lundi 23 janvier 2023

Quand Rita cesse de fuir le mal —


Gaël Lépingle, à qui on doit un livre subtil sur l'Agent X27 de Sternberg ainsi qu'un beau livre sur Huy Gilles (avec Marcis Uzal), nous revient accompagnée d'une foudroyante/foudroyée icône: Rita Hayworth. Celle qui agonise sous la voix prophétique de Welles ou dépouille ses longs bras d'une peau dite superflue. Une femme violée battue, vendue, harcelée en laquelle l'auteur de cette monographie sentimentale a vu "une stratégie, presque une éthique", fasciné son manque d'assurance qu'elle sut subsumer en glamour triomphante. N'hésitant pas à citer Clément Rosset, Gaël Lépingle a sa façon bien à lui de disséquer sans blesser, d'épouser sans déchirer, de révéler sans trahir – et c'est sans doute parce que, d'emblée, la visagéité de Hayworth lui échappe, qu'il la suivit de film en film et a fini par écrire ce livre. Comme s'il voulait répondre à l'impossible question: de qui est-on le masque? Et n'est-ce pas nous, parfois, qui cachons ce masque?

"Sonnez trompettes et battez tambours, Mesdames et Messieurs, ici commence l'histoire glorieuse et lamentable d'une icône hollywoodienne archétypale entre toutes; grandeur et décadence, fait divers et conte de fée, les ingrédients y seront distribués avec une impressionnante exhaustivité", s'amuse l'auteur au début de son ouvrage. Et le fait est que Lépingle joue le jeu: il déplie, comme on déplie l'éventail d'un jeu de cartes plein de reines de cœur transpercé et de valets de trèfles retors, la vie toute en fugues et sérénades de l'insaisissable Rita. Il joue le jeu et sait à la fois faire de ce jeu un récit hanté par d'inquiétants questionnements, un récit qui lui permet aussi de revisiter certains cinéastes – qu'en est-il de "l'érotisme cérébral" qui imprègne Arènes Sanglantes de Mamoulian? La persona Rita oscille entre séduction et provocation, selon un schème certes usé par la mâlitude, mais qu'elle a le don de rendre si dynamique qu'on ne saurait voir en elle un simple produit bipolaire du celluloïdal septième art. Energie pure versus mal être: là réside peut-être la possible indécence travaillée par Hayworth.


Publié par les Editions de l'Oil, Rita Hayworth, de l'indispensable Gaël Lépingle, est si richement illustré qu'on a presque l'impression de sortir d'une projo une fois le livre refermé.  Et à propos de projo, on vous informe que l'auteur du livre est aussi cinéaste que vous pouvez voir ses derniers films, L'été nucléaire, ou le plus récent Des garçons de province (bande annonce ici).

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Gaël Lépingle, Rita Hayworth, les éditions de l'œil, 25 €


mardi 17 janvier 2023

A propos d'Animal errant, retour d'abattoir:::


Quelques extraits de presse au sujet de mon recueil poétique paru chez Flammarion dans la collection Poésie dirigée (depuis trente ans!) par l'excellent Yves di Manno :


"Dans ce vaste recueil en deux temps (I. animal errant, II. retour d’abattoir), «autoportrait au couteau», on déambule dans un royaume d’enfance hantée, écoutant cet «écorché niché dans sa couche de chair» égrainer ce qui pourrit («fermente») autour, le passé, la joie, l’amour, les cadavres, leur sang. Tout ce qu’il mouline dans son «gai hachoir» en ressort plus intense et plus beau."

Libération


"Quand Claro prend ses distances avec la fiction, il 'ouvre sa violence', 'écrit par ruade au fond de la trachée' et nous donne à penser 'cette chose portant le nom intolérable de poésie' "...


France Culture

'La langue s'agite, les bribes s'entrechoquent en rythme, et la poésie se présente, pour la première fois chez Claro, comme le moyen de transmettre une 'langue aux abois' ".


– La Croix

"Poésie comptée, non rimée, 'contrainte' associée à une quête de liberté faisant preuve de résistance aux voix qui s’introduisent en nous par effraction (la force de l’habitude poétique, toujours vivace, malgré les milliers de coups de boutoir opérés depuis un siècle et demi)."

