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dimanche 9 juillet 2017

Films 19 & 20 : L'Enfance d'Ivan & Latifa – Fin du Festival…

L'enfance d'Ivan, d'Andreï Tarkovski, 1962

Premier long métrage de Tarkovski, et déjà un émerveillement de bout en bout, ou plutôt de plan en plan,  avec des flash-backs / souvenirs métamorphosés en rêves, la présence magique de l'eau-miroir, l'opposition légèreté/pesanteur. Appelé au pied levé pour remplacer le réalisateur qui devait tourner cette adaptation d'une nouvelle de Vladimir Bogomolov, et qui avait déjà mille cinq cents mètres de pellicule, Tarkovski, à peine la trentaine, imposa de tout changer (casting, scénario…) et de tout recommencer, évitant ainsi aux spectateurs ce qui aurait sans doute été un film patriotique de plus.

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Latifa, le cœur au combat, d'Olivier Peyon et Cyril Brody, 2017, 1h37


Documentaire sur le combat que mène Latifa Ibn Ziaten, cette femme dont le fils militaire a été assassiné par Mohammed Merah le 11 mars 2012. Les deux réalisateurs ont suivi Latifa dans ses nombreux déplacements et interventions pour parler aux jeunes, les mettre en garde contre la tentation du terrorisme, leur insuffler du courage, leur parler en toute simplicité. Infatigable et déterminée, à la fois sereine et brisée à l'intérieur, Latifa sait trouver les mots pour déverrouiller les cœurs des ados. C'est produit par Haut et Court, donc c'est bien. Sortie le 4 octobre.


***

Voilà, c'est la fin de cette série de brèves chroniques sur le Festival du Film de La Rochelle, où je me suis rendu pour la troisième année consécutive. Une semaine, une vingtaine de films. Des files d'attente d'une heure, toujours agréables. Des organisatrices impeccables. Des copies restaurées. Des avant-première en pagaille. Docu, fiction, débats, rencontres, ciné-concerts, you name it. Et cerise sur le gâteau: pas de compétition, rien que du bonheur. Bon, on éteint le projo et on rouvre un livre. En plus, jeudi, on se rend à La Baule pour participer à Ecrivains en bord de mer – on vous en parlera.

jeudi 6 juillet 2017

Film n°15: Andreï Roublev

Andreï Roublev, d'Andreï Tarkovski, 1969 (tourné en 1966), 2h45


Là encore, impossible et vain de revenir sur ce film en quelques lignes. Arrêtons-nous donc sur le prologue qui, comme c'était le cas pour Le Miroir, tient une place autonome et profondément métaphorique. On y voit (très brièvement, car on a surtout son point de vue subjectif) un dénommé Yefim occupé à la préparation d'un ballon à air chaud, au moyen duquel il s'envole, in extremis (ils sont attaqués…) du haut d'une église – l'église de l'Intercession-de-la-Vierge. Il survole alors le paysage, rase les eaux de la Nerl (on est Bogolioubovo) et plane au-dessus du couvent, avant d'atterrir en catastrophe.

Avant de narrer la vie du peintre Andreï Roublev, dont on sait fort peu de choses, le cinéaste s'est donc concentré sur cet étrange homme volant, s'inspirant d'un certain Furvin Kriakutnoi, lequel aurait précédé les Montgolfier dans leur invention, et aurait effectué un premier vol au début du 18ème siècle aux environs de Kostroma.

La scène est haletante. Il y a urgence. Des soldats attaquent de partout, tentent d'empêcher l'ascension. La ballon est une chose grossière, une espèce d'animal informe à la peau rugueuse, qui enfle et se cabre au milieu des cris et des échauffourées. On peine à trancher les longes qui le retiennent au sol. Une fumée noire et grasse pénètre difficilement dans ses entrailles. Enfin il s'émancipe, s'arrache, monte. On entend Yefim s'émerveiller, rire, se moquer des hommes cloués au sol, on le sent balloté entre la surprise et la joie.

A la libération de cette forme répond, dans le film, une autre scène de "formation", celle de la cloche monumentale que fait construire Boriska, qui pourtant n'a pas hérité le secret de sa fonte. La cloche et le ballon forment pour ainsi dire les parenthèses du film. Deux formes creuses, nées d'une pure volonté, travaillées à l'instinct et dans la précipitation, chacune motivée par la nécessité de sauver sa peau (Yefim est attaquée; Boris risque la décapitation en cas d'échec). Deux formes qu'il va falloir ouvrir au sens. Et entre les deux, la vie de Roublev, ses stations de croix, ses doutes, ses renoncements, son entrée dans le silence puis sa décision de se remettre à peindre.

L'air chaud de l'audace envahit la toile rugueuse, le vent furieux du battant anime la cloche. L'envol est un pari contre les hommes, un acte de foi, un combat contre le vide. Un cadre en expansion, en attente de résonances.

lundi 3 juillet 2017

Festival du Film de La Rochelle, Film n°8 – Le Miroir, de Tarkovski

Film n°8 – Le Miroir, d'Andrei Tarkovski, 1974, 1h46

Impossible ici bien sûr de revenir en détail sur la beauté de ce "Miroir", à la fois double et déformant, sur le brouillage quasi proustien auquel se livre le cinéaste malade sur son enfance puis sur son couple, sa condition de père. En revanche, attardons-nous sur la première scène, que la suite fait souvent oublier.

L'enfant allume la télé et le spectateur est alors transporté dans la scène diffusée : une femme hypnotise un jeune homme bègue et, par la suggestion, le débarrasse de son handicap. Commencer ainsi Le Miroir n'a bien sûr rien d'anodin. Avant d'en venir aux souvenirs, aux chassés-croisés entre passé et présent, Tarkovski nous place dans un monde intermédiaire, en noir et blanc, un écran dans l'écran, des limbes pour ainsi dire, où se déroule une scène cathartique.

Hypnose, suggestion, guérison. Ici, curieusement, il s'agit d'oublier (un blocage), alors que tout le film baignera dans le souvenir. Quelqu'un n'arrive pas à s'exprimer, n'arrive pas à parler sans piétiner dans la langue: il s'agit donc de convoquer chez lui les forces latentes de sa volonté subconsciente afin qu'il surmonte l'obstacle de sa diction entravée. Faut-il en conclure que, pour Tarkovski, la caméra se livre sur le sujet filmé également à un processus hypnotique? Paradoxalement, l'image du miroir, elle, renvoie, au dédoublement, qui semble faire écho au bégaiement. On pourrait donc en inférer une nuance structurelle entre les motifs du bégaiement et du dédoublement. Le premier est stérile, de l'ordre de l'empêchement, du statique – il nécessite l'oubli. L'autre est dynamique, il répète mais pour faire naître des différences – il convoque la mémoire. Mais tous deux, à leur façon, se reflètent aussi…

Faut-il dès lors s'étonner qu'au thème de l'hypnose, qui inaugure le film, réponde celui de la lévitation, quand la mère flotte dans les rêves de l'enfant ? Le souvenir, on le sent bien, est chez Tarkovski un acte magique, le sésame créatif permettant de traverser le miroir.