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mardi 6 mars 2018

Le passé mis en pièces: L'appartement d'André Markowicz

Parfois, se raconter exige de revenir sur les lieux où a poussé, première, la fleur de tout récit, celle de l'enfance. De rentrer chez soi, ou plutôt de faire à nouveau effraction dans l'appartement où l'on a appris à être soi un jour. Grotte aux parois tout sauf mutiques, labyrinthe dont on connaît tous les tours et détours, climat intérieur que ni la poussière ni la négligence ne peuvent tout à fait perturber. Pour le traducteur et écrivain André Markowicz, ce lieu n'est autre qu'un appartement de Saint-Pétersbourg où sa grand-mère a habité une grande partie de sa vie. C'est là que s'est forgée la musique secrète de la langue qui l'habite, le russe. Là sans doute qu'est né ce "bruissement de la langue", cet accent survivant à un réel disparu, comme le sentiment d'un membre fantôme. Y revenir, c'est réinvestir une géographie domestique et mentale, mais surtout sensorielle ; c'est retrouver, sous l'apparente déréliction, la peau douce de la jeunesse. Non pour célébrer l'âme défunte des choses et en tirer un phrasé nostalgique, mais pour, comme chez Proust, inviter le passé à respirer encore dans cet autre lui-même qu'est le texte.

L'appartement, qui sort demain aux éditions Inculte, nous rappelle si besoin est que le grand traducteur qu'est André Markowicz est avant tout un maître des cadences. Son livre – où la psychogéographie révèle, comme une plaque sensible, le biographique – a la particularité d'être écrit en vers, et l'on sait combien Markowicz sait plier le récit au rythme au point de les faire coïncider en un même précipité. Pour traduire le tétramètre ïambique de l'Eugène Onéguine de Pouchkine, Markowicz avait su créer un octosyllabe d'une étonnante plasticité, un véritable feu follet métrique. Ici, dans L'Appartement, c'est au décasyllabe qu'il a confié le soin de chanter "l'odeur du premier monde", un décasyllabe qui ne cesse de déborder comme un ru sans cesse alimenté par une fonte intime, celle des perceptions retrouvées:

"[…] mais est-ce la Russie, est-ce l'enfance / ou bien les deux ne sont pas dissociables, / tout ce qui est de l'ordre de mes sens / s'est figé là comme une fois pour toutes, / ce qui fait que la suite de la vie, / je veux dire la vie en tant que telle, / s'avère, au bout du compte, un accident, / comme une diversion, une long détour, / ou, justement, non, pas si long que ça, / parce que dès que cette enfance arrive, / 'arrive' et pas 'revient', le temps n'est plus, / il n'a plus d'importance, il est passé / et je suis revenu où je dois être / ou plutôt non – je reviens où je suis /". (p. 117)

Cet "appartement" (mot qui résonne bien vite comme "appartenance"), Markowicz ne s'y enferme pas, il y va et vient comme dans un souvenir offrant d'autres perspectives sur la vie, et c'est depuis son seuil menacé qu'il raconte sa préhension des textes à traduire (en complicité avec Françoise Morvan), qu'il s'agisse de Platonov qu'après une première déception il entend alors mieux et plus fort grâce aux corps portés sur scène, ou de L'idiot, dans lequel il entre "non pas comme un déluge / mais phrase à phrase, par petites doses, / au jour le jour, pour garder l'équilibre".

Le lecteur poussera d'autres portes de cet "appartement" – entrera dans d'autres pièces de la vie de Markowicz, dont certaines situées en Bretagne. Quel que soit l'épisode retracé, on est conquis, ou plutôt convié, par ces vers ivres de rebonds, ces vers qui ricochent au plus profond de la mémoire et parviennent à traduire – à déplacer, bousculer, ranimer – les sensations et les visions, l'intellection et la passion. L'appartement, et c'est ce qui explique sa force d'émotion, est une crépitante leçon de souffle.