– Diakritic

Quelques liens audio:




mardi 10 janvier 2023

Gustave Roud, l'indispensable


Avançons cette hypothèse, qui frôle la certitude: le grand événement littéraire de l'an dernier n'est pas l'exhumation des textes disparus de Céline mais bel et bien la parution en quatre volumes de l'œuvre de Gustave Roud aux éditions Zoé, soit ses œuvres poétiques, ses traductions, son Journal (tenu pendant soixante ans…) et ses textes critiques. L'extraordinaire qualité de l'édition et le haut niveau des collaborateurs qui la commentent, auxquels il faut ajouter la présence de documents et photos, vont enfin permettre de prendre l'entière mesure du parcours poétique de Roud. Et en premier lieu nous aider à comprendre comment il a bâti son œuvre, grâce à un travail subtil de navette entre son Journal et ses textes publiés. Chez Roud, en effet, qu'un sentiment infini de solitude étreint, renforcé par l'impossibilité de vivre pleinement son homosexualité, il s'agit d'appréhender le monde proche et ses figures taiseuses, la nature changeante du paysage et ses effets irradiants sur le continent intérieur de celui qui les voit et cherche à les décrire. Embrasser le tout est impossible, quant à le dissocier en ses éléments instables, c'est là une tâche surhumaine, une tâche à laquelle pourtant Roud s'attache, afin que perdure entre lui et le monde une vibration. A défaut de pouvoir posséder le réel, il convient d'en extraire la musique secrète.

Délaissant très tôt le vers pour la prose, non seulement pour s'affranchir de l'héritage Mallarmé mais également pour ancrer dans son destin terrien une écriture qui, après Rimbaud, sait voir l'illumination jusque dans le délitement du réel, Gustave Roud enclenche une machine à deux temps: d'une part le Journal, qu'il tient avec rigueur et splendeur, d'autre part ses textes poétiques, où il incorpore la matière même du Journal. Mais il ne s'agit pas d'un simple copier-coller, bien évidemment. Le Journal ressort du laboratoire, de la tenue du quotidien, se veut le registre de l'immédiat. Ce que Roud y dépose peut ainsi former un précipité, au sens chimique, qui un jour, le temps aidant, pourra, après fermentation, venir enrichir quelque chose de l'ordre de la composition.

Roud a une manière très particulière de bâtir sa phrase, imprégnée dirait-on de structure latine, et très certainement redevable d'une Saison en enfer. Oscillant entre fantasmagorie et tableau, sa phrase cherche, en accumulant les visions et les sensations, à faire de son déroulement une expérience à chaque fois unique:

"Vaincu le frisson d'affronter avec tout le désordre de mes pensées la nuit comme quelque chose de trop strict et de trop pur et les glissantes étoiles! je pose avec peine au chemin de neige et de gravier un pas incertain comme les songes."

La phrase, on le voit, a sa logique propre, liée à la chronologie du ressenti plus qu'à la contrainte syntaxique, et partant semble se donner dans le mouvement immédiat de sa conception, de sa création. Alors même qu'on est dans une tentative de description d'un moment donné, au bord de la narration, Roud n'aime rien tant qu'arracher son texte à sa base racinée, et déchirer l'éventuelle plénitude visée pour qu'explose, comme au ralenti, une éprouvante prière:

"Soleil, soleil, ce n'est plus moi cet homme endormi que tu fomentes, ce corps blême parmi l'étoffe décolorée! Soleil ce chant ivre, jailli de ma profondeur, suspendu musical silence au centre même de mon être, – un seul rai de ta lumière affreuse le transperce comme une flèche la colombe."

