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jeudi 12 janvier 2017

Typologie des livres qu'on a lus (ou presque)

De toute évidence, la liste des livres qu'on n'a pas lus s'étend à l'infini et prend même ses aises malgré nos efforts, ce qui rend assez ridicule la liste des livres qu'on a lus. Mais, concernant cette deuxième catégorie, celle des livres qu'on a lus, on peut procéder à des sous-catégories intéressantes, qui permettent de mieux cerner notre addiction à la lecture:

1/ les livres qu'on ne se rappelle pas avoir lus (mais qu'on sait qu'on a lus pour de nébuleuses raisons);
2/ les livres qu'on a pas finis (mais sans pouvoir savoir exactement à quel endroit on s'est arrêté);
3/ les livres qu'on croit avoir fini mais en fait non (plus nombreux qu'on ne le croit);
4/ les livres qu'on a pas lus mais qu'on croit avoir lus (ils sont légion);
5/ les livres qu'on a détestés (moins nombreux qu'on ne le pense);
6/ les livres qu'on a lus parce que forcés et contraints et que souvent on n'a pas aimés (ils auront leur  glorieuse revanche);
7/ les livres qu'on a lus en se forçant à les aimer parce qu'ils étaient écrits par des proches (ils font partie intégrante de notre dimension compassionnelle et faux-cul);
8/ les livres qu'on a aimés parce que la personne qui vous les conseillait nous était chère (ils ont permis de mettre fin à certaines affections);
9/ les livres qu'on a lus parce qu'il n'y avait rien d'autre à lire sous la main (ils sont souvent esclaves du hasard objectif, heureusement);
10/ les livres qu'on a lus et qui nous ont changé radicalement (nous aimons croire qu'on peut changer);
11/ les livres qu'on a lus à haute voix (trop rares);
12/ les livres qu'on a oubliés dans le train (on se demande longtemps pourquoi):
13/ les livres qu'on a lus sans rien y comprendre (avec fierté et honte à parts égales);
14/ les livres qu'on a lus au vu de tous pour se faire mousser (ça marche rarement);
15/ les livres qu'on a lus quand on avait de la fièvre (ils restent mystérieusement troués et voilés);
16 les livres qu'on a lus à toute vitesse comme si on avait soif (sensation très nette de flou);

Il serait également intéressant de dresser une liste des raisons pour lesquelles on n'a pas encore lu tel ou tel livre: appréhension, procrastination, désintérêt, dégoût, ignorance, naïveté, etc. Par exemple, en fin d'année, alors que j'avais dix mille choses à lire, j'ai préféré emporter le Don Quichotte que je n'avais jamais lu. Là, on tombe dans des catégories fascinantes: celles des livres qu'on a pas "encore" lus, mais qu'on a l'impression de connaître parce qu'on aurait "dû" les lire depuis un bail, et dont on connaît grosso modo les grandes lignes et l'impact. On pénètre l'autre par le bout du familier. On entre en connaissance de cause mais pas d'effet.

Mais ma liste préférée reste celle des livres qui, sortis de nulle part, vous entraînent lentement au fond d'eux-mêmes sans prévenir, à votre insu, presque. Ils résistent autant qu'ils donnent, comportent des zones insondables qui guettent notre maturation improbable. Ils déforment les poches de la mémoire, laissent des angles dans les coussins de notre confort. Leur charge thermique se fait sentir bien après qu'on les a serrés entre nos doigts. Ils sont muets mais riches. Discrets mais doués en extase. Ils sont amphibies, mobiles, gais dans la douleur et tourmentés dans l'aise. Tout sauf immobiles. Ils nous habitent et explosent lentement. Ils n'ont pas de moi, pas d'ego, pas d'ambitions, ils boitent et bégaient, mais leurs ongles poussent bien après la fermeture de la couverture qui les obscurcit. Leur voix est un visage, et leur visage un muscle. Ils sont étrangers à eux-mêmes, sous-tendus par un métissage des formes riche en devenirs. On les lit comme si on se noyait dans une lumière avide. A côté deux, tous les autres livres ressemblent à des bigorneaux pourvus d'un appareil dentaire qu'ils prennent pour une prothèse pénienne. 

