on craint également les effets d'une sévérité susceptible "d'intimider ou de décourager les lecteurs et par suite d'en diminuer le nombre".

Lectures de prison présente également des listes de livres établis par des bibliothécaires, afin de constituer des bibliothèques idéales. Pour la maison centrale d'Arles, en 1999, un bibliothécaire propose ainsi tout un choix où Artaud côtoie Jean Genet, où Claude Simon frôle les Mémoires de prison de Graciliano Ramos.

Comment se constituent les fonds? A quels critères obéissent les classements? Quel est le mode de renouvellement des catalogues? Comment fonctionne l'emprunt? Le traitement est-il le même pour les hommes que pour les femmes? Les détenus peuvent-ils participer au fonctionnement des bibliothèques carcérales? Qu'en est-il de la fréquentation de ces bibliothèques ? Quels livres sont les plus lus? Cette dernière question est évidemment passionnante.
Si en 1755, on s'arrache peut-être la Bible ou l'Histoire de Brandebourg, en 2001, on pourra trouver dans la liste des ouvrages demandés par des détenus de la maison centrale d'Arles, les Prolégomènes à une théorie du langage de Hjemslev ou le Tropic of Cancer de Henry Miller.
Certains livres sont très prisés, comme Les Misérables de Hugo:
" [Les exemplaires] existaient il y a quelques années, nous dit l'instituteur, mais ils ont été tellement lus qu'ils sont tombés en poussière."
Certains livres connaissent des destins contrariés. Un rapport d'activité pour le mois de février 2013 fait état d'un curieux détournement d'usage:
"Le très volumineux La Terre vue du ciel de Y. Arthus-Bertrand, dont j'avais signalé la disparition pendant l'absence de son emprunteur, n'a, en fait, pas été volé; il a fini par me revenir, mais en triste état, ayant visiblement servi à poser des casseroles chaudes (il reste cependant montrable). C'est le risque de tout prêt; il faut l'assumer."
Bref, l'ouvrage publié par Le Lampadaire est une mine, un trésor, bénéficiant en outre d'une étonnante iconographie, mais qui, par la masse brute de sa documentation exhaustive, nécessite une lecture sagace, capable de dépasser la chasse à l'anecdote, afin de mieux percevoir l'odyssée d'un livre, entre sa demande, son achat, son classement, son éventuelle censure, sa consultation, etc. Sera-t-il disponible derrière les barreaux? On l'ignore…

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Lectures de prison 
Du château de la Bastille aux prisons d’aujourd’hui : ensemble de documents sur les bibliothèques de prison et sur l’accès (ou le non-accès) des personnes détenues à la lecture. Les documents, aux statuts divers, sont précédés d’une séquence de 98 images (noir et blanc duotone) et encadrés par une préface de Philippe Claudel et une postface de l’historien Jean-Lucien Sanchez. 

La partie texte est composée de cinq chapitres, présentés respectivement par :
. Philippe Artières, historien 
. Guillaume de la Taille, conservateur 
. Marianne Terrusse, bibliothécaire 
. Jean-Louis Fabiani, sociologue 
. Claude Poissenot, sociologue 
CHAPITRE 1 Historique de la bibliothèque de prison et représentations associées 
CHAPITRE 2 Constitution et organisation des fonds 
CHAPITRE 3 Circulation du livre et fonctionnement des bibliothèques 
CHAPITRE 4 Ce que lisent les personnes détenues 
CHAPITRE 5 Le lieu bibliothèque 
Format 21x27, 464 pages, papier Munken Lynx Rough 120 g 
Prix : 50 euros + 6 euros frais de livraison 
ISBN : 978-2-9559097-1-3 

Vous pouvez dès maintenant les commander à cette adresse: 
http://le-lampadaire.org/ 

mardi 19 février 2019

Rencontre avec Jason Hrivnak

Mercredi 20 février, à 19h30, nous vous proposons de venir écouter et rencontrer Jason Hrivnak, auteur du Chant de la mutilation, son deuxième roman publié par les éditions de l'Ogre. La rencontre, où je l'espère vous rassure aucun lecteur ne sera blessé, aura lieu à la Librairie Charybde, 129 rue de Charenton, 75012 Paris.

Ayant eu la chance de traduire ce livre éminemment démoniaque, possiblement paranoïaque et très étrangement salutaire, je me permettrai d'être présent si mon train ne déraille pas (mais même amputé je viendrai, promis).