"Suspendu musical silence" : l'écriture de Roud ne craint pas d'affronter l'indicible, elle s'y frotte même sans cesse, et jamais il ne se contente de décrire la fuite des nuages ou les stries des branches dans le ciel, à chaque fois ce qui est montré appelle des résonances intérieures, faisant de son être un paratonnerre à la fois humble et glorieux. C'est un travail à rebrousse-mort, une lutte incessante pour rendre le proche visible, et l'Autre possible – "la présence du monde est inéluctable". Parce que se sachant et s'éprouvant "distinct" – séparé: c'est là l'autre nom de Roud… –, l'écrivain suisse fait sempiternelle offrande de sa personne aux choses et aux corps qu'il croise. Un croisement: voilà ce à quoi il aspire, à la fois une façon de voir (des regards se croisent) et de se fondre (du croisement naît autre chose):

"Je suis si divisé que rien n'affecte simultanément tout mon être. Joies, tristesses, passions éclosent çà et là en moi-même. Il y a toujours quelque région que leur illumination laisse obscure."

Chantre et témoin, orphelin et mal-aimé, peintre des ruines agricoles et des muscles endurcis, pictorialiste du sensible, aussi élégiaque de précis, homme blessé mais tenace, Roud reste un incroyable écrivain à découvrir, un continent à part entière, irréductible, magnifique, un écrivain à l'affût de cet "instant suprême […] où l'homme sent crouler sa risible royauté intérieure et tremble et cède aux appels venus d'un ailleurs indubitable."

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Gustave Roud, Œuvres complètes, 4 volumes, éditions Zoé

vendredi 9 décembre 2022

Ernaux et les reproches

Réjouissons-nous: la littérature fait encore débat, ainsi que le montre le débat houleux qui a suivi l'attribution du Nobel de littérature à Annie Ernaux. Attaquée ou encensée, elle ne laisse pas indifférent. A moins qu'au lieu de se réjouir, il faille s'affliger, et constater que ledit débat montre à quel point ce n'est finalement pas la littérature qui fait débat, mais ce que certains aimeraient qu'elle soit: un masque censé dissimuler – mal, évidemment – des intentions et des opinions, louables ou blâmables.

Attaquée, Ernaux l'est sur de nombreux fronts. On lui reproche tout d'abord – et surtout – certaines de ses déclarations qui, bien que ne figurant pas dans son œuvre et relevant de prises de position liées à l'actualité, lui sont comptées à charge, et permettent à des critiques de l'opposer à d'autres écrivains – ainsi, selon Marc Weitzmann, Ernaux est pro-voile alors que Rushdie est sous le coup d'une fatwa; elle serait pour la permanence de l'être alors que Rushdie est pro-Protée… On lui reproche également d'être obsessionnellement "antisioniste" et "ingrate" (Finkielkraut, toujours dans la nuance). On lui reproche l'usage du mot "race", qu'on s'amuse imprudemment à décliner en recourant à des termes dangereux comme "racialisation" ou "déterminisme racial choisi" (Weitzmann). On dit d'elle que "c'est une femme qui aime les hommes; dès l'âge de dix-huit ans" (Assouline) – à un âge, donc, où l'on était pas encore majeure, oh-oh… alors que, bon, si Roth avait été couronné… bref, passons. Enfin, on lui reproche son style, qualifié de "blanc", de "vide", etc., sans s'embêter à définir ce qu'on entend par là (l'absence de métaphores? la méfiance face au lyrisme?) – rappelons que Claude Simon, autre Nobel, se voyait reprocher, allons bon, son style "illisible" parce que tout sauf "sobre". Et sans doute lui reproche-t-on l'attribution du prix Nobel de littérature, qu'elle ne s'est pourtant pas décerné elle-même, que je sache, et qui est cause, en grande partie, de tout ce déferlement outrancier. 

Je ne sais pas ce que pense Annie Ernaux de toutes ces attaques. Elle qui au lieu d'accumuler des œuvrettes a bâti sciemment et savamment une œuvre aux multiples facettes. Elle qui n'a pas séparé la pensée de l'écrit, et s'est penchée avec rigueur et sensibilité sur le sens des mots dans la galaxie sociale. Elle qui s'est attaquée aux préjugés, aux injustices, aux mépris faciles et aux hontes déplacées. Elle qui sans tomber dans le réalisme a su faire entrer le réel dans ses livres en un geste complexe et orchestral de partage (je pense aux Années). Elle qui a su s'exposer sans s'exhiber, s'avancer sans s'imposer, critiquer sans pérorer. On se demande bien à quoi on aurait eu droit si Colette ou Simone de Beauvoir avait eu le Nobel…

