lundi 14 novembre 2022

mardi 8 novembre 2022

Odoul, maître brun de la grammaire


Il n'y a pas à dire (mais disons-le quand même): l'extrême droite a le chic pour faire glisser le sens sur la patinoire des mots. Ainsi de Julien Odoul, ex-mannequin socialiste devenu porte-parole du Rassemblement national, qui dans deux tweets quasi simultanés s'amuse avec le mot "arme" comme s'il s'agissait d'un dé aux faces aussi aléatoires qu'innocentes. Dans le premier tweet, daté du 5 novembre, il écrit, reconnaissant: "Un immense merci à tous mes frères et sœurs d'armes du #RN qui m'ont élu au conseil national à la 5è place." Dans un grand souci paritaire, Odoul insère le mot "sœurs" dans l'expression "frères d'armes" afin de faire un peu oublier le parfum légionnaire de l'expression. Soit. Mais dans un tweet ultérieur, daté du 7 novembre, il se fend de cette déclaration un peu plus musclée: "Il reste un peu plus de 4 ans pour transformer le @RNational_off en une grande force populaire armée pour remporter l'élection présidentielle afin de rendre notre pays à son peuple." Une grande force populaire armée??!!! Vraiment? Mais non, vous avez mal lu, et si jamais on interrogeait l'intéressé, il vous répondrait qu'il n'a pas jamais parlé de "grande force populaire armée", mais d'une "grande force populaire" qui serait armée – au sens de "prête" – pour remporter l'élection présidentielle…

Bon, le fait qu'il ajoute dans la foulée que le but est de "rendre notre pays à son peuple", fait que l'adjectif "armée", mis en guirlande avec les mots "force"et "remporter", sent un peu la poudre. Mais c'est là justement le but, et tout ça est savamment (?) pesé. Il s'agit toujours de laisser entendre. Et si en outre on sort de la lecture de l'excellent livre d'Olivier Mannoni, Traduire Hitler, dans lequel ce dernier (Mannoni, pas Hitler, hein, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit…) démontre, si besoin était, comment le nazisme et, après lui, l'extrême droite, cherche à se placer gagnant d'abord dans le langage – ce qu'avait amplement souligné Klemperer en son temps –, eh bien on prendra soin de tendre l'oreille dès qu'un sbire d'obédience lepéniste ouvre son clapet. Ce qu'ils – ceux-qu'on-n'a-pas-le-droit-de-traiter-de-traiter-de-fachos – laissent entendre, entendons-le, et ne faisons pas comme s'ils n'avaient pas dit ce qu'ils ont dit. Car ce qu'ils ne peuvent pas dire – sous peine de poursuites –, ils s'abstiennent bien de le taire. 



dimanche 16 octobre 2022

La Maison des feuilles, clé en main et à Bordeaux

 



À l’occasion de la sortie de la nouvelle édition "masterisée" du livre culte La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski (éd. Monsieur Toussaint Louverture), venez assister mardi 18 octobre à une rencontre avec son traducteur Claro et l'éditeur Dominique Bordes, animée par Nicolas Martin.

Une occasion de revenir sur ce livre hors du commun et d'aborder les questions de traduction et d'édition qu'il a posées.


AdresseStation Ausone, 8 rue de la Vieille-Tour, Bordeaux 

La rencontre sera diffusée en direct sur la chaîne YouTube de la librairie Mollat : https://www.youtube.com/LibrairieMollat?cbrd=1&ucbcb=1


vendredi 14 octobre 2022

Traduire Hitler: les justes mots de Mannoni


Traduire Hitler
, d'Olivier Mannoni, est un livre arc-en-ciel, en ce que son spectre nous fait passer par plusieurs couleurs, qui toutes s'opposent à un certain "brun". Ecrit et publié après la parution de l'ouvrage Historiciser le mal, une édition critique de Mein Kampf, ouvrage comportant la traduction (commentée) effectuée par Mannoni du livre de Hitler (éd. Fayard), Traduire Hitler ne se contente pas de retracer la genèse de ce projet éditiorial et d'aborder des questions de traductologie – loin de là.  C'est un véritable livre de bord, sensible et raisonné, mettant en scène l'intelligence et le savoir d'un traducteur face à une tâche pour le moins délicate, qui plus un dans un contexte délicat. Mais en disant "délicat", nous risquerions d'édulcorer la situation, et c'est précisément ce type d'écueils contre lesquels a dû lutter Mannoni. 

Plutôt que d'en rester aux faits, l'auteur revient sur son parcours de traducteur, et l'on mesure alors combien son investissement le disposait à affronter le laid labeur de traduire la prose indigeste d'Hitler. Un investissement moral, érudit, nourri des œuvres de George Grosz, enrichi par de nombreuses traductions liées au nazisme – aux camps, à la Shoah, à la médecine nazie –, un parcours tenace qui nécessitait une solide formation et un estomac non moins solide, au service d'une cause que Mannoni résume ainsi:

"[…] la connaissance de ces textes [les textes écrits par des Nazis] est indispensable, accompagnée par les études des historiens, pour comprendre le fonctionnement de ce régime et, plus généralement, les aberrations des systèmes fondés sur la haine et l'oppression."

Aberration, haine: ces deux éléments, avant d'être des outils concrets et dévastateurs, doivent avoir pénétré la langue, et c'est tout le travail du grand traducteur qu'est Mannoni que de rendre palpable leur insistance dans la syntaxe, le lexique, etc. D'où ce parti pris, en accord avec les éditeurs français, de ne pas essayer de rendre plus "intelligible" qu'elle ne l'est la langue pataude et syllogistique de Hitler.

Le livre de Mannoni revient sur les diverses polémiques qui ont entouré la parution de l'ouvrage, abordant la question essentielle du pourquoi: pourquoi re-traduire Hitler? Pourquoi passer huit ans de sa vie sur une prose immonde qui, de l'avis de certains, comme Johann Chapoutot, "n'a pas joué un rôle central dans l'histoire du nazisme"? A cette question, les réponses qu'apportent Mannoni sont nombreuses, mais l'une d'elles ressort tout particulièrement. 

Dans le dernier chapitre de son livre, intitulé "Echos lugubres", Mannoni, après nous avoir expliqué, exemples à l'appui, comme le nazisme, et Hitler en particulier, avait dévoyé la langue allemande pour, à force de néologismes souvent euphémistiques, faire passer en sous-main l'horreur, prend le temps de remettre quelques pendules à l'heure. Ce rapport vicié au langage n'a pas disparu en 1954, loin de là, et ne s'est pas limité à sortir de la bouche d'un ou d'une Le Pen – depuis l'immonde "Durafour crématoire" de Jean-Marie jusqu'à "l'immigration bactérienne" de Marine. Cet usage frelaté, qui est bien sûr l'apanage de la vieille extrême droite, s'étend comme une marée boueuse, et Mannoni rappelle intelligemment quel chemin le mythe du "grand remplacement" a fait depuis Hitler, comment il est passé de Renaud Camus à Valérie Pécresse en passant par Brenton Tarrant et Zemmour. Il nous rappelle que Viktor Orban a parlé de "race hongrois", comme d'une "race non-mixte". Que Trump a plus d'un point commun avec Hitler: même syntaxe fautive, même raisonnement faussé, même intensité haineuse. Le constat est terrifiant:

"Nous assistons à la remontée des égouts de l'histoire. Et nous nous y accoutumons."

Mannoni, lui, ne s'y accoutume pas, et nous engage à ne pas nous y accoutumer, pour peu que nous réfléchissions, avec lui et quelques autres, sur la façon dont le fascisme a utilisé la langue pour parvenir à ses fins:

"La réflexion circulaire et obsessionnelle, la dégradation du langage allant jusqu'à la dissolution des concepts, l'interversion des termes et des valeurs […] ouvrent grand les portes à ceux qui n'ont justement aucune valeur."

Que ce soit un traducteur qui vienne nous rappeler, nous expliquer, nous faire entendre toutes ces choses n'est pas anodin – et sans doute pourrait-on imaginer un sens nouveau à l'expression "traduire en justice". Notre rapport au langage, dans la vie de tous les jours, est bien souvent négligé, inconscient, impulsif, et nous risquons, si nous n'y prenons garde, de devenir de simples émetteurs de "phrases" ou de termes aussi vides que dangereuses – sans-dent, traverser la rue, ceux qui ne sont rien, etc. Il nous importe, à un moindre degré, d'apprendre à traduire le flot des discours qui nous assaillent. De traduire ce qu'on nous dit pour ne pas être trahi par ce qui est dit.