mardi 27 octobre 2015

Histoire de version

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© Gerhard Richter
Passons une fois de plus par Claude Simon. Pour parler traduction, bien sûr. Faisons donc escale dans Histoire, où le « thème » de la « version » joue un rôle et tient une place prépondérantes, ou du moins récurrentes, puisque l'enfant du livre peine à plusieurs reprises sur des passages des Métamorphoses d'Apulée, les faisant bégayer, les "ahanant" pour mieux les laisser polliniser le texte. Il est aidé dans cette tâche par l'oncle Charles, et à l’instar de ce dernier, on aimerait parfois dire aux lecteurs qui renoncent à se dissoudre dans Simon ce que cet oncle bienveillant et revêche déclare au narrateur enfant qui cale au seuil de la version :
« Est-ce que tu ne crois pas que tu pourrais au moins faire semblant de la préparer avant de venir me dire que tu n’y comprends rien ? »
Oui, un peu de préparation, ça ne serait pas plus mal, non? Ou du moins l'illusion d'une préparation… C’est un moment crucial dans le livre, bien sûr, car l’oncle Charles n’est pas dupe, pas plus que Simon, quant à notre esprit de sérieux. Nous sommes souvent des lecteurs paresseux, distraits, insuffisamment roublards. Voilà sans doute pourquoi le grand Charles pousse un peu plus loin le bouchon rhétorique et demande alors à l'enfant:
« […] pendant combien de temps as-tu fait semblant de faire semblant ? »
Phrase stupéfiante, question carabinée, à laquelle il serait bon que tout lecteur, voire tout traducteur, réponde. Ne faisons-nous pas en effet, quand nous lisons, ou quand nous traduisons, semblant de faire semblant ? Le simple fait que l’action de feindre puisse être dédoublée, emboîtée dans son propre effet de miroir, est en soi assez mystérieux. Cela suffit pourtant à nous convaincre que quelque chose d’essentiel est ici à l’œuvre.

Nous feignons d’être plus ou moins prêt aux expériences de lectures qui nous attendent, mais c’est une illusion. Rien ne nous prépare vraiment à certains chocs littéraires. Mais pour entrer et avancer dans ces lectures qui déstabilisent, étant elles-mêmes nées d’un savant, d'un violent désaxement et ne concevant plus l’équilibre que de façon dynamique, pour ainsi dire fildefériste, pour ne pas (trop) nous perdre dans leurs méandres, il se peut que nous feignions d’y entendre quelque chose – un écho ? –, et c’est sans doute cette comédie de l’entendement – où la stupeur décide de se déguiser en confiance – qui nous en ouvre certaines portes, facilite certaines figures, permet quelques bonds, un peu comme quelqu’un qui mimerait la cécité pour tromper la nuit et finirait pas savoir se diriger dans l’obscurité.
Feindre, c’est aussi ruser. Et l'on peut, pourquoi pas, feindre de ruser — ce dont les textes ne se privent pas, non?

mardi 30 septembre 2014

Immobile / en feu: c'est demain, à Marseille

Montpellier surnage péniblement mais l'iPhone 6 débarque en Chine. On n'a plus le droit d'enfumer les enfants en voiture, mais Jennifer Lawrence vient de… — bon, bref, tout baigne. On a fini par venir à bout du mois de septembre. 
Pour bien commencer octobre, qui ne devrait pas tarder, je serai demain mercredi 1er à Marseille, dans le cadre du festival Actoral pour une lecture.
Ça s'appellera "Immobile en feu", ça aura lieu à 19h30 au Théâtre des Bernardines. Durée estimée : 45 minutes (mais a priori plutôt 44 minutes). Ça coûtera 5€ / 3€. Voici en gros de quoi il sera question:
"Comment rester immobile quand on est en feu ? Ou encore : Comment écrire un livre quand c’est le livre qui cherche à s’écrire ? S’interroger sur le processus d’écriture d’un livre, mais de l’intérieur, en l’écrivant déjà, en dérapant déjà, déjà pris dans sa dynamique, ses risques — écrire ses balbutiements, mais comme si on était déjà à l’intérieur de Babel. Il sera donc question d’accidents de voiture, de strip-tease et de cannibales. Parce qu’on ne sait jamais"
Venez très beaucoup s'il te plaît. Juste après ma lecture, si vous restez dans la salle, vous pourrez assister à un spectacle d'Antoine Boute et Arnaud Saury intitulé "Stagiaires, larmes, tropiques", à 20h30, d’après Les Morts rigolos (2014) et Tout public (2011) d’Antoine Boute, des livres dont Le Clavier vous a déjà causé.
Je vous laisse quelques heures car je dois aller me procurer un flacon de xylocaïne non adrénalinée dans une pharmacie en grève, ce qui n'est pas gagné mais néanmoins plus facile que d'imaginer une majorité de femmes au Sénat.