Mais laissons le dernier mot à Ernaux, à sa "race": "Naïveté de ma mère, elle croyait que le savoir et un bon métier me prémuniraient contre tout, y compris le pouvoir des hommes. (in La femme gelée)


lundi 14 novembre 2022

mardi 8 novembre 2022

Odoul, maître brun de la grammaire


Il n'y a pas à dire (mais disons-le quand même): l'extrême droite a le chic pour faire glisser le sens sur la patinoire des mots. Ainsi de Julien Odoul, ex-mannequin socialiste devenu porte-parole du Rassemblement national, qui dans deux tweets quasi simultanés s'amuse avec le mot "arme" comme s'il s'agissait d'un dé aux faces aussi aléatoires qu'innocentes. Dans le premier tweet, daté du 5 novembre, il écrit, reconnaissant: "Un immense merci à tous mes frères et sœurs d'armes du #RN qui m'ont élu au conseil national à la 5è place." Dans un grand souci paritaire, Odoul insère le mot "sœurs" dans l'expression "frères d'armes" afin de faire un peu oublier le parfum légionnaire de l'expression. Soit. Mais dans un tweet ultérieur, daté du 7 novembre, il se fend de cette déclaration un peu plus musclée: "Il reste un peu plus de 4 ans pour transformer le @RNational_off en une grande force populaire armée pour remporter l'élection présidentielle afin de rendre notre pays à son peuple." Une grande force populaire armée??!!! Vraiment? Mais non, vous avez mal lu, et si jamais on interrogeait l'intéressé, il vous répondrait qu'il n'a pas jamais parlé de "grande force populaire armée", mais d'une "grande force populaire" qui serait armée – au sens de "prête" – pour remporter l'élection présidentielle…

Bon, le fait qu'il ajoute dans la foulée que le but est de "rendre notre pays à son peuple", fait que l'adjectif "armée", mis en guirlande avec les mots "force"et "remporter", sent un peu la poudre. Mais c'est là justement le but, et tout ça est savamment (?) pesé. Il s'agit toujours de laisser entendre. Et si en outre on sort de la lecture de l'excellent livre d'Olivier Mannoni, Traduire Hitler, dans lequel ce dernier (Mannoni, pas Hitler, hein, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit…) démontre, si besoin était, comment le nazisme et, après lui, l'extrême droite, cherche à se placer gagnant d'abord dans le langage – ce qu'avait amplement souligné Klemperer en son temps –, eh bien on prendra soin de tendre l'oreille dès qu'un sbire d'obédience lepéniste ouvre son clapet. Ce qu'ils – ceux-qu'on-n'a-pas-le-droit-de-traiter-de-traiter-de-fachos – laissent entendre, entendons-le, et ne faisons pas comme s'ils n'avaient pas dit ce qu'ils ont dit. Car ce qu'ils ne peuvent pas dire – sous peine de poursuites –, ils s'abstiennent bien de le taire. 



dimanche 16 octobre 2022

La Maison des feuilles, clé en main et à Bordeaux

 



À l’occasion de la sortie de la nouvelle édition "masterisée" du livre culte La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski (éd. Monsieur Toussaint Louverture), venez assister mardi 18 octobre à une rencontre avec son traducteur Claro et l'éditeur Dominique Bordes, animée par Nicolas Martin.

Une occasion de revenir sur ce livre hors du commun et d'aborder les questions de traduction et d'édition qu'il a posées.


AdresseStation Ausone, 8 rue de la Vieille-Tour, Bordeaux 

La rencontre sera diffusée en direct sur la chaîne YouTube de la librairie Mollat : https://www.youtube.com/LibrairieMollat?cbrd=1&ucbcb=1


vendredi 14 octobre 2022

Traduire Hitler: les justes mots de Mannoni


Traduire Hitler
, d'Olivier Mannoni, est un livre arc-en-ciel, en ce que son spectre nous fait passer par plusieurs couleurs, qui toutes s'opposent à un certain "brun". Ecrit et publié après la parution de l'ouvrage Historiciser le mal, une édition critique de Mein Kampf, ouvrage comportant la traduction (commentée) effectuée par Mannoni du livre de Hitler (éd. Fayard), Traduire Hitler ne se contente pas de retracer la genèse de ce projet éditiorial et d'aborder des questions de traductologie – loin de là.  C'est un véritable livre de bord, sensible et raisonné, mettant en scène l'intelligence et le savoir d'un traducteur face à une tâche pour le moins délicate, qui plus un dans un contexte délicat. Mais en disant "délicat", nous risquerions d'édulcorer la situation, et c'est précisément ce type d'écueils contre lesquels a dû lutter Mannoni. 