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Olivier Mannoni, Traduire Hitler, éditions Héloïse d'Ormesson, 15€

mardi 11 octobre 2022

Prix Sade 2022: L'apparence du vivant, un roman signé Charlotte Bourlard

UNE TAUPE CHEZ FLAUBERT

Si, comme l’a dit Buffon, le style, c’est l’homme même, pourquoi ne pas remonter encore un peu plus haut dans la chaîne alimentaire de l’écriture, et avancer que la taupe est le style même. Oui, la taupe, ce talpidé fouisseur, qu’on estime ravageur alors qu’il élimine les limaces. Mais ne quittons pas Buffon tout de suite. Penchons-nous le temps de quelques lignes sur sa conception, sa vision de sa taupe : « La taupe, sans être aveugle, a les yeux si petits, si couverts, qu’elle ne peut faire grand usage du sens de la vue ; en dédommagement, la Nature lui a donné avec magnificence l’usage du sixième sens, un appareil remarquable de réservoirs et de vaisseaux, une quantité prodigieuse de liqueur séminale, des testicules énormes, le membre génital excessivement long ; tout cela secrètement caché à l’intérieur, et par conséquent plus actif et plus chaud. » L’avantage ithyphallique pallie-t-il vraiment l’acuité de la vision ? Laissons le soin aux micropéniens extralucides et aux porn-stars presbytes de résoudre cette épineuse question. Revenons plutôt à la taupe même : creusons la chose. Avant d’établir ses quartiers chez Kafka, ce petit animal a longtemps vécu en terre flaubertienne. Il n’est que d’ouvrir le Dictionnaire des idées reçues du maître de Croisset, pour y trouver sa définition, héritée non sans malice du sieur Buffon : « Taupe. Aveugle comme une taupe. Et cependant elle a des yeux. » Remballons notre sourire ; prenons au sérieux cette assertion. On peut avoir des yeux et être aveugle – autrement dit, ce n’est pas parce qu’on a l’organe adéquat qu’on sait s’en servir. Avoir des visions, en revanche, ne nécessite sans doute guère d’yeux, ou du moins pas de ceux qu’on se frotte machinalement, d’où coulent des larmes proverbiales, qu’on promène sans penser à rien sur tel ou tel paysage. J’aimerais ici avancer l’idée d’un devenir-taupe chez Flaubert. Et tant qu’à faire, d’un devenir-taupe du lecteur de Flaubert. Lors de ma première découverte (scolaire) de Madame Bovary, on m’avait assigné une tâche que j’avais bien vite jugée fastidieuse. On m’avait demandé de relever les occurrences de l’usage de l’imparfait dans ce roman de mœurs. Bêtement, en jeune veau, j’avais établi une liste exhaustive de toutes ces « imperfections » du verbe, en les commentant vaguement, à ras d’humus. Non, m’expliqua le professeur présidant à mon destin, tu n’as pas compris. Où vont ces imparfaits ? Jusqu’où s’enfoncent-ils ? Ou ressortent-ils ? J’avais fini par me prendre au jeu et sonder plus gaillardement les galeries de Madame Bovary, sur quoi s’ouvrit alors, se déplia, ou plutôt m’apparut, tel un prodigieux plan en coupe, l’insoupçonné réseau de la grammaire flaubertienne. Je vis soudain l’imparfait fouisser jusque dans les galeries du passé simple, délogeant sans vergogne ce dernier. Je venais, ni plus ni moins, d’entrer en littérature. Le terrier Flaubert avait fait de moi une taupe, ou du moins un jeune rongeur épris de tunnels. J’ignorais bien sûr à quel point la symbolique – ou plutôt la technique – de la taupe importait à Flaubert. Déjà, dans la version de 1848 de La Tentation de Saint Antoine, la bestiole fait deux apparitions remarquées : « L’âme chaste retournera dans le corps de la taupe, et elle forniquera avec son père et avec sa mère, avec ses enfants et avec ses sœurs. » Et, un peu plus loin : « Qu’est-ce qui fait que les aigles sans tomber se Soutiennent au-dessus des nuées, et que les taupes Sans étouffer se promènent sous la terre ? » Il est clair que cette taupe entretient un rapport complexe avec les pulsions de vie et de mort. Aussi souterraine soit son existence, elle n’oublie pas d’engendrer et de respirer, même aveuglément. Mais en quoi est-t-elle stylistiquement pertinente ? Là, il convient je crois de s’aventurer dans la Correspondance de Flaubert, ce prodigieux réseau de galeries qui, à force de pulvériser la vision classique qu’on a de l’écriture, aboutit à une définition organique, quasi animale du travail poétique. Le 22 septembre 1853, Flaubert, dans une lettre à Louise Collet, écrit ceci : « Il faut se refermer, et continuer tête baissée dans son œuvre, comme une taupe. » Comprenons deux choses : non seulement l’écrivain doit travailler dans l’obscurité toute relative de son œuvre, sans se laisser distraire (admettons que cela devrait aller de soi…), mais encore, mais surtout, il bâtit son œuvre de façon à ce qu’on puisse circuler d’un œuvre à l’autre en empruntant telle ou telle galerie, creusée à la seule force motrice de motifs, de sonorités, d’images, etc. L’œuvre doit être poreuse à elle-même, et c’est à cette seule condition qu’elle peut rêver d’être organique, et non bêtement technique. Grande leçon : plus l’auteur fouisse, et plus le lecteur, à son tour, s’enfonce. (Courage, fouissons !) Et quand Flaubert déclare, toujours dans Correspondance, « La vie ! la vie ! Bander tout est là ! », repensons brièvement à l’impressionnant attribut de notre amie la taupe, que nous avons évoqué plus haut. Qui bande ici ? Le sexe de la taupe ? N’est-ce pas plutôt son œil ? La vision de Flaubert, en perpétuelle érection, écarte alertement les plis du réel pour s’en aller germiner en profondeur. Mais, me direz-vous, où sont les taupes dans Madame Bovary ? Y en a-t-il seulement ? Eh bien, oui, il y en a – mais elles recèlent un des plus grands mystères de la littérature. Rappelez-vous. Charles Bovary vient de perdre sa première épouse – la « première » Madame Bovary (le roman en comporte quatre : la mère de Charles, la première femme de Charles, Emma, et enfin leur fille Berthe). Le père Rouault, lui aussi veuf, tente de remonter le moral à Charles en lui contant son propre chagrin. Et là, il dit ceci – ou plutôt Flaubert écrit cette phrase incroyable : « Quand j’ai eu perdu ma pauvre défunte, j’allais dans les champs pour être tout seul ; je tombais au pied d’un arbre, je pleurais, j’appelais le bon Dieu, je lui disais des sottises ; j’aurais voulu être comme les taupes que je voyais aux branches qui avaient des vers leur grouillant dans le ventre, crevé, enfin. » Vous avez bien lu : « j’aurais voulu être comme les taupes que je voyais aux branches qui avaient des vers leur grouillant dans le ventre, crevé, enfin ». Que font ces taupes dans les arbres, laissées là à pourrir ? S’il s’agit d’une tradition paysanne, liée ou non à la région, je n’en ai trouvé nulle part la mention. Il doit y avoir une explication, sans doute. Mais je veux croire que l’image d’une taupe suspendue, arrachée à son lacis de galeries, exposée en plein jour, comme un chagrin crûment exhibé, nous dit autre chose. Qui sort de son labyrinthe secret encourt de grands risques. Le fait est que, dès qu’Emma s’arrache à son dédale de lectures et de songes, dès qu’elle grimpe aux branches du réel, la mort entre en elle (quand Rodolphe lui déclare sa flamme, il le fait d’ailleurs sur un « tronc d’arbre renversé ».) La taupe-Emma, crevée, enfin ? Ses dernières paroles ? « L’Aveugle ! »

vendredi 23 septembre 2022

Ruscio: l'insoumis à la machine


Regrettons d'emblée que ne soit pas davantage connu l'immense écrivain italien Luigi di Ruscio, poète métallo de son état, auteur également de trois textes à haute teneur biographique, dont je viens de découvrir, grâce à la générosité et au flair des éditions Anacharsis, La neige noire d'Oslo.

Luigi di Ruscio est né en 1930 en Italie mais s'est installé en Norvège à la fin des années 50, où il a travaillé plusieurs décennies dans une usine de métallurgie, département clous. Or des clous, il faut bien reconnaître qu'il en enfonce plus d'un, dans le cercueil de sa patrie délaissée, dans celle, protestante, qui l'a accueillie, ainsi que dans tout ce qui empêche de vivre.

Si l'on voulait définir le style Ruscio, il faudrait mentionner immédiatement son arme de prédilection, l'Olivetti 22, dont il use comme une ardente kalach. Comme l'écrit très justement Angelo Ferracuti dans sa préface, "la puissance expressive et la constante accélération de l'écriture évoque l'engrenage d'une machine, un mécanisme qui ne s'arrête jamais, pressant le mouvement du langage jusque dans ses phases d'inertie, comme si la frénésie aliénante de l'usine se déversait dans la vie". Pour cet autodidacte marié à une Norvégienne et père de quatre enfants, survivre au pays de la neige noire c'est avant tout dérober à la longue journée de travail les quelques heures nécessaires à sa survie poétique. De sa vie, donc, il fera un matériau brut, transformé en furibonde diatribe par la magie de sa langue, une langue qui fonctionne par décharges syntaxiques, et tire sa puissance de la juxtaposition des énoncés.

