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vendredi 25 septembre 2015

Les affinités perceptives d'Yves Pagès


Que voit l’œil qui écrit ? Que fait l’écrivain quand il cadre ? Comment photographier des éclats de réel tout en écrivant autrement mais avec la même « visée », les mêmes « objectifs » ? Souvent, écrire consiste à machiner, à apparier contre nature, à faire fonctionner des éléments qui communiquent par des biais secrets, interdits ou encore inédits. C’est aussi, parfois, laisser monter le récit du fond de l’image, utiliser sa possible énergie pour d’autres travaux, d’autres structures. Donner leurs chances aux hasards objectifs, empêcher les métaphores d’aller jusqu’au bout d’elles-mêmes. Donc, Yves Pagès « prend » des photos, et l’on aimerait que dans ce verbe le lecteur entendre l’expression « reprise illégale ». Ces photos, ceux qui fréquentent son site archyves.net en connaissaient un certain nombre, mais Photomanies, que vient de publier le Bec en l’Air dans un format italien, permet à l’auteur du Théoriste de réorganiser la matière impressionnante de ces « choses vues ».
Ce « diaporama en apesanteur mentale » a besoin, pour sédimenter et voyager (double opération dont il s’efforce de faire proliférer le paradoxe), de s’ouvrir à ses frères, ses ennemis, ses possibles, ses devenirs. De là une taxinomie un peu rebelle comme en affectionne Pagès : binômanie, monolubie, fiascorama… Ces termes de « manie », « lubie », ce suffixe d’–orama, viennent on le sait d’un siècle XX débutant, encore imprégné de dix-neuf, et sont ici repris pour en détourner les codes pathologiques à fins tantôt facétieuses, tantôt séditieuses. Qui al lu Pagès les a déjà croisés : ce sont des mots-ludions, dotés d’un mécanisme-détente.
Que voit Pagès, ou plutôt que voit son œil facétieusement stéréoscopique ? Du langage, encore un peu, sous forme vestigiale – graffiti, panneau, annonce, affichage, plaque de rue, vitrine – mais un langage travaillé par la faillite, le balbutiement, la revendication aussi.  Quoi d’autre ? Des formes, bien sûr –  mais dont il cadre moins le spectre esthétique que l’embossage urbain – des formes, certes, ou plutôt déjà des appels de forme, comme on dit appels d’air, cette façon qu’a la chose de tapiner comme si, sans vergogne pour sa reproductibilité, elle cherchait à afficher sa particularité – or à ces particularités, ces attributs corrompus qui déjà ronge la substance des choses, Pagès « propose » (nous propose) un écho, un verso, ou plutôt un relai, comme si l’objet, outre sa forme, avait maille à partir et dire et faire avec un autre objet – plutôt nomade que mort !
Mais j’ai l’air de parler abstraitement de photos réelles, ce qui est par ailleurs le cas, et qui sans doute limite la portée critique de mes remarques. Si je m’y autorise toutefois, c’est que l’auteur lui-même s’adonne à cet exercice à la rubrique Fiascorama, puisqu’il décrit, en légende de photos absentes que « remplacent » des rectangles pas tout à fait muets, l’image prise et avortée. Ces « légendes » le sont à plus d’un titre, et font écho à cette esthétique subtilement abâtardie de « la petite nature morte au travail » dont Pagès a plus d’une fois décliné les avatars. Exemple d’une photo « vide » :
« Un aveugle tenu en laisse par son chien, à mi-chemin d’un passage clouté, boulevard Sébastopol, dans ma ligne de mire, mais dont l’insondable regard, derrière ses lunettes noires, me tient en respect. »
A la page blanche a succédé le regard aveugle, mais l’un comme l’autre n’entravent en rien la traversée des images. Pagès a intitulé sa préface : « à propos de quelques affinités perceptives » : on ne saurait mieux qualifier la sympathie organique qui circule entre ces photos et qui semblent les lier à leur insu par le liant d’une complicité un peu clandestine, de celles qui aiment à se saluer dans la divergence à défaut de pouvoir s’épouser dans la semblance. C’est donc, je crois, une forme de philosophie que propose Pagès dans cet album-énergumène qui machine et sidère par son intelligence et sa puissance optiques.