Plutôt que d'en rester aux faits, l'auteur revient sur son parcours de traducteur, et l'on mesure alors combien son investissement le disposait à affronter le laid labeur de traduire la prose indigeste d'Hitler. Un investissement moral, érudit, nourri des œuvres de George Grosz, enrichi par de nombreuses traductions liées au nazisme – aux camps, à la Shoah, à la médecine nazie –, un parcours tenace qui nécessitait une solide formation et un estomac non moins solide, au service d'une cause que Mannoni résume ainsi:

"[…] la connaissance de ces textes [les textes écrits par des Nazis] est indispensable, accompagnée par les études des historiens, pour comprendre le fonctionnement de ce régime et, plus généralement, les aberrations des systèmes fondés sur la haine et l'oppression."

Aberration, haine: ces deux éléments, avant d'être des outils concrets et dévastateurs, doivent avoir pénétré la langue, et c'est tout le travail du grand traducteur qu'est Mannoni que de rendre palpable leur insistance dans la syntaxe, le lexique, etc. D'où ce parti pris, en accord avec les éditeurs français, de ne pas essayer de rendre plus "intelligible" qu'elle ne l'est la langue pataude et syllogistique de Hitler.

Le livre de Mannoni revient sur les diverses polémiques qui ont entouré la parution de l'ouvrage, abordant la question essentielle du pourquoi: pourquoi re-traduire Hitler? Pourquoi passer huit ans de sa vie sur une prose immonde qui, de l'avis de certains, comme Johann Chapoutot, "n'a pas joué un rôle central dans l'histoire du nazisme"? A cette question, les réponses qu'apportent Mannoni sont nombreuses, mais l'une d'elles ressort tout particulièrement. 

Dans le dernier chapitre de son livre, intitulé "Echos lugubres", Mannoni, après nous avoir expliqué, exemples à l'appui, comme le nazisme, et Hitler en particulier, avait dévoyé la langue allemande pour, à force de néologismes souvent euphémistiques, faire passer en sous-main l'horreur, prend le temps de remettre quelques pendules à l'heure. Ce rapport vicié au langage n'a pas disparu en 1954, loin de là, et ne s'est pas limité à sortir de la bouche d'un ou d'une Le Pen – depuis l'immonde "Durafour crématoire" de Jean-Marie jusqu'à "l'immigration bactérienne" de Marine. Cet usage frelaté, qui est bien sûr l'apanage de la vieille extrême droite, s'étend comme une marée boueuse, et Mannoni rappelle intelligemment quel chemin le mythe du "grand remplacement" a fait depuis Hitler, comment il est passé de Renaud Camus à Valérie Pécresse en passant par Brenton Tarrant et Zemmour. Il nous rappelle que Viktor Orban a parlé de "race hongrois", comme d'une "race non-mixte". Que Trump a plus d'un point commun avec Hitler: même syntaxe fautive, même raisonnement faussé, même intensité haineuse. Le constat est terrifiant:

"Nous assistons à la remontée des égouts de l'histoire. Et nous nous y accoutumons."

Mannoni, lui, ne s'y accoutume pas, et nous engage à ne pas nous y accoutumer, pour peu que nous réfléchissions, avec lui et quelques autres, sur la façon dont le fascisme a utilisé la langue pour parvenir à ses fins:

"La réflexion circulaire et obsessionnelle, la dégradation du langage allant jusqu'à la dissolution des concepts, l'interversion des termes et des valeurs […] ouvrent grand les portes à ceux qui n'ont justement aucune valeur."