Comme sous l'impulsion d'une dictée anarchique, mais en tissant en sous-main divers motifs récurrents, Ruscio déballe ses convictions et ses vicissitudes en milieu nordique, sans oublier d'évoquer l'Italie de sa jeunesse. Ecrivant depuis un présent immuable – les jours d'usine se ressemblent tous… –, l'auteur lâche les chiens de son ironie sur tout ce qui bouge, en perpétuel dissident de la cause littéraire, politique et religieuse. Ravageur jusque dans la dérision, il ne croit qu'au staccato de son Olivetti, laquelle s'avère capable de mouliner l'histoire, avec un petit ou un grand h/H:

"Aujourd'hui ma machine à écrire décoche admirablement ses propres vers, il a suffi d'un coup de brosse entre les touches avec une brosse à dents imprégnée de naphtaline, il faut frapper très vite pour suivre les vers, ténèbres et hallucinations se succèdent à toute allure, les touches se superposent et s'emmêlent, aujourd'hui Oslo est la capitale de la tranquillité, rues désertes du dimanche, le bleu d'un jour d'été dans des rues sidérées par tant de silence, elle est vraiment céleste la planète que nous habitons, trop peut-être, on n'appartient pas seulement à l'écrabouillis social, on est dans une planète toute vivante, notre trace est projetée dans l'univers à la vitesse de la lumière, l'eau qui lentement s'écoulait de la neige immaculée était de plus en plus noire, je la fixais comme on fixe un abîme, sans doute aimons-nous les choses seulement quand on est sur le point de les perdre, à coups de crocs, la chair arrachée, les yeux désorbités, ce corps dont nous n'aurons une perception parfaite que lorsque nous serons sur la table d'équarrissage […]."

Musical, obsessionnel, cuisant, le style Ruscio emporte et bouscule, magnifiquement traduit par Muriel Morelli dont l'inventivité semble en totale empathie avec l'auteur. Et bien sûr, c'est à une "petite" maison d'édition qu'on doit cette découverte de tout premier plan. Vous savez désormais où trouver les véritables chefs d'œuvre.

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Luigi di Ruscio, La neige noire d'Oslo, traduit de l'italien par Muriel Morelli, éd. Anacharsis, 18€

lundi 19 septembre 2022

Anatomie du regard photographique: Marilyn en volte et de face


"Savelli propose d’anatomiser le regard photographique et formule une grande et belle question : « les photographes et les actrices fonctionnent-ils de la même manière ? Est-ce que quelque chose les unit, ou les place en rivalité ? » C’est aussi, en reflet ou par ricochet, un peu le portrait des photographes qui s’esquisse dans ce livre, dans cette Volte-face. On évoque donc Lawrence Schiller, photographe borgne, bavard et ambitieux, auteur d’un Marilyn and Me ; Willy Rizzo qui a photographié Marilyn pour Paris Match et qui se retrouvera dans… Les Bijoux de la Castafiore ; Eve Arnold bien entendu, à qui l’on doit un livre intéressant ; Philip Halsman qui a photographié les moustaches de Dalí, inventeur également de la jumpologie — art qui consiste à photographier les modèles en plein saut — mais aussi accusé du meurtre de son père ; Milton H. Greene dont les photos seront mises aux enchères en Pologne en 2012 ; Frank Powolny qui fera la photo à partir de laquelle Warhol fera son Diptyque, etc. L’anatomie d’un regard pluriel est pratiquée par Savelli, et le geste en est assuré : « Il faut une grammaire de l’apparition : surligner sans hypertrophier, rendre évidents ces atouts merveilleux sans tomber dans l’outrance ne se rendre invisible. » Que ce soit le regard des nombreux photographes, ou encore le nôtre, tous contribuent à produire l’image, le « résumé » de Marilyn. Et Musée Marilyn a pour fonction non pas de ressasser l’évidence stérile d’une icône, mais de déplier le résumé, de raviver la force d’un corps."

— Mathieu Antoine Jung, à propos de Musée Marilyn, d'Anne Savelli (éd. Inculte)

mercredi 14 septembre 2022

Musée Marilyn: rencontre avec Anne Savelli le 22 septembre à la librairie Les Buveurs d'encre

 


Venez rencontrez Anne Savelli le 22 septembre,
afin de découvrir une autre Marilyn…

En attendant, un extrait du livre:


"Une Marilyn floue aux jambes rondes, dont la robe comme la chevelure rayonnent, aveuglent, irradient. Une Marilyn à robe très relevée posant aux côtés de Tom Ewell tandis que la grille de métro est cernée de dizaines, de centaines de photographes amateurs ou professionnels, des hommes uniquement, dont le corps en tension s’abat presque sur elle, ne reste rivé au sol que par la pointe de pieds. Une Marilyn en contre-plongée, de profil, de même taille que son partenaire, qui le regarde droit dans les veux tandis que le tissu se déplie. Une Marilyn en clair-obscur, masquée par un spectateur, son dos noir, son chapeau mou. Une poupée à bourrelet de chair que la robe trop serrée fait naître, disgrâce qui parfois sera effacée - avec l’accord du photographe ? Une Marilyn disparue, négatifs envolés d’un reporter casse-cou accroupi sous un projecteur, surpris par un confrère. Marilyn dont la foule scande le faux prénom, livrée à la conquête de l’univers tandis que son mari débarque, joue des épaules, hurle à l’infamie, ce que personne n’entend. Des Marilyn par milliers comme en Corée du Sud : Elliott Erwin, Sam Shaw, Garry Winogrand, George Barrjs, George S. Zimbel, Ed Feingersh, chacun dans la nasse invente sa Marilyn tandis que l’actrice grelotte, que la femme dont le corps est au centre du monde vient, sans le deviner, d la tin de son couple. 

New York, de nuit. Dans sa robe au plissé soleil, blonde de comédie laisse une soufflerie travaille sa gloire, accroître son pouvoir sur le dispositif dans lequel elle est prise, dont elle cherche à se dégager tandis qu’elle déploie sa palette, rit aux éclats, plaque les mains sur ses cuisses. Circulaire, elle donne à chacun l’impression de ne s’adresser qu’à lui, de l’ancrer dans le sol, plaisir, vérité première mais aussi stratagème, message codé lancé à la tête de la Fox signalant, comme un clignotant passe au rouge, une célébrité qui ne cesse de se densifier, de se durcir. La robe dont tous les hommes diront qu’elle ressemble à une fleur, pétales volatils qui invitent à la danse, à un effeuillage plein vent, à bien y regarder se présente comme une arme de guerre, alterne les fonctions défensive-offensive : un bouclier. 
Le fait est connu : il s’agit bien ici, à Manhattan, d’une séance photo, non du tournage d’un film. Wilder sait parfaitement que la foule va braire, va bruisser, faire cliqueter ses appareils. Que la rumeur ininterrompue empêchera toute exploitation de la séquence. Qu’il es question, en vérité, d’images fixes ; d’un coup publicitaire monté par Sam Shaw, agréé par la Fox : on délocalise, on tourne en décors naturels non par souci de réalisme, mais pour attirer l’attention. un raz-de-marée ? C’est peu dire : embouteillages, quartier bloqué pour faciliter le travail de la presse bien évidemment prévenue, ligne de métro suspendue, la ville n’en a plus que pour elle, la blonde a la culotte, jusqu’au petit matin."

samedi 10 septembre 2022

Quand Quélen casse les codes

Dominique Quélen, dont on s'efforce non sans fascination de suivre le travail, publie aux éditions Louise Bottu un ensemble de quatre textes regroupés sous le titre renversant/renversé de quélen - enqulé. Nulle provocation, hors apparente, dans ce titre, si ce n'est celle du langage qui, en sous-peau, aime à nous jouer des tours.

Une violence certaine irrigue ces quatre textes, qu'il s'agisse de "Vas-y", où la parole est donnée à un père (fouettard) insistant lourdement pour que son fiston apprenne à lire l'heure sur une horloge en carton ; de "Remember", où Quélen lipographe rejoue la partition expérimentée naguère par Perec dans Les Revenentes, mais en se livrant ici à une charge obscène contre la figure et la chair du père (et de la mère) s'achevant en une scène-limite assez sidérante; de "J'entre", où un corps s'introduit en lui-même à la seule force de la "langue"; ou enfin dans "Tu te tais" où une bille lancée peine à abolir le hasard. 

(Le texte "Remember", en effet, dépèce et excède expressément cette bête délétère de père-mère, rejeté dès Le Pèse-Nerfs en des temps précédents. Le legs de Perec, éternellement effervescent, je le répète, est décelé en ses lettres mêmes. Véhément, extrême et dense, "Remember", cerne fermement le spectre de l'engendrement représenté en l'emblème détesté des sénescents. Le secret, et "ses relents de merde", ses réserves perverses en dépense éternelle, ces effets célèbres et délétères, se révèlent, en "Remember", évent(r)és – ses ténèbres levées; ses dérèglements rejetés. Le texte, enlevé et dément, cherche le sens des préceptes enchevêtrés en le temple exécré des mères et pères, le cherche et prestement le segmente en déchets, en membres blessés. Enténébré de sexe éphémère et de vertes légendes, le texte rebelle de Qélen élève l'entendement et prend le temps d'émerger en rêves pénétrés. Respect!)

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Dominique Quélen, quélen = enqulé, éditions louise bottu, 14€

mardi 6 septembre 2022

Lambert Schlechter: voyez comme ce nom vous est déjà familier.