Pour vous donner envie de ne pas rester chez vous ce soir-là, voici ce que dit l'auteur de son livre:

"Ce n’est pas une fiction « classique », encore une fois, mais c’est complètement différent de La Maison des Épreuves. La question, la peur, qui me taraudait en écrivant ce livre était : comment une toute petite chose peut nous appâter, peut suffire à nous motiver pour vivre un jour de plus, et à quel point cette chose peut être petite. Est-ce que je marcherai sur du verre pilé pour une minuscule miette d’espoir, de chaleur ? Bien sûr, la réponse implicite à toutes ces questions est oui. Peu importe à quel point cette chose est petite, peu importent les obstacles qui barrent la route, vous allez essayer de l’obtenir quoi qu’il arrive. Alors ce livre est une sorte d’exercice : à quel point ce qui permet au personnage de survivre peut-il être minuscule ?"

Et puisque vous êtes du genre curieux, voici un extrait:

"Il n’avait pas encore pleuré, ce que je remarquai avec une certaine consternation, car il me semblait avoir réussi à le briser la veille, quelques minutes seulement après son réveil, le maintenant le temps qu’il me plaisait dans un état de désolation sanglotante. Je fermai les yeux et m’imaginai dominant les corps brisés de toutes les recrues que j’avais assassinées au fil des ans : les cadavres s’empilaient presque jusqu’à la taille autour de moi et, enfoui sous eux, un tiède filet de décomposition coulait comme de la soie sur mes pieds. Je tirai de la force de cette image et de l’idée que son corps rejoindrait bientôt cette cohorte, un nouveau débris sans valeur balancé sur le monticule moisi. Quand j’ouvris les yeux, la vision de ce carnage flotta un instant devant moi telle une brume musculeuse et à travers sa substance qui se dissipait, je le regardai grimper les marches menant à la surface du pont. Comme il franchissait la travée dans la pénombre du dépôt, je sentis une brève et délicieuse tension pareille à ce frisson qui précède le massacre, et une fois que l’obscurité l’eut complètement absorbé, je souris et inspirai profondément l’air pollué, car il se trouvait désormais sur mes terres. Je savais que si je lâchais sur lui les maux qui dansaient alors dans mon imagination, il ne durerait que quelques mois, six au plus, mais je trouvais néanmoins délicieuse la perspective de son imminente destruction. Appelez ça une mesure de mes propres obsessions, ma soumission à un idéal ténébreux. Si on me laissait faire, je purifierais ce programme de tout rythme, de toute modération et de toute périodicité et, au lieu de ça, soumettrais chaque recrue à un flot incessant d’horreurs. J’inventerais une offensive d’une éblouissante férocité – mieux vaut laisser les légions se tarir que d’admettre ne serait-ce qu’un candidat portant la souillure du banal – et les exterminerais toutes."






lundi 4 février 2019

Déformation confessionnelle: les démons d'Hrivnak


Il existait le bildungsroman, le roman de formation, illustré par Dickens, Fielding, mais aussi Flaubert, et Vallès, pour n’en citer que les plus fondateurs et novateurs. Jason Hrivnak aurait-il inventé un autre genre : le roman de déformation ? C’est ce qu’on vous invite à découvrir ce mois-ci avec la parution du Chant de la mutilation, de Jason Hrivnak, aux éditions de l’Ogre, quelques années après le troublant La maison des épreuves, paru chez le même éditeur.

Le chant de la mutilation : un démon s’empare d’un humain et entreprend de lui inculquer la déréliction afin que, délivré des tares humaines – compassion, tendresse, naïveté… – il puisse rejoindre les légions démoniaques et se livrer au mal avec une froide passion. Mais peut-être le narrateur n’est-il qu’un double schizophrénique de la jeune recrue ? Un double qui s’efforcerait de justifier le renoncement à l’humanité par tout un système philosophique digne du marquis de Sade, hors toute moralité. Le personnage principal sombre peu à peu dans une errance nocturne, peuplée de cauchemars, de rencontres avortées et de pensées délétères. Aspire-t-il vraiment à se soustraire à la lumière de l’existence ? Est-il la victime d’une entité maléfique ou est-ce juste sa folie qui l’a convaincu qu’il était manipulé ?

Pour l'écrivain Brian Evenson, auteur par ailleurs de La confrérie des mutilés (Lot 49, trad Françoise Smith),
"Fruit imaginaire des amours occultes de Georges Bataille et David Lynch, Le Chant de la mutilation de Jason Hrivnak est une méditation troublante et surréaliste sur les démons qui nous hantent et sur la nature du mal." 