mercredi 5 octobre 2016

Les larmes de Pouchkine, le sourire de Markowicz

Ceux et celles qui ont lu le premier volet de Partages d'André Markowicz n'ont pas besoin de lire ce post. Ils et elles sont déjà en train de secouer leur libraire par la peau du cou pour qu'il leur vende séance tenante et vibrante ce livre magique qu'est Partages 2. Pourquoi? Parce qu'ils et elles ont contracté une addiction. Je vais donc tenter d'expliquer la raison de cette addiction aux futur.e.s camé.e.s, à tous ceux et toutes celles qui, je l'espère, après ce post, ou même avant de l'avoir fini, claqueront la porte et se précipiteront chez leur libraire pour acheter Partages 2. Accrochez-vous, parce que ce livre n'est pas ce qu'il semble être.

A priori, il s'agit de textes publiés régulièrement – très régulièrement – sur Facebook par un traducteur, dont vous avez sans doute entendu parler puisqu'il a retraduit – entre autres merveilles – tout Dostoïevski. On pourrait en déduire qu'on tient entre les mains un "recueil", un "ensemble", mais, et c'est là le miracle, c'est tout autre chose. Ne vous attendez pas à tomber sur des notes écrites par un traducteur, où il vous parlerait de son travail, des écueils, des achoppements divers ponctuant sa "carrière". Car ce que bâtit là André Markowicz, en tant que traducteur mais surtout en tant qu'écrivain, et mémorialiste incandescent, c'est ni plus ni moins une "maison". Oui. Une demeure ouverte, ou le vent de son esprit souffle le partage. Un vaisseau, qui plus est, car on est embarqué, comme lui on tangue, on hésite, on plonge, on s'accroche au mât.

Un recueil de textes épars traitant, entre autres, de la traduction? No way et que nenni. En humaniste du verbe, Markowicz vous invite à une époustouflante odyssée à travers… à travers… eh bien à travers : une passion. Celle pour la langue russe, la littérature russe, Pouchkine, les mots, le rythme, l'histoire, le temps – mais je pourrais prolonger cette liste indéfiniment, et même si vous n'êtes pas lecteur de Lermontov, même si le processus de traduction ne vous titille pas, croyez-moi, à peine vous serez immergé dans Partages, vous danserez sur les spires du Kremlin comme des diables. Le virus-tango de la markolangowicz vous emportera loin, très loin.

Qu'est-ce qui anime un homme? Qu'est-ce qui le rend fou et sage? Lisez Markowicz et vous comprendrez. Tout ce qu'il dit – car il aime à dire que dans ce livre il dit, il n'écrit pas, c'est une conversation qui nous appelle, nous secoue –, tout ce qu'il dit est passionnant. Passionnant parce que travaillé par la passion. Des souvenirs? Bien sûr. Des anecdotes? Certes. Des digressions, aussi, des récits, des cours de traductologie, même. Des blagues juives, parce que. Et des poèmes. Des poèmes à tomber, à genoux, des poèmes à pleurer, à rire. Imaginez une valise qui s'ouvre brutalement, avec au-dessus l'ombre de Pandore. Imaginez que vous vous avancer à tâtons dans ce champ parsemé de papiers, et qu'à chaque fois que vous prenez une feuille, votre cœur explose, ou exulte. 

Quand un des plus grands traducteurs de notre époque s'adonne aux partages, croyez-moi, on est conquis. On est, au sens littéral, ravi. C'est un rapt, ce livre. Voulez-vous être rapté? Alors suivez-moi, ou plutôt suivez Markowicz…