On le sait depuis un méga bail désormais: les grands écrivains ne sont plus publiés par les "grands" éditeurs. Ces derniers ont trop à faire avec la gestion capricieuse de leur fonds et la mise en avant d'auteurs sans lendemain mais susceptibles d'un lectorat aussi sonnant que trébuchant.

L'ardente Pizarnik est publiée par les éditions Ypsilon depuis dix ans; Jean-Louis Giovannoni va et vient aux éditions Unes; "A" de Zukovsky, ce monument de la poésie américaine, se trouve aux éditions Nous, tout comme le nécessaire Bernard Collin; la coréenne Kim Hyesoon figure aux catalogues de Circé et Decrescenzo; Benjamin Fondane brille au Temps qu'il fait éditeur; Philippe Denis reste au Bruit du Temps; David Besschops survit au Coudrier, à L'Âne qui butine; on s'étonne presque qu'Artaud ne soit pas chez Argol. Hormis, dans une certaine mesure bien sur, P.O.L et la collection Poésie dirigée par Yves di Manno chez Flammarion (j'en oublie, pardon), on ne trouvera guère de soi-disant grands éditeurs désireux d'épauler des écrivains en vive recherche. Faut-il s'en plaindre? La confidentialité d'un auteur tient moins à son éditeur qu'à puissance discrète. Et le fait que dès qu'il aspire à élargir son lectorat, souvent sa vue baisse, sa plume pâlit, et délaissant l'ombre subversive pour la clinquante proie il pond plus qu'il n'accouche.

Tout ça pour dire que, bien que méconnu sans doute, on gagnerait à lire et relire l'immense Lambert Schlechter, qui ne dépareillerait pas dans la Pléiade si celle-ci arrêtait de dormessonner. Or, il se trouve que les éditions Phi viennent de publier sa somme, autrement dit Le Murmure du monde, ouvrage sous-titré "40 ans d'écriture". Oui, voilà près d'un demi-siècle que cet écrivain luxembourgeois s'ingénie à faire de la page un monstre d'événement, un creuser où bout et prolifère des pensées directement arrachées à la langue et confiées aux méandres d'une syntaxe si souple, si intelligente, si généreuse que le lire revient à redécouvrir un mouvement mental. On l'a rapproché, bien évidemment, de Bernard Collin, en ce qu'il semble calibrer son dire dans des "proseries" (son terme) de taille modeste, en un geste patiemment et obstinément réitéré. Tour à tour – non: simultanément – moraliste sceptique, poète insaisissable, philosophe impie, pornographe étoilé, mémorialiste gourmand, érudit roué, romantique contrarié, baroque hirsute,  talmudiste farceur, cubiste aléatoire, réaliste halluciné, Lambert Schlechter  a le don d'imaginer la phrase comme si elle pulsait d'on ne sait quel radar intérieur, qui capte tout, transforme tout; cet homme, qui a vu son immense bibliothèque réduite en cendres, et avec elle ses centaines de cahiers, s'est relevé sans cesse du verbe pour, avec une simplicité digne d'un Ignace de Loyola défroqué ou d'un Saint-Augustin dandy, écrire tout bonnement l'aventure de l'écriture (son écriture) – imaginez Roger Laporte ouvrir en grand sa fenêtre et dire le monde, le monde tout comme son reflet intérieur. Imaginez Thomas Bernhard enclin à se confier sous l'aile tiède de Baudelaire, le regard dur de Gottfried Benn, les claques d'Eschyle et les bourrades de Beckett.

"Je dois utiliser ma tête, pensais-je dans ma tête, aussi longtemps que je l'ai, puisque, pensais-je, ça ne peut que se gâter, et bientôt je n'aurais plus assez de tête, pensais-je, pour développer des pensées à propos de ma tête, maintenant il me reste assez de tête, pensais-je, pour thématiser, la dégénérescence de ma tête, et arrivera sans doute bientôt le jour où je serai encore capable de formuler le mot 'tête' sans me rendre compte que c'est de ma tête qu'il est question […]"

Aucun extrait, il va de soi, ne peut rendre l'ampleur de la palette de Lambert Schlechter. Il est l'incarnation de la phrase telle que cette dernière ne peut survivre qu'affranchie de tout et nourri d'encore plus. Qu'il décrive, disserte, raconte, ressasse, doute, dépiaute, c'est toujours la syntaxe qui, en lui, à travers lui, parle, à la façon d'un trait scandé par un inépuisable sismographe directement branché sur ses organes, gage pour nous d'inlassables vertiges. Parce que délicieusement sexuel, parce qu'impitoyablement mental, Schlechter devrait figurer sur tous les rayons consacrés à la parade sauvage – revenu de tout et du Harrar, Rimbaud lui aurait prêté sa soutane. Rares sont les écrivains inépuisables. Qu'il parle de ses crayons (qu'il taille comme des pipes édifiantes) ou de Beckett, qu'il songe à Kafka ou évoque la pivoine de Cervantès, constate que Cendrars meurt au même âge que Malherbe, parle du travail des massacreurs hutus,  s'envole dans les cols des Cévennes ou décroche Orion, son projet reste le même, et digne d'un Montaigne imprégné de Lascaux: dire sur quelle surface telle trace osa s'arrêter, et faire qu'en le lisant on comprenne qu'elle continue d'aller et venir, cette trace, comme si la pierre d'hier et le corps d'aujourd'hui n'étaient qu'une même matière, celle, labile et opiniâtre, de la page, cette stèle en forme de vague sans cesse recommencée.

Lambert Schlechter: voyez comme ce nom vous est déjà familier. Et si vous hésitez à vous lancer dans Le Murmure du Monde, 40 ans d'écriture, allez sur sa page wikipedia et prenez des notes, puis foncez chez votre libraire commander un titre. N'importe quel titre. Car tout est dans tout et le reste dans Télémaque.


jeudi 1 septembre 2022

Chacun de nos battements de cœur: Espitallier en rock et en chair


Au commencement était le rock et Jean-Michel Espitallier était son prophète, a-t-on envie de rapper après avoir refermé comme un étui de guitare son électrique Du rock, du punk, de la pop et du reste. Deux cents pages tout entières consacrées au rocher musical qui fit s'écarter les eaux mélodiques quelques paires d'années après la fin de la Seconde Guerre mondiale. "Consacrées", c'est bien le terme, tant l'enthousiasme d'Espitallier à génuflexer devant la scène – la cène? – où se démènent les guitar heroes, les no-futuriens et les divins scarabées relève de l'adoration. Mais s'il ne s'agissait que d'un panégyrique – parfois élégiaque, certes –, son livre ne serait qu'un de plus dans la grande anthologie du tchak-tchak-boum. C'est loin d'être le cas. Tout d'abord parce qu'Espitallier, en batteur-poète, ne sait pas écrire sans faire vibrer sa boîte rythmique intérieure, et qu'il pense et décrit l'émergence et les pérégrinations du rock comme on enchaîne les riffs. Ensuite, parce que son érudition et ses goûts, qui lui font aimer autant The Clash que Humble Pie, autant Black Sabbath que Pale Saints, fonctionnent non comme le marqueur d'un savoir hypertrophié mais comme le signe ébloui d'une passion en perpétuelle expansion. Plaisirs sur lesquels l'enfer se fonde, non?

Le rock, sa vie, son œuvre – et ses démons, aussi, ses chutes, ses coups bas, ses vires et voltantes extases, ses nus et ses morts, ses roux et ses combaluziers – mais surtout les traces mnésiques qu'il inscrit dans nos vies. Oui, car parler du rock – ou plutôt le faire parler, comme s'y emploie l'auteur – c'est surtout réinscrire son irruption et son influence dans nos vies. Le rock comme mesure de nos âges en fuite perpétuelle. Le rock comme gifle adolescente mais aussi comme poussée maturante, et nos élans comme calqués sur tel cri de strato, telle cataracte de gretsch.

Beatles ou Stones? Espitallier, lui, c'est les Beatlones et les Steatles, c'est Syd Power et Cat Vicious. Ce n'est pas qu'il aime tout, juste que ses oreilles, qui sont clairement les tympans de son cœur, refusent de se fermer à tout ce qui, peu ou prou, descend en torve ligne de quelques accords grattés un jour au bord du Mississippi. Il y a bien sûr, dans tous ces allers et retours au sein de la bruyante et magique parade, un peu de nostalgie. Mais que serait le rock sans la nostalgie? Espitallier le dit très bien: les groupes qui perdurent sacrifient leur longévité sur l'autel du souvenir. Ils jouent encore et encore pour nous rappeler que rien n'est perdu, même si tout finit en chanson et entre quatre planches. Le rock a toujours aimé les rappels. Corde raide et saut dans le vide. Escalade et mise à mort. Du haut du rocher, s'élancer comme on danse.

Gorgé d'anecdotes et de saynètes, aussi édifiant qu'émouvant, doté de listes longues comme un solo de Bonham et drôles comme une saillie de Lennon, Du rock, du punk, de la pop et du reste ne peut que devenir un vade-mecum indispensable à qui a passé son Bach et entendu l'appel du sergent Poivre. Ok boomer, dites-vous? Mais que celui qui n'a jamais traversé Abbey Road ou fait un peu de stage-diving en rêve se lance à lui-même la première pierre qui roule. Et puis Espitallier a lu Nietzsche, Deleuze, Lyotard et tous les poètes de la galaxie, alors suivez-le sans débrancher l'ampli, en angry young men and women sorti.e.s des cavernes du backstage pour s'avancer dans le soleil hyper-watté du dernier concert avant la fin du monde. "Le plus profond, c'est la peau", dit l'auteur en fin de volume, un volume qui va s'amenuisant dans une ultime litanie de noms de groupes et troubadours électriques.