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Yves Pagès, Photomanies, le bec en l’air éditions, 25€

vendredi 14 juin 2013

Nicolas Richard – what else?

"Ils avaient les N° du soleil et de la lune tout fracté et les fir gloutir par les machines. Ils dirent : “On vamettr tous les N° dans 1 Grand Boum et ce sera le N° des Chants Bardes.” Ils bâtir l’Anneau des Nergeries cest là où on voit le Cra Terre au jour d’hui. Ils déclencèr le Grand Boum et zoumm parut un ganrr éclair de lumyèr plus ganrr que le mond en tié et la nuyt de vint le jour. En suite tout deuv nu noir. Rien que la nuyt des années durant."
Ne changez pas de lunettes. C'est extrait de Enig Marcheur, l'incroyable roman de Russell Hoban, paru il y a quelques mois chez Monsieur Toussaint Louverture, ouvrage traduit magistralement, musicalement et génialement par Nicolas Richard. Pourquoi vous dit-on tout ça? Oh, mais c'est parce que ce traducteur infatigable, qui a traduit Pynchon, Powers, Stewart O'Nan, Miranda July, Jim Dodge, Hunter S. Thompson, Tom Drury, Woody Allen, Art Spiegelman, Nick Hornby, Harry Crews, Philip K. Dick, David Lynch, James Crumley, William Kotzwinkle et Jean Pass, vient de remporter tranquillement et sereinement le prix Maurice-Edgar Coindreau pour, justement, sa traduction d'Enig Marcheur.
L'an dernier, on avait eu la joie de voir le prix Coindreau décerné à Pierre Demarty, pour sa traduction du roman de Paul Harding paru en Lot49, Les foudroyés. C'est donc peu dire qu'on est ravi de voir ce prix intègre et exigeant (ça ne court pas la pampa) décerné à Nicolas Richard (lequel, par ailleurs, recherche des partenaires pour jouer à Blokus, n'hésitez pas à le contacter si ça vous intéresse…). Car l'homme, féru d'escalade et de Californie, à la fois débonnaire et mystérieux, par ailleurs honnête joueur de ping-pong (et persuadé à tort de m'avoir battu un jour) ainsi que grand amateur de chemises bariolées, n'a pas peur des défis et est LA référence en matière d'argot divers (traduire le bas-jamaïcain du XIème siècle avant Bob Marley l'amuse, c'est pour vous dire). Quand je sèche sur une expression liée à la drogue, ce fléau, c'est lui que j'appelle. Allez savoir pourquoi, il a toujours la réponse. Mille rumeurs courent sur son âge. On le dit centenaire, pubescent, immortel. Je le sais éternellement présent et bienveillant. En plus, il est écrivain, ce qui ne gâte rien, auteur des Cailloux magiques (Flammarion) et de l'interlope et monumental Les Soniques (sous le nom de Niccolo Ricardo, en collaboration avec le DJ-ludion Kid Loco, paru chez Inculte Inc. Corporated Limited, dont Nicolas Richard est par ailleurs membre). Bref, Nicolas Richard est un homorquestr – rappelons pour la légende qu'il a aussi posé nu pour des étudiantes népalaises, retapé des appartements en pain d'épice à Brooklyn, fait la vaisselle nucléaire à Bâle, été bûcheron-polyglotte dans le Valais et président directeur général de groupes de rock. Et qui c'est qui va traduire le prochain Pynchon, Bleeding Edge, hein, qui c'est? C'est lui. D'aucuns le surnommaient "ze dude", mais vous pouvez l'appeler tout simplement "don Corleone".
Berf, traduire Enig Marcheur exigeait non seulement a shitload of method, mais huit cent vingt mille brins de folie (le pleutre que je suis avais renoncé au projet…). Les jurés du prix Coindreau ne pouvaient pas laisser passer une occasion pareille de primer un travail non seulement acharné mais joyeux. Le prix – présidé par l'indispensable Captain Chénetier – lui sera remis le 25 juin à la Société des gens de lettres, dans le cadre des prix de printemps (littérature et traduction) de la SGDL.
A big hug au prince du feuillet  !