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jeudi 21 février 2013

L'extension de la prose par d'autres moyens

Je vous parlais hier du livre de Christos Chryssopoulos, Une lampe entre les dents (Actes Sud). Un livre qui s'interroge sur la ville et ses nouveaux orphelins, à l'heure de la crise, à la lumière (ou l'ombre?) de la flânerie. Et qui, bien que discret et respectueux de l'inachevé, en dit plus sur la misère que tout ce que pourra en dire jamais le futur président du Salon du livre de Québec, Marc Lévy, lui qui pourtant écrivait dans La première nuit cette phrase-limite qui semble davantage une ode à la synonymie et aux adverbes qu'une chétive tentative avortée de presque pensée:
"Un milliard et demi d'êtres humains vivent dans une misère intolérable, inacceptable, insupportable." (in La première nuit)
Mais passons. La même nuit n'habite pas tous les écrivains, et certains ont des ampoules aux doigts tandis que d'autres les ont seulement dans les yeux, d'où une certaine difficulté à voir au-delà de leur cornée. Revenons à nos moutons errants. A un moment, Chryssopoulos, abordant la question de la violence, se risque à l'aphorisme, même s'il sait que la violence "est une partie constitutive de la vie courante" et donc rétive à la démarche aphoristique. Pourtant, il tente la chose (p. 56 - 57):
• La violence est souvent l'autre face de l'identité.
• La violence se loge dans la langue
• La violence produit des symboles
• La violence est toujours celle de l'autre [etc.]
En lisant ces phrases distinctes, qui oscillent entre définition et formule, et tentent plutôt de faire sens par leur amoncellement, même paradoxal, je repensais à un poème de l'américain Charles Bernstein que j'avais lu la veille, "War Stories", un poème écrit, ou en tout cas paru en 2006 dans le recueil Girly Man. Il me semble répondre assez bien aux questionnements de Chryssopoulos, même s'il leur répond (mais comme un écho) par la poésie; en tout cas il les prolonge, formellement, dans cette gare de triage qu'est l'esprit sciemment bombardé du lecteur:
La guerre est l'extension de la prose par d'autres moyens.
La guerre c'est ne jamais avoir à dire qu'on est désolé.
La guerre est l'issue logique de certitude morale.
La guerre est la résolution par le conflit pour les handicapés esthétiques.
La guerre est un bateau qui va lentement au ciel et un train qui fonce en enfer.
La guerre est soit l'échec à communiquer soit la forme d'expression la plus directe possible.
La guerre est le premier recours des scélérats.
La guerre est le droit légitime des impuissants à résister à la violence des puissants.
La guerre est illusion tout comme la paix est imaginaire.
J'arrête là, ce qui n'est pas le cas, loin s'en faut, de la guerre, qui est sûrement, à bien y regarder, intolérable, inacceptable, insupportable, voire inadmissible. "La violence est toujours celle de l'autre"? CQFD

lundi 4 février 2013

Court sur phrase

On évoquait ici l'autre jour Marc Leidner, mais on avait oublié de signaler qu'en plus du recueil mentionné – Beauty Was the Case that They Gave Me –, Leidner s'est fendu d'un petit opus d'aphorismes; The angel in the dream of our hangover (Sator Press, 2011). Bon, l'aphorisme, c'est de la dentelle qui se déchire quand on la mâche trop vite, c'est de la toile d'araignée servant à lancer des poids en plomb, ça dépend du moment, aussi, ça peut ravir ou agacer, lasser ou transporter, c'est une perle planqué parmi des pourceaux et parfois déguisée en œil de truie, on ne sait plus, ça fricote avec le récit, ça chipe des idées aux éclairs, c'est long et c'est court, intense et flexible, parfois c'est un cure-dent d'une redoutable efficacité, parfois juste le minuscule morceau que vous délogez avec et qui était, mais trop tard, vous l'avez jeté, en or. Ça se lit à la becquée, par pincée, d'un air sceptique et enjoué, même si on ne peut s'empêcher de les avaler comme des bonbons, jusqu'à épuisement du suc. En voici donc quelques-uns signés Marc Leidner, plutôt décalés, car, comme le précise l'auteur, "wit is the bastard of wisdom and vanity" – le trait d'esprit est le bâtard de la sagesse et de la vanité:

Quand des choses compliquées se combinent pour former quelque chose de complexe, il n'y a pas de mystère.

Il voulait être un super-héros, du coup il a emménagé à Brooklyn et il est devenu invisible.

Dieu est un bon humoriste, mais il ne connaît qu'une blague et elle dure vingt-quatre heures.

Le propos de l'aphorisme n'est pas d'illustrer une pensée profonde ou belle, mais d'épargner à l'aphoriste l'horreur d'un silence équivoque.

L'art est le préservatif du sens; accomplissez les mêmes actes sans lui, et les religions naissent.

On ne peut pas lutter contre l'inondation en donnant des coups dans l'eau, mais c'est ce que fait la poésie.

Le rythme est le braille de la raison.

La montagne croit qu'elle a quitté la terre.

C'est tout pour ce soir. Demain, on fera un petit saut du côté de autres poètes singuliers, Ben Mirov et CaConrad. Parce que vous le valez bien.


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On peut aussi aller lire d'autres aphorismes de Leidner combinés à des photos de Ken Baumann