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Jean-Michel Espitallier, Du rock, du punk, de la pop et du reste, essai, Pocket (en librairie le 8 septembre)

lundi 29 août 2022

Incipit, deux qui piquent

On l'avait presque raté, cet article de Louis Mouchotte dans le Figaro, paru début août, et qui se penchait sur les incipits, comme on feint de renifler le fumet d'une casserole sans savoir comment soulever le couvercle. Et puis une évidence nous a sauté aux yeux; cet article ne pouvait être qu'un canular. C'est du moins ce qu'on souhaitait pour la carrière linguistique et littéraire dudit Mouchotte. Bon, déjà, une assertion telle que "Sans bon incipit, impossible de devenir un best-seller" laissait songeur, pour ne pas dire dubitatif (mais disons-le quand même). Parce que bon, prenez un best-seller, genre Et Après, de Musso, ça donne juste ça, l'incipit: "Le lac s'étendait à l'est de l'île"… Mais bon, nous ne sommes pas là pour nous infliger de douloureuses déconvenues. Non, le plus cocasse, c'est que l'auteur de cet article semble avoir du mal à citer un incipit sans s'emmêler les crayons dans le string. Prenez Le Voyage au bout de la nuit. Pour Mouchotte, l'incipit c'est "Ça a commencé comme ça", alors que chez Céline, qui ne fait rien comme les autres, c'est plutôt: "Ça a débuté comme ça…". Autre cerise déconfite sur le gâteau littéraire, l'incipit de La Recherche. Pour Mouchotte, qui a dû mettre à sonner son réveil un peu trop tôt, c'est: "Longtemps je me suis levé de bonne heure". Ai-je besoin de rectifier? Non? Merci. Conséquence, on se met à douter de tout. Quand Mouchotte cite le début de L'Etranger – "Aujourd’hui maman est morte" –, on hésite, on a envie de rajouter: "ou peut-être hier" Bon, tout ça n'est pas très grave. Mais désormais nous serons en alerte maximale. Nous vérifierons tout. Et nous devrons finir par statuer: est-ce le Figaro ou l'auteur qui a raison? Allez, un qui pite pour la route: "C’était à Pignouf-Land, faubourg de Nimportawouak, dans les jardins du Jmentamponne." Ça doit être de Gustbert Flaubave.

vendredi 26 août 2022

Ce que la France n'a jamais dit à l'Algérie…

Et puis réapparaître: les ombres sauvées de Claude Favre

De temps en temps passe sous nos yeux un livre hors du commun, un livre orphelin qui semble n'écouter que sa propre voix et qui se présente à nous dans sa langue unique, on doit alors le mâcher lentement, en apprécier l'amertume autant que l'étrangeté, sans trop savoir l'effet qu'il aura sur notre organisme de lecteur. Naguère, ce fut Enfant de perdition de Pierre Chopinaud, puis ce fut La Semaine perpétuelle de Laura Vazquez. Il y en eut d'autres, comme Le Carnaval des poètes, de Serge Pey, ou Grief d'Ismaël Jude. Aujourd'hui, et on tremble à l'idée qu'on aurait pu passer à côté, c'est un livre au titre échappé de Chrétien de Troyes: Ceux qui vont par les étranges terres les étranges aventures quérant, de Claude Favre – un titre évidemment moins vendeur que Cher Connard, on s'en doute. "N'imagine" – tel est l'incipit de ce livre, qui à lui seul dit les noces du rythme et du manque. N'imagine? N'imagine pas, ou Oseras-tu imaginer, ou encore Tu n'imagines pas? Ou encore: Ne va pas imaginer. Ou mieux, ou pire: Ne crois pas qu'il s'agisse d'imaginer, puisque cela est. Mais qu'y a-t-il à imaginer ici sinon ce qui nous est donné à lire? Reprenons donc: "N'imagine, les disparus, errants, perdus, les poursuivis, les contrôlés, aimant, les ombres et les enfants de Deligny. Ceux du bord, boue de l'eau. Les vagabonds, aimant. Déserteurs de clans. Fouteurs de vie en l'air. Qui s'arrachent. Arrachent. A tout bout de champ. Rayés de la carte." Un livre tout entier consacré à un fragile mais têtu recensement: ceux qui, celles dont. Les oubliés. Les perdues. Sauf que dans le cas présent, il ne s'agit pas d'un réquisitoire, d'une longue plainte, ici on n'essuie pas ses mots sur le paillasson des déshérités, on n'essaie même pas de parler à leur place, non, on leur crée une place à la mesure de leur absence, on écrit à creux perdu. Nul catalogue des opprimés, même s'ils sont légion. Claude Favre bâtit une langue lancinée, où chaque segment est comme un membre amputé qui réclame corps. La phrase aboutit ou non, étreint ou frôle, approche ou traverse. Une tentative de sauvetage par la scansion, la répétition, la litanie brisée. Comment dire en intégrant le spectral, l'inachevé. Quel poids accorder aux membres fantômes de l'internationale à jamais niée de ceux et celles qui, sans nous, hors nos regards, n'ont que la survie aux lèvres : "N'imagine, ceux qui, par les étranges terres, dansent, à vive lutte. Dansent. Par effroi parfois tailladent les nuits de rires et chantent et dansent. Dansent, sur la longue route. Les poursuivis, les contrôlés. Dépouillés de. Nus. Désinfectés et choses, vêtements jetés, désinfectrés." Rarement un travail poétique n'a su étreindre d'aussi près – sans afféterie, sans simplisme non plus – la tribu des niés, la ronde des délaissées. Le travail de Claude Favre relève de la plus savante et sincère broderie, mais une broderie œuvrant avec la déchirure, aux fils s'échappant tels des filets de sang. "Donner un nom calme les craintes", est-il dit à un moment. Favre fait plus que donner des noms à ce qui a été anonymé, elle invente une mélopée sociale, dédouble le sens en le repliant sur lui-même – "Imagine qu'un visage soit un visage" – afin que chaque mot se relève de lui-même, dans la verticalité de sa résistance au trivial. En cartographe des écartelés, elle jalonne son texte-stèle de lieux, de peuples, de spectres, d'époques – et vêt leurs absences de sa phrase toujours recommencée, d'une patiente vibrance. N'imagine: autrement dit, ne prends pas la peine d'imaginer car le réel est là, devant tes yeux, tout le temps, le réel de ceux et celles à qui est refusé le statut d'exister. N'imagine: entre à reculons dans la langue et ne te retourne qu'au dernier moment. N'imagine: écoute "la grande silence" – un silence qui en changeant de genre prend une ampleur autre, pas seulement féminine, mais autre. Autre, car ceux qui ont par les étranges terres de Claude Favre ne sont plus les chevaliers errants de Chrétien de Troyes mais les "présents-absents" de l'hier proche et du cruel aujourd'hui. Ici, c'est moins l'errance qui est chantée que l'erre, un mot qui dit tout à la fois l'allure, le pas, la trace. Contre l'effacement, l'auteure cherche "sinon les mots, les souffles". Et rêve, de page en page, d'un peuple pas encore peuple, sans traces, dont les mythes ne seraient que des mythes. Des corps au bord. _________ Claude Favre, Ceux qui vont par les étranges terres les étranges aventures quérant, éditions Lanskine, 14€