Que ce soit un traducteur qui vienne nous rappeler, nous expliquer, nous faire entendre toutes ces choses n'est pas anodin – et sans doute pourrait-on imaginer un sens nouveau à l'expression "traduire en justice". Notre rapport au langage, dans la vie de tous les jours, est bien souvent négligé, inconscient, impulsif, et nous risquons, si nous n'y prenons garde, de devenir de simples émetteurs de "phrases" ou de termes aussi vides que dangereuses – sans-dent, traverser la rue, ceux qui ne sont rien, etc. Il nous importe, à un moindre degré, d'apprendre à traduire le flot des discours qui nous assaillent. De traduire ce qu'on nous dit pour ne pas être trahi par ce qui est dit.

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Olivier Mannoni, Traduire Hitler, éditions Héloïse d'Ormesson, 15€

mardi 11 octobre 2022

Prix Sade 2022: L'apparence du vivant, un roman signé Charlotte Bourlard

UNE TAUPE CHEZ FLAUBERT

Si, comme l’a dit Buffon, le style, c’est l’homme même, pourquoi ne pas remonter encore un peu plus haut dans la chaîne alimentaire de l’écriture, et avancer que la taupe est le style même. Oui, la taupe, ce talpidé fouisseur, qu’on estime ravageur alors qu’il élimine les limaces. Mais ne quittons pas Buffon tout de suite. Penchons-nous le temps de quelques lignes sur sa conception, sa vision de sa taupe : « La taupe, sans être aveugle, a les yeux si petits, si couverts, qu’elle ne peut faire grand usage du sens de la vue ; en dédommagement, la Nature lui a donné avec magnificence l’usage du sixième sens, un appareil remarquable de réservoirs et de vaisseaux, une quantité prodigieuse de liqueur séminale, des testicules énormes, le membre génital excessivement long ; tout cela secrètement caché à l’intérieur, et par conséquent plus actif et plus chaud. » L’avantage ithyphallique pallie-t-il vraiment l’acuité de la vision ? Laissons le soin aux micropéniens extralucides et aux porn-stars presbytes de résoudre cette épineuse question. Revenons plutôt à la taupe même : creusons la chose. Avant d’établir ses quartiers chez Kafka, ce petit animal a longtemps vécu en terre flaubertienne. Il n’est que d’ouvrir le Dictionnaire des idées reçues du maître de Croisset, pour y trouver sa définition, héritée non sans malice du sieur Buffon : « Taupe. Aveugle comme une taupe. Et cependant elle a des yeux. » Remballons notre sourire ; prenons au sérieux cette assertion. On peut avoir des yeux et être aveugle – autrement dit, ce n’est pas parce qu’on a l’organe adéquat qu’on sait s’en servir. Avoir des visions, en revanche, ne nécessite sans doute guère d’yeux, ou du moins pas de ceux qu’on se frotte machinalement, d’où coulent des larmes proverbiales, qu’on promène sans penser à rien sur tel ou tel paysage. J’aimerais ici avancer l’idée d’un devenir-taupe chez Flaubert. Et tant qu’à faire, d’un devenir-taupe du lecteur de Flaubert. Lors de ma première découverte (scolaire) de Madame Bovary, on m’avait assigné une tâche que j’avais bien vite jugée fastidieuse. On m’avait demandé de relever les occurrences de l’usage de l’imparfait dans ce roman de mœurs. Bêtement, en jeune veau, j’avais établi une liste exhaustive de toutes ces « imperfections » du verbe, en les commentant vaguement, à ras d’humus. Non, m’expliqua le professeur présidant à mon destin, tu n’as pas compris. Où vont ces imparfaits ? Jusqu’où s’enfoncent-ils ? Ou ressortent-ils ? J’avais fini par me prendre au jeu et sonder plus gaillardement les galeries de Madame Bovary, sur quoi s’ouvrit alors, se déplia, ou plutôt m’apparut, tel un prodigieux plan en coupe, l’insoupçonné réseau de la grammaire flaubertienne. Je vis soudain l’imparfait fouisser jusque dans les galeries du passé simple, délogeant sans vergogne ce dernier. Je venais, ni plus ni moins, d’entrer en littérature. Le terrier Flaubert avait fait de moi une taupe, ou du moins un jeune rongeur épris de tunnels. J’ignorais bien sûr à quel point la symbolique – ou plutôt la technique – de la taupe importait à Flaubert. Déjà, dans la version de 1848 de La Tentation de Saint Antoine, la bestiole fait deux apparitions remarquées : « L’âme chaste