Alors que je traduis Jesse Hero, un roman âcre et cruel de
Lawrence Millman (à paraître chez Sonatine), je tombe sur le verbe « tree ».
Pas le substantif « tree », qui veut dire « arbre », mais
le verbe « tree », « to tree », que je ne connaissais pas.
C’est un verbe qui signifie : « forcer à se réfugier dans un arbre ».
Dans le roman que je traduis, il y a un énorme rat qui vit dans une décharge et
qui un jour attaque Jesse, l’anti-héros du roman, un gamin dérangé qui ne pense
qu’à faire le mal (sans penser à mal…). "The rat treed him." Un peu comme Jesse, je n’ai d’autre
choix que de me réfugier dans l’arbre de la traduction. De quitter en vitesse
le sol du monosyllabisme pour grimper branche à branche dans la syntaxe dépliée.
Impossible de créer le verbe « arbrer ». Ça ne marcherait pas. Le rat l’avait arbré. Hum. Le rat l’arbra. Pouah. Personne ne me
suivrait sur ce coup-là, l’échappée serait tout sauf belle. Quant à créer le
verbe « arbriter », n’y pensons même pas, pas ici.
Bien sûr, il existe toujours des
stratégies de contournement. Maniant l’ellipse, je pourrais tenter quelque
chose du genre : « Le rat l’attaqua, et Jesse dut monter dans un
arbre. » Ou : « Attaqué, il se réfugia dans un arbre. »
Profitant du style saccadé, cru, du livre, qui épouse plus ou moins les
convolutions de la pensée primitive de l’enfant, je pourrais aller jusqu’à oser
un « Le rat. Vite, un arbre. », mais on n’est pas là non plus pour
réinventer le télégraphe.
Non, il faut parfois se faire une
raison. Un petit mot de quatre lettres, tel un origami, n’a d’autre solution
que se déplier dans l’eau de la traduction. Est-ce un constat d’échec ?
Bien sûr, même si le lecteur ne saura pas que ce « forcer à se réfugier
dans un arbre », tel l’arbre de l’expression, cache précisément le « tree »
originel. L’échec paraît d’autant plus patent que le sens non seulement est
préservé mais d’une netteté impeccable. Le traducteur est déçu d’avoir à sa
disposition, au niveau sémantique, la solution parfaite, mais sans la
concision qu’offrait « tree ». Toutefois, sa déception est un effet d’optique.
Il sait qu’en règle général l’anglais est friand de monosyllabes. « Rats don’t eat boys, they eat shit.
Why don’t you just go on home and eat a nice supper of shit? The rat
held his ground”, écrit un peu plus loin l’auteur, comme si à chaque mot
correspondant une touche du clavier. Tap. Tap. Tap.
Qu’un verbe puisse à lui seul
résumer un mouvement décomposé et précis ne doit néanmoins pas nous abattre –
nous ne sommes pas des arbres. En revanche, le traducteur pourra y sentir le
rappel d’une langue qui ne cherche pas à se délier, qui procède par saccades,
à-coups, d’une narration avançant pas à pas pour mieux souligner certains
trébuchements. Une cadence s’impose, comme si on tapait doucement avec les doigts
sur le bois de la table qu’on va bientôt jeter à l’autre bout de la pièce. On
va donc être obligé de se réfugier dans l’arbre. Mais dès qu’on en descendra,
promis, on traquera le mot-coup, on veillera à réduire les distances, à changer
les ombres en rats.