Vive la rantré litérère

Une fois de plus, le petit peuple des lecteurs voit s'avancer vers lui l'inquiétant tsunami de la rentrée littéraire, cet événement typiquement français que l'économie libérale a su transformer en loterie soi-disant culturelle – "les meilleurs livres…", "le top 5 des livres de la rentrée…", "Le peloton de tête…" – et qui cherche, par le matraquage éditorial, à imposer l'idée que l'excellence se mesure à la quantité d'ouvrages vendus – reste aux libraires à absorber une masse d'imprimés servant le plus souvent à maintenir à flot des trésoreries bancales. Comme chaque année, une quinzaine de titres est mise en avant, et leurs louanges concertées déferlent au mépris de tout esprit critique, dans un bel esprit hippique. Les gros éditeurs, qui par leur force de frappe, s'en arrogent la part du lion, concèdent à de plus petites structures des niches généreuses, qui souvent leur servent de laboratoire avant débauchage des auteur.es. Ce cirque n'est pas nouveau, même s'il semble de plus en plus calqué sur un système boursier où les petits actionnaires ont le droit de rêver avant qu'une rafale d'OPA ne les emporte. Pour s'assurer une place sur les étals, on publie de plus en plus tôt dans l'été, afin d'occuper le terrain des tables. Le principe est le suivant: comment faire tenir quatre cents rectangles sur un plan ne pouvant en contenir au mieux que la moitié. Il suffit de diminuer l'espace critique dans les médias, de gonfler les mises en place de certains rectangles, de donner un nouveau sens aux mots "chefs d'œuvre", "génial", "jubilatoire", etc. Les pages littéraires des journaux ont cessé d'être prescriptrices? Qu'à cela ne tienne: on va aller draguer les blogs-et-les-sites-qui-parlent-de-livres, les youtubiens, les tiktokeurs – eux ont compris au moins que la réclame passait par la clameur, et qu'un livre ne valait que par sa réduction au blabla, étant bien entendu que toute mise en perspective – historique, littéraire, stylistique – était superfétatoire, voire obscène. Le Roman est le grand gagnant de cette tartufferie, sauf en périodes électorales où le ludion Essai a toutes les prérogatives. Quant à la Poésie, n'en parlons pas: aucun supplément littéraire ou presque ne lui accorde d'audience digne de ce nom. La poésie ne se raconte pas? Qu'elle aille au diable. Parler d'écriture, aujourd'hui, ce n'est pas aborder la question du sens et de la forme, mais expédier la chose à coups d'images clinquantes: un style tellurique, une écriture magnétique, un phrasé envoûtant, etc. Le mépris patent et assumé dans lequel est tenue la production poétique actuelle est un excellent révélateur, autant que le recyclage de la notion de "poétique" en perpétuel renouvellement. Est poétique, désormais, tout ce qui ajoute au narratif sans pour autant bouleverser le sens. Est poétique non pas la vibration du sens par des effets langagiers, mais un certain lyrisme forain dénué de toute pensée. Finalement, la seule chose qu'il convient de vendre, c'est, bizarrement, le style, mais un style réduit aux acquets, un style au sens quasi vestimentaire: telle année, la phrase se porte plutôt courte, avec des adjectifs cintrés; telle autre, le sur-mesure s'encanaille, on a droit à des décolletés élégiaques, à des franges rimées. En janvier, portez de l'autofiction; en février, essayez la coupe satire politique, dès l'été testez le crop thriller. Les libraires résisteront-ils aux divers formatages qu'on leur impose? Finiront-ils par créer des sections spéciales: Romans qu'il faut avoir lus, Livres dont on ne parle pas, Romans à offrir uniquement, Livres à lire seulement ? Et pour la poésie, voyez derrière les toilettes. Mais que faire de tout ce bétail imprimé qui avance d'un pas déjà las, l'anneau au nez ? Heureusement, il y a le grand abattoir des prix littéraires. Bientôt, seront mis sous vide les produits les plus périssables; bientôt, les viandes les moins prisées seront discountées sur des sites ad hoc. Quant aux belles bêtes stéroïdées, on leur décernera une médaille et on les exhibera au Salon d'Automne de la Culture. L'important, c'est d'écouler tout le stock avant les fêtes de fin d'années, car à Noël il faudra vendre de "beaux livres", des produits plus gros, plus lourds et plus chers. Oui, je sais, rien de nouveau. C'est bien là le hic.

samedi 13 août 2022

Du bon usage du rétablissement, et de la vie sauve de Rushdie

A Salman Rushdie, dont j’ai eu la chance et l’honneur de traduire deux livres, Furie et Shalimar le Clown, je souhaite un prompt rétablissement. Son écriture gourmande, généreuse, est de celles qui vitalisent et réjouissent. Cet homme a traversé l’enfer pendant des années et se rétablir a été sans nul doute une de ses permanentes préoccupations : se rétablir dans l’espace littéraire, dans la vie intime, la vie publique. A Hadi Matar, je souhaite également un prompt rétablissement. D’abord, dans la raison, qui aurait dû lui apprendre la distance qui sépare une idée aberrante, conditionnée par des dogmatiques, d’un geste violent. Dans la foi, ensuite, s’il estime en avoir une digne de son geste hideux, car il s'est renversé par son geste, jusqu'à se nier à son insu aux yeux de son dieu. On ne sait rien pour l’instant de ses intentions, mais qu’il sache que son geste les a rendu caduques : il peut frapper l’homme, pas les livres. Au contraire d’un arbre, qui ne donnera plus si on l’abat, l’écrivain est tout entier épars dans ses livres, abattez-le, poignardez-le, vous n’empêcherez pas ses fruits de, tout simplement, être. La fatwa lancée contre Rushdie concerne également ses traducteurs et ses éditeurs. Certains d’entre eux ont été assassinés, blessés, menacés. Mais surtout, avons-nous envie de dire, tous ceux et celles qui le lisent devraient se sentir concernés par la fatwa, qui ne vient pas d’un dieu mais d’un mufti, se disant « interprète » de la loi musulmane. Nous autres, traducteurs et traductrices, qui savons plus ou moins ce que signifient « interpréter », nous sommes déterminés à être plus Rushdie que muftis. Dont acte. Dont parole, aussi.

mercredi 10 août 2022

Avec le temps va

Si j’allais dans le temps, si dans le temps je savais aller, m’en aller, dans le passé je glisserais, me coulerais, en divers points et croisées du temps, dans tous les ici et les là qui forment cette constellation d’impossibles étoiles à partir de laquelle feindre de lire le passé. A partir de laquelle le relier à d’autres passés. Dans le passé lointain, le passé écarté, celui qui ne me comprend ni ne me voit pas. Dans le passé invinciblement dépassé où jamais je n’ai marché du vivant de ma vie, j’irais d’un pas égal, sans attirer l’attention, afin que les futurs morts ne sentent jamais sur moi l’odeur de l’autre temps, mon relent de présent différent. Un pas devant l’autre, comme on marche dans la rue, j’irais, dans le temps doux et figé d’autrefois, la longue rue du fini. J’irais chargé, de choses, dans mes grandes poches ou dans un sac. Je les déposerais, ces choses, les laisserais aussi bien ici que là, des choses de mon temps à venir. Dans le passé des gens pour qui mourir n’est qu’avenir, guère plus, je laisserai ces choses du temps autre, en espérant qu’un jour elles passent à l’attaque, et se prennent d’amour pour ceux et celles qui, par hasard ou curiosité, les découvriraient. Je me vois poser une lampe électrique sur la table de nuit d’un meunier de mille huit cent vingt, et dans la besace du voleur de onze cent trente glisser un téléphone portable, dans la caisse à jouets de la fillette d’un comte de mille six cent trente enfouir un réveille-matin, sur une pierre dans la grotte du chasseur néanderthalien un sachet de cocaïne, dans la bibliothèque d’un lettré du temps de Marignan (1515) un roman de gare ou de Flaubert. Si j’allais et venais dans le temps, je ferais d reviendrais dans mon clair présent et j’attendrais. J’attendrais qu’il se passe quelque chose qui atteste que ces gestes par moi accomplis n’ont pas été vains, pas anodins. Je serais patient. Je serais impatient. J’attendrais d’entendre la musique des morts, des morts imperceptiblement contrariés.