retournera dans le corps de la taupe, et elle forniquera avec son père et avec sa mère, avec ses enfants et avec ses sœurs. » Et, un peu plus loin : « Qu’est-ce qui fait que les aigles sans tomber se Soutiennent au-dessus des nuées, et que les taupes Sans étouffer se promènent sous la terre ? » Il est clair que cette taupe entretient un rapport complexe avec les pulsions de vie et de mort. Aussi souterraine soit son existence, elle n’oublie pas d’engendrer et de respirer, même aveuglément. Mais en quoi est-t-elle stylistiquement pertinente ? Là, il convient je crois de s’aventurer dans la Correspondance de Flaubert, ce prodigieux réseau de galeries qui, à force de pulvériser la vision classique qu’on a de l’écriture, aboutit à une définition organique, quasi animale du travail poétique. Le 22 septembre 1853, Flaubert, dans une lettre à Louise Collet, écrit ceci : « Il faut se refermer, et continuer tête baissée dans son œuvre, comme une taupe. » Comprenons deux choses : non seulement l’écrivain doit travailler dans l’obscurité toute relative de son œuvre, sans se laisser distraire (admettons que cela devrait aller de soi…), mais encore, mais surtout, il bâtit son œuvre de façon à ce qu’on puisse circuler d’un œuvre à l’autre en empruntant telle ou telle galerie, creusée à la seule force motrice de motifs, de sonorités, d’images, etc. L’œuvre doit être poreuse à elle-même, et c’est à cette seule condition qu’elle peut rêver d’être organique, et non bêtement technique. Grande leçon : plus l’auteur fouisse, et plus le lecteur, à son tour, s’enfonce. (Courage, fouissons !) Et quand Flaubert déclare, toujours dans Correspondance, « La vie ! la vie ! Bander tout est là ! », repensons brièvement à l’impressionnant attribut de notre amie la taupe, que nous avons évoqué plus haut. Qui bande ici ? Le sexe de la taupe ? N’est-ce pas plutôt son œil ? La vision de Flaubert, en perpétuelle érection, écarte alertement les plis du réel pour s’en aller germiner en profondeur. Mais, me direz-vous, où sont les taupes dans Madame Bovary ? Y en a-t-il seulement ? Eh bien, oui, il y en a – mais elles recèlent un des plus grands mystères de la littérature. Rappelez-vous. Charles Bovary vient de perdre sa première épouse – la « première » Madame Bovary (le roman en comporte quatre : la mère de Charles, la première femme de Charles, Emma, et enfin leur fille Berthe). Le père Rouault, lui aussi veuf, tente de remonter le moral à Charles en lui contant son propre chagrin. Et là, il dit ceci – ou plutôt Flaubert écrit cette phrase incroyable : « Quand j’ai eu perdu ma pauvre défunte, j’allais dans les champs pour être tout seul ; je tombais au pied d’un arbre, je pleurais, j’appelais le bon Dieu, je lui disais des sottises ; j’aurais voulu être comme les taupes que je voyais aux branches qui avaient des vers leur grouillant dans le ventre, crevé, enfin. » Vous avez bien lu : « j’aurais voulu être comme les taupes que je voyais aux branches qui avaient des vers leur grouillant dans le ventre, crevé, enfin ». Que font ces taupes dans les arbres, laissées là à pourrir ? S’il s’agit d’une tradition paysanne, liée ou non à la région, je n’en ai trouvé nulle part la mention. Il doit y avoir une explication, sans doute. Mais je veux croire que l’image d’une taupe suspendue, arrachée à son lacis de galeries, exposée en plein jour, comme un chagrin crûment exhibé, nous dit autre chose. Qui sort de son labyrinthe secret encourt de grands risques. Le fait est que, dès qu’Emma s’arrache à son dédale de lectures et de songes, dès qu’elle grimpe aux branches du réel, la mort entre en elle (quand Rodolphe lui déclare sa flamme, il le fait d’ailleurs sur un « tronc d’arbre renversé ».) La taupe-Emma, crevée, enfin ? Ses dernières paroles ? « L’Aveugle ! »

vendredi 23 septembre 2022

Ruscio: l'insoumis à la machine


Regrettons d'emblée que ne soit pas davantage connu l'immense écrivain italien Luigi di Ruscio, poète métallo de son état, auteur également de trois textes à haute teneur biographique, dont je viens de découvrir, grâce à la générosité et au flair des éditions Anacharsis, La neige noire d'Oslo.