mardi 26 novembre 2013

Neuf fois sur le métier: lire et traduire

Combien de fois un traducteur lit-il le livre qu'il traduit? Eh bien, il le lit une première fois, sous forme de manuscrit, de livre, ou de pdf (lecture déflorante). Bon, d'accord, il arrive qu'on ne lise pas l'ouvrage en entier, histoire de se ménager un peu de fraîcheur au moment d'abattre la forêt…
Puis il le lit à mesure qu'il le traduit, du coin de l'œil, en un perpétuellement décollement – et ce deux fois, une fois quand il lit la phrase pour s'assurer qu'il la comprend (lecture tremplin), une autre fois en la traduisant (lecture d'adieu).
Ensuite, il le lit encore deux fois, mais de l'autre côté, dans sa réapparition en français, une fois quand il tape son texte (il écrit, ergo il lit: lecture-écriture), texte qui n'est bien sûr qu'un premier jet — puis une autre fois quand il relit ce qu'il vient juste de taper pour amender, corriger au débotté (lecture de tapissier – qui lisse, tend, défroisse, recloue).
Quelques centaines d'heures plus tard, il lit sa traduction désormais achevée mais pas rabotée, et c'est là commence le gros œuvre (il se produit alors sûrement de multiples micro-lectures, mais ne mégotons pas: c'est la lecture-silence-on-tourne).
Puis il l'imprime et le lit parce que rien ne vaut une relecture sur papier (lecture en flux tendu). Puis il le lit quand l'éditeur lui renvoie son texte avec des propositions de corrections (lecture stroboscopique). Puis il le lit quand on lui envoie le premier jeu d'épreuves: lecture de la dernière chance. (Ne comptons pas une éventuelle et ultime relecture lors d'une réédition – lecture remords)

Faites le calcul. En moyenne, un traducteur lit donc neuf fois le texte (trois fois dans sa version originale, six fois dans sa version en cours ou quasi achevée). Et c'est là un minimum. Certes, on pourrait contester à certaines de ces "lectures" leur statut de véritable lecture. Ce sont, il est vrai, des modalités de lecture, générées par le texte qui exige qu'on fasse de lui un usage autre que déglutif. Le cerveau découvre alors que l'acte de lire ne cesse de revenir, qu'il est omniprésent, qu'il fonde l'écriture, la traduction et jusqu'au détachement d'avec le texte à lire. Comme si la lecture se différenciait du texte pour exister en soi et devenir alors nomade, hésitant entre un éternel détour et  un devenir-imperceptible. Le texte, qui s'est donné à lire, disparaît alors au profit de sa lecture diffractée, réinventée.
L'autre soir, Georges-Arthur Goldschmidt me parlait d'une envie qui le chatouillait depuis quelque temps : refaire une de ses propres traductions, histoire voir ce qu'il en serait plusieurs années après. Décidément, le roi lire n'est pas prêt de jeter sa couronne…