samedi 6 août 2022

Graciano, ou la lente violence

1. Au seuil de chaque livre de Marc Graciano, le lecteur n’a d’autre choix que de subir une inquiétante métamorphose. En effet, à peine entré dans la phrase inaugurale, deux sentiments, presque deux sensations, vont s’affronter au sein de l’expérience qui l’attend. Tout d’abord, un sentiment d’égarement, légèrement teinté d’effroi, comme si, sans prévenir, autour de lui, des ponts avaient été dynamités, des liens tranchés, des horizons modifiés – le monde est devenu un pur paysage inconnaissable, en attende de signes, rendu à une sauvagerie inédite. Une absence de repères, telle une musique étrange qu’on entendait sans entendre, et qui soudain impose une scansion, sans pour autant révéler ses intentions. L’espace a vrillé, mais pas seulement l’espace : le temps, lui aussi, semble troué. Désert ou forêt, nuit ancestrale ou jour irradié, terres étrangères ou landes oniriques : qu’importe, l’âme est désormais nomade, le corps déambulé, il faut avancer – c’est le premier impératif né de l’égarement : avancer. Un deuxième état se surimpose bien vite à cette sensation d’égarement et cette astreinte au déplacement : le lecteur est sacré spectateur du récit. Comme en proie à une étrange paralysie du sommeil, sa conscience éveillée par d’interlopes cadences, d’abscons vocables, il assiste à un enchaînement d’actions dont il ne comprend pas tout de suite l’intime ou fatale trajectoire. Mais – et c’est là tout l’art de Graciano –, il ne demeure pas longtemps simple spectateur, car la phrase de l’écrivain, redoutable flèche de Zénon, non seulement le prend en otage mais finit par l’incorporer à sa matière même, le rend soluble dans l’expérience de l’écrit. Ce que nous lisons s’apparente alors à une vision, un souvenir, une fable, une expérience que nous aurions oubliée et qui, soudain arrachée à nos limbes mnésiques, se déploie de nouveau sous nos yeux, mais altérée, tantôt épurée, tantôt magnifiée, souvent empreinte d’une cristalline cruauté, toujours incarnée. Lisant Graciano, je vacille puis racine, et enfin me disperse. Paradoxe fascinant : c’est précisément la perte des repères qui me permet d’entrer en communion avec le texte. Dépouillé, j’adhère. Nu, je vais. La même voix qui me désaxe m’offre une langue autre chargée de m’orienter. 2. La langue de Graciano : grand est le risque de vouloir la disséquer, de passer son lexique à un savant tamis afin d’isoler on ne sait quelles pépites, techniques ou inusitées, qui semblent en faire la mine à ciel ouvert d’une parole ancienne. Perdu un temps dans la forêt des signes, nous sentons grincer l’une contre l’autre deux plaques tectoniques, l’une qu’on dirait possiblement médiévale et l’autre qu’on suppose élégamment incantatoire. Mais ce moyen âge – cet âge sombre – est avant tout un paysage propice à l’occultation, et chaque incantation essentiellement une stratégie de survie ou un mode de destruction. (Shiva sourit dans les arbres.) En réalité – dans la réalité du texte –, rien ne nous dit vraiment où nous sommes, ni en quel temps nous évoluons ou régressons, seul règne l’impétueux présent. La phrase, elle, est devenue le territoire que nous arpentons, phrase-paysage, phrase-pèlerinage, phrase-chasse, phrase-violence, phrase-méditation – et nous avons beau interroger la danse de l’archétypal et du symbolique, nous avons beau scruter le couple que forment le merveilleux et le vernaculaire, notre expérience n’en demeure pas moins une expérience de langage. Ici, c’est le mot qui endosse le pouvoir chamanique. Qui libère une image appelée à structurer le récit. 3. Mais l’on n’aura rien dit de langue de Graciano tant qu’on n’aura pas prononcer le mot d’animalité, et pas seulement parce qu’on croise dans ses livres un sacret ou un ours, non, mais parce que le vivant y est appréhendé sous sa forme primitive, avec ses pulsions, ses peurs, ses oscillations, ses fuites, dans sa condition nécessairement anonyme. Sa détresse électrique. La grande affaire de l’auteur, c’est la confrontation. La mise en présence de volontés plus ou moins diffuses, l’incarnation de leurs divergences, le heurt de leurs désespoirs. Voilà pourquoi, sans doute, on entre dans les livres de Marc Graciano avec abnégation – renoncer à soi est peut-être ici profitable au salut. Car sur la page se succèdent des gestes dont le sens ne nous sera jamais entièrement dévoilé, sinon que ce sens entretient un rapport complexe avec le sacré comme avec le sacrilège. L’attente, l’agir : ces deux forces tordent chaque livre de l’auteur selon des modalités à chaque fois différentes. Mais l’horizon de cette attente et de ces gestes, s’il n’est la liberté consentie, qu’est-il vraiment ? Si le chant est le fruit de la voix, sa maturation est l’histoire d’une lente violence, et de celle-ci Graciano a décidé de nous montrer les pans les plus baroques. 4. « J’écris en état de bêtise » : cette déclaration de l’auteur éclaire à mon sens la force subtile de sa technique. Il débute par la nuit, l’obscur, l’isolement, puis il creuse, excave, étaie, trie, et quand enfin il éclaire, ce n’est pas pour mieux rendre les choses plus lumineuses, mais pour mieux en tailler les contours. Au lecteur de se débrouiller avec la fange, la mousse, l’enchevêtré, l’implicite, à lui de se frotter, se cogner, se dissoudre. A nous d’être la bête qui cherche à se redresser. Le faucon monte très haut, l’ours brise ses chaînes, le soufi se déplace. Nous les suivons, et comme eux nous apprenons la chute, la douleur, le recommencement. Notre abnégation est devenue moteur. 5. Comme tous les écrivains à combustion authentique – et ils sont peu nombreux – Graciano est un des rares à savoir rester sourd aux sirènes de l’aujourd’hui tout en libérant les démons du présent. Je ne le lis qu’avec appréhension. Autant dire : avec sidération.

jeudi 28 juillet 2022

Malheureusement, il reste la langue (1)

"Ce n'est pas à son vers plus ou moins long qu'on flaire le poète ou qu'on le reconnaît. C'est à la façon – forcément seule – dont la page qu'il a salie sue du vrai ou pas. C'est une odeur qui ne trompe pas." — Cédric Demangeot Que s’est-il passé pour que la notion de style, ou d’écriture – chacun y apportera son distinguo – soit devenue, sinon obscène, du moins déplacée, sous l’effet d’une pression censément honorable, celle du réel, ou du moins d’un pseudo-réalisme, lui-même garant d’un ancrage dans le social (voire le sociétal) ? Dit plus simplement, que s’est-il passé pour qu’on estime que l’actuel, afin d’être restitué, devait l’être « simplement », c’est-à-dire sans recourir à ce qu’on estime être des « artifices » ? Même Aragon, délaissant le surréalisme pour chanter l’élan communiste, n’avait pas renoncé à la scansion. Et il n’est pas certain que Lautréamont n’ait rien dit de son époque dans ses chants. Certes, l’époque subit d’opportunes mutations, des voix se délient, des crimes autrefois institutionnalisés et des abus naguère tolérés sont désormais mis à jour et à l’index. Mais ce n’est pas parce que les combats d’aujourd’hui sont très clairement désignés que la langue, qui est souvent le premier relais de leur persistance, se doit de les projeter et les décliner sur la page. Je ne dis pas – cela va de soi – qu’elle doit les taire, loin de là, mais elle ne doit pas perdre de vue que sa seule façon de faire résistance est le détour, et non la fronde ou le calque. Si la littérature se met à tout simplement dire et répéter, quelle que soit la noblesse des causes qu’elle met en avant, elle n’est que perroquet, et rate sa cible en ne visant qu’elle. Dénoncer ne veut pas dire accuser, de même que cerner ne veut pas dire désigner. Dès qu’on assigne à la littérature le devoir de traiter des thèmes – l’inceste, l’inégalité, le machisme, l’injustice –, on fait de ces thèmes des épouvantails et de la littérature une tribune. Un livre n’est pas un podium où défilent les girouettes de l’indignation. Ecrire n’est pas dire, aussi intense que soit le désir de dire. Il ne s’agit pas non plus de troubler ses eaux pour les faire paraître plus profondes, mais d’opérer une ligne de partage entre le thème et son traitement. Si le traitement est décalqué du thème, il n’en est que son ombre et se livre alors à une opération de pure redondance. Ecrire consiste précisément à brouiller, défaire, laisser s’ébattre les zones d’ombre, jouer des ambiguïtés, afin d’éviter un moralisme préfabriqué – ce qui ne veut pas dire attiser des feux douteux ni prêcher un faux boiteux. Un écrivain n’a ni droit ni devoir – son affaire n’est pas républicaine. En revanche, s’il n’est pas capable de penser une forme, de l’inventer ou de la décaler, de la briser ou de la moquer, qu’a-t-il besoin d’écrire ? Le vieux débat de la forme et du fond est une arnaque forgée à peu de frais : c’est par la forme que l’écrivain peut accéder à un fond qui lui-même n’est qu’un agrégat de formes. Nous sommes des monstres de langage. Les fondements mêmes de nos sociétés sont des golems de langage. Nous ne savons que parler et par la parole tuer, asservir, condamner, exiler, nier, moquer, louer, duper, etc. L’écriture, telle que l’écrivain la prend à sa base, pue et pas qu’un peu, et c’est avec cette puanteur qu’il doit, non pas diffuser des odeurs de rose ou dissiper des relents de fumier, mais travailler, juste travailler la forme de cette puanteur. J’ai l’air de dire ce qu’il faut et ne faut pas, mais en vérité je ne sais pas. J’erre, comme plus d’un, dans le marécage de l’écriture, son bouseux dédale. Rien n’est simple, hors l’obscène. Mais cessons de louer tel ou tel livre parce qu’il « aborde », « traite », « « prend à bras le corps », « offre un panorama », « lève des lièvres », « dénonce », etc. L’arc qu’il faut bander, la flèche qu’il faut pointer : que sa corde soit notre propre nerf, que son empan soit un morceau d’os de notre corps. Quant à la cible, cessons d’en voir partout. Ou plutôt voyons-les partout, en nous, tels ces coquillages accrétés sur le mollusque de notre conscience (oui, je sais, cette image est ridicule, mais sans ridicule la littérature deviendrait procès-verbal). Qui se met à sa table d’écriture avec des intentions, des moulins à abattre, des causes à défendre, des sujets à débattre, risque de rater l’enjeu majeur, celui de sa propre langue qui lui vient de ses parents, de ses maîtres, des publicités des mots d’ordre des œuvres qui l’ont autant informé que déformé. J’utilise l’arme même qui me vise. Je préfère le savoir. Je n’ai rien à dire et tout à écrire. Tout, c’est-à-dire fort peu, l’inutile sismographie de mes perceptions, la vaine dérégulation de mes pensées, le fort peu pertinent rebond de mes intuitions. Mais à cette sismographie, à cette régulation, à ce rebond, je veux pouvoir opposer une forme – une force étayée par autant de faiblesse qu’il faudra –, une « façon », qui me permette de comprendre les arcanes de tout façonnage. Je ne peux, ne sais rien appréhender sans appréhension. L’arme même que j’utilise me vise.

