Le style: son centre serait-il partout et sa circonférence nulle part – ou l'inverse? Hier, on l'a vu associé à un prix, mais dépourvu de toute valeur. Aujourd'hui, le voilà historique, sous la plume de Pierre Bergounioux, dont paraît aux éditions de l'Olivier un court essai, Le style comme expérience. Une soixantaine de pages qui tournent autour d'une intuition tout entière résumée au dos du livre, et qui est que le style serait historiquement lié à l'émergence de l'esclavage. Mais très vite, une nuance est apportée: ce n'est pas le style en fait, qui naît des conditions d'asservissement, mais l'écriture. Allons bon. Pourquoi alors parler de "style", en intitulé ? On s'attendait, à tout le moins, à des considérations d'ordre littéraire, faute d'une évocation sensible. On s'attendait surtout à plus de tensions, à lire un texte qui, à l'instar par exemple de ceux de Meschonnic, "fait ce qu'il dit". Mais Bergounioux creuse un sillon pataud, se faisant le scolaire historiographe de l'apparition de l'écriture, ne nous épargnant même pas l'inéluctable définition et le fatal rappel étymologique du mot "style". Rien ne nous est tu d'un savoir cent fois compilé: Cro-Magnon (p.9), les ruines de Sumer (p.12), le cru et le cuit, Gilgamesh, etc. On apprend que "l'écriture fixe la parole" (p.13); que "la phrase la plus longue de notre littérature est de Marcel Proust" (ah bon?); que l'œuvre de Proust, invoquée entre Cro-Magnon et Sumériens, est "d'une richesse inépuisable" (tiens donc?); que "les divers modes de production supposent, tous, la division du travail et la formation […] de classes" (sans blague?); que Hume et Hobbes sont "de flegmatiques Anglo-Saxons" (diantre!).
Que fait Bergounioux? Que cherche-t-il à faire? Tantôt il se réfugie dans l'objectivité, le factuel, en scribe docile; tantôt il lâche une intuition, sibylline, comme par exemple quand, après avoir expédié Freud, Einstein, Husserl et l'Allemagne nazie en quinze lignes, il assène:
"C'est pourquoi la littérature s'exile pour tout reprendre, elle aussi, aux fondations, au fin fond du Mississipi."
Quelle que soit la validité de cette intuition, elle méritait d'être creusée, et on voit mal l'intérêt de laisser au lecteur, qu'on a traité jusqu'ici en élève assoupi, deviner qu'on évoquait Faulkner. Surtout, elle manque singulièrement de "corps" dans cet essai qui s'enfonce dans la dissertation comme dans son ombre.
Bergounioux délaisse ensuite l'épatante aventure de l'écriture (l'argile! Persépolis!) pour nous causer littérature. On a droit à l'épisode napoléonien du Rouge et le Noir, par l'entremise de Stendhal qui "possède comme personne l'art de raconter" (précieux renseignement…). Puis d'autres invités-surprises défilent, comme sur un idéal plateau d'Apostrophes: Joyce ("malvoyant"), Kafka ("poitrinaire"), Proust ("asthmatique"). A ce stade de "vignettisation", on se frotte les yeux. Les clichés, pensés et écrits ici, font la queue comme devant un pôle emploi littéraire, et on reste un peu sceptique devant cet "esprit de suite qui guident les artistes", dont nous parle l'auteur à propos de Faulkner, qui enfin vint, of course. Le livre s'achève sur le point nodal de la thèse de Bergounioux: le style reste entaché d'un relent d'inégalité. Le plaisir stylistique est encore impur (mais ça changera, quand nous aurons instauré l'égalité entre les hommes, patience).
La copie refermée, on reste songeur, Bic aux lèvres. Le style comme expérience? Ce sont bien les deux seuls mots dont on ne trouvera aucune résonance dans ce texte.