Extrait:

« Il n’avait pas encore pleuré, ce que je remarquai avec une certaine consternation, car il me semblait avoir réussi à le briser la veille, quelques minutes seulement après son réveil, le maintenant le temps qu’il me plaisait dans un état de désolation sanglotante. Je fermai les yeux et m’imaginai dominant les corps brisés de toutes les recrues que j’avais assassinées au fil des ans : les cadavres s’empilaient presque jusqu’à la taille autour de moi et, enfoui sous eux, un tiède filet de décomposition coulait comme de la soie sur mes pieds. Je tirai de la force de cette image et de l’idée que son corps rejoindrait bientôt cette cohorte, un nouveau débris sans valeur balancé sur le monticule moisi. Quand j’ouvris les yeux, la vision de ce carnage flotta un instant devant moi telle une brume musculeuse et à travers sa substance qui se dissipait, je le regardai grimper les marches menant à la surface du pont. Comme il franchissait la travée dans la pénombre du dépôt, je sentis une brève et délicieuse tension pareille à ce frisson qui précède le massacre, et une fois que l’obscurité l’eut complètement absorbé, je souris et inspirai profondément l’air pollué, car il se trouvait désormais sur mes terres. »

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Jason Hrivnak, Le Chant de de la mutilation, traduit de l'anglais (Canada) par Claro, éditions de l'Ogre


jeudi 3 janvier 2019

Enfin de grandes catastrophes


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En ce début d’année, je vous sens fébrile. Et vous êtes fébrile parce que vous êtes inquiet. Votre inquiétude est légitime, elle a les contours d’une fièvre et, comme elle, part non d’un bon sentiment, mais d’un sentiment agité. Vous êtes fébrile parce que vous redoutez le moment où cette fébrilité s’estompera pour laisser place à une comédie de sérénité qui n’abusera que votre reflet. Restez donc fébrile, et pour cela lisez  la revue Castatrophes, riche en éclats de poésie contemporaine, qu’a brillamment coordonnée Pierre Vinclair, avec la collaboration de Laurent Albarracin et Guillaume Condello. Un numéro d’une haute tenue, comme on dit, de cette revue née en ligne il y a un peu plus de deux ans.

La poésie américaine s’y voit accordée une belle place, entre autres avec un texte d’Eliot Weinberger (auteur admiré entre autres par Enrique Vila-Matas), intitulé « Mahomet », extrait de son livre An Elemental Thing (et non « elementary » comme il est écrit en fin de texte, mais l’erreur est humaine, ne pinaillons pas). Le texte de Weinberger est suivi d’un texte impressionnant signé Serge Airoldi, qu’on avait pu découvrir déjà il y a deux ans chez Arléa avec son Rose Hanoï. « Voici l’espèce », texte post-joycien à la cadence anaphorique, où la naissance est à la fois mythe et surgissement, envoûtant et puissant, jamais prisonnier de sa forme :
« j’éclos de la crainte de la mort, des cadastres sans forme, des murailles hautes d’Avila, comme une incertitude même du terme & du lieu de la cité. J’éclos de la fin promise du fatâ, le jeune guerrier. J’éclos dans le grain de la voix paisible. Le timbre si doux, si terrible, d’une vieille femme antique – le diable est le dieu sens dessus dessous. Le dieu n’est que le locataire de l’homme, tu imagines la qualité de sa permanence. »
Parmi les autres textes, citons encore « Dèze le mécréant, pionnier allophage », d’Alexander Dickow, dédié (tiens tiens) à l’excellent Adam Biles – certains ont peut-être lu Dickow chez l’éditeur Louise Bottu. Bon, je vous laisse découvrir le sens du mot « allophagie ».

Vous trouverez également dans ce recueil des textes de Pierre Lafargue, où bégaiement et association d’idées travaillent la glotte du lecteur ; un texte à deux mains signé Pierre Lenchépé et Ivar Ch’Vavar, où la phrase recommence en début de ligne comme si la violence du retour la hissait sur des ergots ou tranchait net sa nécessaire interruption spatiale (lisez, vous verrez…) ; des poèmes de Cyril Wong, traduits al dente par Pierre Vinclair, qui a rapporté de Singapour de bien fortes choses, apparemment. Ah, j'allais oublier: un texte intitulé "Planète plate", variations sur un espace échappant à toute logique géologique mais poétique de par son immanence mentale, signé Fabrice Caravaca – ce dernier dirige par ailleurs les excellentes éditions Le Dernier Télégramme:
"La planète plate parce qu'elle est planète-plate gronde aussi comme la possibilité de l'orage. Elle radiographie l'ensemble des ciels et en remuant dans ses nuits elle renvoie ses craquements ou ses grondements sur tout l'espace immense qui est le sien. Toute la planète gronde, craque, émet des sons qui se répercutent d'un bout à l'autre des territoires. Echos multiples traversant la surface de la planète et qui se répercutent ans l'infini possible des sons."
Bref, vous l’aurez compris, en matière de revue poétique, c’est LE coup de cœur de ce début d’année. Renoncez à acheter ce roman fibreux dont tout le monde vous cause et ruez-vous chez un libraire pour acheter (ou commander) ce Catastrophes qui, bien sûr, se veut bouleversement.

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Catastrophes, éd. le corridor bleu, 20 €