mercredi 20 juillet 2022

Tristan Mertens: l'instinct des ricochets

Sans les éditions isabelle sauvage, il manquerait certainement quelque chose à la poésie contemporaine. Et la collection ‘présent (im)parfait’ est gage d’intenses rencontres. C’est le cas avec ce premier recueil de Tristan Mertens, intitulé lieu l’autre, un recueil dont la langue, parce que discrètement « déboitée » – suite à l’erre d’un je dans les plis d’une nature dont le secret peut-être est perdu – conserve une fluidité blessée. Les séquences sont brèves à la façon d’un souffle inquiet, soucieux de se ménager, le verbe tentant parfois de s’allier des évanescences (« je marche ma disparition), mais toujours pour revenir à quelque chose de carné (« moderne / au même crâne même / feu »), et parfois la phrase s’arrête, comme méfiante de tout élan (« la mer comme on quitte la mer / comme on //// retourne dans le papier »), préférant marquer un blanc (un hiatus ?) avant de resurgir autre, riche de cette apnée. Des poèmes de Tristan Mertens se dégage une sensation double : celle d’une voix venue poser des pierres grâces auxquelles traverser des gués de langue, celle d’une cadence ne voulant pas renoncer aux silences, aux brisures. Quand l’intime s’avance, c’est pétri d’une volonté de partage : Aujourd’hui tu reviens J’ai rangé sans trop savoir mes maladies mes amitiés mourantes le frein carnivore qui me consomme patiemment sans trop savoir pourquoi j’ai vu dans mon ventre tes ongles tes cheveux blancs ton sang profond la tristesse de préserver son cœur vu des idées des idées mauvaises des idées de moi – je veux te voir emporter tout Les vers font cascade, partagés entre désir d’absence (le mot « retiration », pris au vocabulaire de l’imprimerie, devient ici comme le pendant païen d’une dormition) et celui de vivre un ‘ensemble’ (« viens par moi derrière les lèvres / puiser ce qu’écarte le jour »). Une trajectoire, en cinquante pages, allant de l’ombre à peut-être la lumière. ___________________ Tristan Mertens, lieu l’autre, éditions isabelle sauvage, 14 €

 



mercredi 6 juillet 2022

Viendra-t-on leur donner corps ?

Bernard Collin – cet art de syncoper le jour et ses pensées pour mieux qu'advienne une fluidité inédite, les dits et les rumeurs du monde tressant avec les saillies intérieures un paysage mental soudain concret, et cette percée continuelle du langage, ces galeries creusées dans le latin, ces reprises du réel qui en font la peau de tambour sur laquelle chaque mot cherche écho —

Franck Venaille – l'errance de l'ancien enfant, par monts et rues, frotté ici aux berges d'un fleuve-mémoire, carambolé là dans le lacis d'un arrondissement natal, et la longe des phrases jetée dans le vide à venir, les stases dans la chambre des morts et des amours, le chœur des dernières cavales, et cette voix sans cesse s'éveillant à la nuit —

Mathieu Bénézet – le corps en torture apprenant de ses chutes, chassé des récits mais s'y réfractant à contre-cœur, mâchant grammaire, la langue en bouche comme une bête en cage, qu'il faut tisonner, et tisonner encore, à jamais écorché dans les prononcements –

Bernard Chambaz – des guirlandes d'été déposées sur la tombe impossible, le tourbillon des lieux où sans cesse revenir au fatal oméga, élégie pourtant solaire, tournant sur l'axe-fils, faisant le compte heureux et malheureux des heures à enrichir, ce entêtement à relancer le dé du dire, un élan, un élancement –

Claude Esteban – une éternité brisée en plein jardin, près d'une route saignée, l'œil guettant dans les herbes autre chose que des signes noirs, se souvenant d'infimes soleils, des pans de texte dressés au seuil de la douleur, lente coulée au soir

Jean-Louis Giovannoni – une cascade, un éboulement, et toujours des questionnements, dialogues avec des anges déchus, parler au monde, à ses heurts, ses mystères, louvoyer entre fantômes, attiré par le miroir de l'intérieur, appelé par le vertige du dehors –

Cédric Demangeot – le combat avec le trou, et marcher sur des os, danse trébuchée, la phrase cassée pour mieux dire la cassure, souvent la rage, au ventre à la langue, quête avortée violemment de tout évitement, suppliciations (bien sûr), le texte en poing qui cogne en précision –

jeudi 30 juin 2022

Que faire de la peur ? (demandait Alejandra Pizarnik)

QUE FAIRE DE LA PEUR ? (DEMANDAIT ALEJANDRA PIZARNIK)

lorsqu’au monde au monde on vient seul au monde accroupi à même le monde
un tiers du corps encore enfoui encore enseveli dans l’autre monde des mères
ne vivant au commencement qu’un commencement de monde à même le corps
accroupi devant nous vivant la fin de notre commencement encore en leur corps
le sang séchant si vite à même le leur qu’à commencer on ne vient au monde
qu’à proportion d’un tiers du sang qu’en soi le monde des mères ensevelit vivant

lorsqu’entier devenu au monde on pardonne au monde entier de ne l’être pas
d’être ce qu’il n’est pas puisqu’entier rien ne l’est ni soi ni celui qu’encore
on ignore au monde et qui un jour devient soi mais si peu en vérité si peu
qu’au monde dans son entier on veut être le membre tranché à qui l’on pardonne
d’être au monde en vérité d’un tranchement d’une ignorance en nous vivant

ainsi le sang séché des mères aide à recommencer quand au monde on advient
de cela et de rien d’autre il n’est question quand la question d’être nous se pose
ce qu’on est on l’advient sans rien d’autre à défaire que le nœud de nous expirant
en vérité d’un tranchement au monde à la fin de notre commencement hors la mère
n’étant que l’ignorance advenant entière à même le corps de nous pardonnant à nous-mêmes
la peur qu’en nous notre sang ensevelit dès qu’au monde on advient à proportion
du sang que nos mères en nous ont laissé comme un nœud vivant

(extrait de "Animal errant, retour d'abattoir", à paraître chez Flammarion dans la collection Poésie dirigée par Yves di Manno – sortie janvier 2023)

lundi 13 juin 2022

Toupie or not toupie: quand Albarracin fait des choses à la chose

Laurent Albarracin prend, de toute évidence, la chose au mot, ou plutôt prend la chose pour le mot qu'elle contient et qui l'enveloppe. Après Res Rerum, dont le Clavier avait parlé, voici Manuel de Réisophie pratique, soit 224 fragments consacrés à la chose en tant qu'œuvre de soi-même. Tout l'intérêt et le sel de la démarche poétique d'Albarracin viennent de ce qu'il compose ses textes sur plusieurs niveaux: en apparence, on est face à un traité possiblement alchimique, même si, très vite, on sent bien que diverses stratégies sont mises en œuvre pour faire sauter le verrou de la chose-mot. Une tentative d'épuisement de la chose? Peut-être, mais qui se doublerait d'un effort d'infini enrichissement de celle-ci. Pour y parvenir, l'auteur varie les approches, les angles, usant tour à tour des figures et ruses suivantes: redondance, paronomase, synecdoque, calembour, analogie, etc. Décortiquez la cloche, et comme dans un délire rousselien, vous obtiendrez inévitablement "l'autre son de cloche" et ce "qui cloche". Ce peut être aussi une expression mise à nue, extraite de sa logique figée: "Avec une mouche dans du vinaigre / On attrape n'importe qui"; le mot "coing", bien que fruité, laisse entrevoir des possibilités "angulaires"; parfois, le littéral vient décrisper la sentence: "L'étalon avec quoi l'on mesure / La valeur des choses / Est immobile dans leur pré". Qui dit poire dit conférence, et, partant, circonférence ("et que son centre soit partout à son bord". L'idée que la "redondance" soit à même de "gonfler" les choses" est une idée féconde, et Albarracin réussit ce frais miracle d'unir philosophie et humour, magie et poésie, tressant leurs brins en une couronne qu'il laisse devenir aura (oui, à force de le lire, on adopte sa méthode, qui bien sûr n'en est pas une). Ici, le poétique naît donc d'un entrelacement de divers modes d'énonciation, lesquels sont tous, du fait d'une certaine passion tautologique, les géniteurs d'une image, d'une épiphanie linguisitique. Que l'amphore soit "amphorique", nul n'irait le nier, mais déduire de cet amphorique une "bombance" permet de redoubler (par le "bombé" caché dans cette "bombance") l'effet recherché, à savoir que dans ces pages c'est la chose-mot qui prend le pouvoir. Oscillant entre le traité, le haiku, la prose pongienne, le précepte nietzschéenn et le fragment hériclatéen (sans oublier l'absurde à la Allais ou Chaval, voire à la Chevillard), le Manuel imaginé par Albarracin force la main aux mots afin qu'ils nous poignent autrement. Parce qu'un secret digne de ce nom se doit d'épouser les couleurs de l'évidence, et que la chose n'est que le nom donné à une boîte transparente contenant un contenu opaque, chaque texte remet en cause la chose, relance le dé de sa forme ronde (et oui). A ras des choses, le mot se déplie et se plie en un même mouvement, tandis que sa malice lexicale génère de plus ou moins imprévisibles roulades syntaxiques. Laurent Albarracin, Manuel de Réisophie pratique, éd. Arfuyen, 18 € Du même auteur vient de paraître, tout aussi fascinant, Si étant faux, aux éditions L'étoile des limites.