jeudi 18 avril 2013

La peur et la poussière: relire or not relire

Qu'il est retors ce rapport que nous entretenons avec nos livres préférés, avec ceux dont la lecture a scarifié (et non sacrifié) nos vies! Prenez Baudelaire. Ou Lautréamont. Quand vous les lisez à dix-sept ans, vous grimpez au plafond. (Bon, si vous êtes dans une mansarde, l'effet n'en est que plus violent, d'un point de vue ne serait-ce que crânien.) Bref, Baudelaire, soudain, importe. Lautréamont, fiévreusement, compte. Et vous accompagnent toute votre vie comme le fameux guignon de Charles. Pourtant, est-ce que je lis souvent Baudelaire? Baignè-je dans Isidore? Quand les ai-je relus pour la dernière fois? Et Céline? Et Kafka? Et Artaud? Et Maurice Ca— Non, pas lui.
Il faut se rendre à l'évidence: à moins  d'être à la retraite ou tuberculeux (ou nanti), notre rapport à nos livres fétiches est de l'ordre de l'esquive inconsciente. Du déni insouciant. Est-ce parce que nous avons peur d'être déçu en les relisant? Ou parce que, tout simplement, le temps nous manque pour y revenir, et que nous préférons découvrir d'autres auteurs? Ô comme nous sommes volages avec le papier!
Il y aurait une autre explication. L'instant de la lecture est un instant unique, qui s'est accouplé à jamais à des lumières, des positions, des parfums, des pensées. Certes, nous savons fort bien, par expérience, que relire est rarement "décevant"; tout au contraire, le livre relu s'emplit d'aise à notre seul retour, et nous offre davantage, il se déplie, fait le paon, raconte d'autres rivages, rouvre d'autres usines. Mais nous restons souvent timorés, un pied dans l'eau, sabot figé, comme s'il y avait inquiétude à rebrousser chemin – nous nous méfions. Oui, bien sûr, malgré nos allégations du contraire, nous savons que Proust ou Laclos ne vont pas nous décevoir. Ils tiennent le coup.
Alors nous nous leurrons en nous disant que, peut-être, si ça se trouve, telle lecture était plus percutante à l'adolescence. Tssss. Ce que nous savons, au fond de nous, c'est que ce n'est pas le livre qui a changé mais nous, et sans doute notre plus grande peur est-elle celle-ci: Non pas:: Vais-je trouver des défauts, des faiblesses, chez Rimbaud? Mais::: Et si je ne ressens plus la même émotion, que vais-je penser du lecteur que je suis devenu? Vais-je, page à page, me décevoir, ne pas me reconnaître?
Le livre, aussi puissant soit-il, contiendrait donc en lui la menace (la promesse?) d'un jugement. En ne nous faisant plus le même effet, il ne ferait que nous dire: Comme tu as abdiqué! Comme tu as refroidi! Mais surtout, sentant notre désaffectation, il nous susurre: Pourquoi ne reviens-tu pas? Aurais-tu peur d'être à nouveau aussi violemment secoué que tu le fus, naguère?
En fait, certains livres sont si forts (comme on le dit d'un parfum, d'un athlète) qu'on se dit: Si je replonge dans leur houle qui est acide, vais-je devoir, par fidélité ou fatalité, remettre ma pendule à l'heure alpha de leur lecture et recommencer ma vie là où je l'ai laissée lors de la lecture de leur dernière page? Nous les vivons, donc, comme des détonateurs. Même cause, même effet: sommes-nous prêts à remettre ça?
Ou avons-nous peur de trouver, entre leurs pages, telle une fleur aplatie par l'insouciance, un marque-page dont nous n'aurions aucun souvenir, apprenant ainsi que tel livre, dont nous répétons à l'envi à notre entourage qu'il nous a façonnés, n'a jamais, allez savoir, été lu au-delà de la page 32.
Non, la vérité vraie, c'est que c'est le livre qui nous lit, et non l'inverse. Et comme nous, il est lâche, superstitieux, fragile. Il enrage et fulmine, roucoule et mutile. Sa vengeance est un silence qui prend son temps, notre temps. Il nous offre le souvenir et l'oubli dans la même illusion, la même vérité. Il nous a pris sur une étagère, nous a ouvert, nous a dévoré. Puis il nous a remis à notre place. Et depuis nous attendons qu'une main nous déloge et nous dépoussière.