Luigi di Ruscio est né en 1930 en Italie mais s'est installé en Norvège à la fin des années 50, où il a travaillé plusieurs décennies dans une usine de métallurgie, département clous. Or des clous, il faut bien reconnaître qu'il en enfonce plus d'un, dans le cercueil de sa patrie délaissée, dans celle, protestante, qui l'a accueillie, ainsi que dans tout ce qui empêche de vivre.

Si l'on voulait définir le style Ruscio, il faudrait mentionner immédiatement son arme de prédilection, l'Olivetti 22, dont il use comme une ardente kalach. Comme l'écrit très justement Angelo Ferracuti dans sa préface, "la puissance expressive et la constante accélération de l'écriture évoque l'engrenage d'une machine, un mécanisme qui ne s'arrête jamais, pressant le mouvement du langage jusque dans ses phases d'inertie, comme si la frénésie aliénante de l'usine se déversait dans la vie". Pour cet autodidacte marié à une Norvégienne et père de quatre enfants, survivre au pays de la neige noire c'est avant tout dérober à la longue journée de travail les quelques heures nécessaires à sa survie poétique. De sa vie, donc, il fera un matériau brut, transformé en furibonde diatribe par la magie de sa langue, une langue qui fonctionne par décharges syntaxiques, et tire sa puissance de la juxtaposition des énoncés.

Comme sous l'impulsion d'une dictée anarchique, mais en tissant en sous-main divers motifs récurrents, Ruscio déballe ses convictions et ses vicissitudes en milieu nordique, sans oublier d'évoquer l'Italie de sa jeunesse. Ecrivant depuis un présent immuable – les jours d'usine se ressemblent tous… –, l'auteur lâche les chiens de son ironie sur tout ce qui bouge, en perpétuel dissident de la cause littéraire, politique et religieuse. Ravageur jusque dans la dérision, il ne croit qu'au staccato de son Olivetti, laquelle s'avère capable de mouliner l'histoire, avec un petit ou un grand h/H:

"Aujourd'hui ma machine à écrire décoche admirablement ses propres vers, il a suffi d'un coup de brosse entre les touches avec une brosse à dents imprégnée de naphtaline, il faut frapper très vite pour suivre les vers, ténèbres et hallucinations se succèdent à toute allure, les touches se superposent et s'emmêlent, aujourd'hui Oslo est la capitale de la tranquillité, rues désertes du dimanche, le bleu d'un jour d'été dans des rues sidérées par tant de silence, elle est vraiment céleste la planète que nous habitons, trop peut-être, on n'appartient pas seulement à l'écrabouillis social, on est dans une planète toute vivante, notre trace est projetée dans l'univers à la vitesse de la lumière, l'eau qui lentement s'écoulait de la neige immaculée était de plus en plus noire, je la fixais comme on fixe un abîme, sans doute aimons-nous les choses seulement quand on est sur le point de les perdre, à coups de crocs, la chair arrachée, les yeux désorbités, ce corps dont nous n'aurons une perception parfaite que lorsque nous serons sur la table d'équarrissage […]."

Musical, obsessionnel, cuisant, le style Ruscio emporte et bouscule, magnifiquement traduit par Muriel Morelli dont l'inventivité semble en totale empathie avec l'auteur. Et bien sûr, c'est à une "petite" maison d'édition qu'on doit cette découverte de tout premier plan. Vous savez désormais où trouver les véritables chefs d'œuvre.

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Luigi di Ruscio, La neige noire d'Oslo, traduit de l'italien par Muriel Morelli, éd. Anacharsis, 18€