***
Markowicz nous raconte tout, comment il vit et traduit Pouchkine, comment il vit et traduit Shakespeare, et qui sont ceux et celles qui l'ont exhaussé littérairement, l'ont poussé à traduire, l'ont invité à donner corps aux mots des autres.  Comment devient-on ogre tout en gardant une âme de poucet rêveur? On l'apprend, au fil des pages. Quand Markowicz vous parle de Holocauste du poète américain Charles Reznikoff – et vous le donne à lire, à lire en silence et tension – on écoute, le cœur aux abois. Quand Markowicz traduit Maïakovski, et vous offre sa "version" de A pleine voix, c'est magnifique:
"Moi aussi,
                   l'agit-prop,
                                     j'en ai plus qu'assez,
j'aimerais
                moi aussi donner
                                             dans le touchant,
c'est plus profitable,
                                 et on en ressort
                                                           moins cassé,
mais je me réprime
                               et je vais
                                               marchant
sur la gorge
                    de mon propre chant."
Quand Markowicz vous parle de l'importance du 19 octobre chez Pouchkine, vous sentez qu'il va se passer quelque chose. Et il se passe quelque chose – vous verrez. C'est quelque chose qui dévaste. C'est l'élévation et la chute. Quand Markowicz traduit Catulle, c'est prodigieux, aussi, c'est du rap. Quand il parle du Requiem d'Anna Akhmatova, ça tremble de partout en nous, ce poème appris par cœur et transmis au papier par plusieurs oreilles devenues enfin bouches. Il y a Blok! Alexandre Blok! Il y a Po Chü-i ! Il y a  Iliazd! Vous les verrez, les entendrez. Il y a Dostoïevski, plus près de nous que jamais, onze ans de travail pour que tout prenne corps. Il y a les chansons folkloriques bretonnes. Il y a avoir vingt ans à Leningrad. Il y a la Dame de Pique. Et traduire le chinois sans connaître le chinois. Traduire le théâtre. Lire en filigrane Celan. Travailler à deux, en couple, s'inventer moteur – avec Françoise Morvan, elle aussi animée à chaque instant par la même passion, la même vie intense. Il y a la mère d'André, qui relit ses traductions et les commente! Il y a Soljenitsyne, et la condamnation du dernier Soljenitsyne. Il y a Israël. Les camps. La torture. Les ancêtres. Les maîtres. Et tant d'autres écrivains ! Pas des noms, mais des êtres,  que Markowicz nous donne à lire comme on serre une épaule pour mieux en éprouver les muscles, revenus de loin. Il y a les liens de Markowicz avec ses éditeurs, les metteurs en scène de ses traductions. Il y a les attentes, les déceptions, aussi, et toujours cette obstination tout en souffle, à la fois légère et tenace. Et puis, il y a les larmes de Pouchkine, versées un 19 octobre, quand tous ses amis ou presque sont en prison, ou morts, les seules qu'il aurait versées! Quand il sait qu'il n'écrira plus, presque plus.Comme Markowicz sait nous les rendre tangibles, tangibles parce que, grâce à lui, traduites, transportées. Partagées. Moi, les larmes de Pouchkine traduites par Markowicz, je les ai senties sur mes joues. 

Livre rare, livre miraculeux, Partages 2 s'étend de juillet 2014 jusqu'à juillet 2015. Un an. Un an passé à se dépenser, sans compter. A ne faire ça: traduire-écrire; écrire-traduire. Une vie dans l'entre. Dans le passage. A libérer les failles. A nous rendre poignant tout ce qu'on pensait d'encre, et d'encre seule. C'est un livre qui dévore l'épars pour nous offrir une trajectoire. Je laisse la conclusion, ou plutôt l'envol, à Marcowicz, qui nous écrit et dit:
"Mais le texte est fixé à la lettre,
L'intention désigne le chemin.
Je suis seul. Les pharisiens sont maîtres.
C'est si dur de vivre en être humain."
C'est un texte de Boris Pasternak. Mais c'est aussi celui de Markowicz. Et maintenant, maintenant, eh bien c'est le vôtre. Vous savez ce qu'il vous reste à faire : partager.

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André Markowicz, Partages, vol. 2, éditions Inculte, 23,90€

vendredi 28 mars 2014

Eine kleine nacht moujik: Brodsky transfiguré

S'il y en a encore pour douter du grand écart qui peut exister entre différentes traductions du même texte, qu'ils aillent donc fureter dans les Vingt sonnets à Marie Stuart, de Joseph Brodsky, que les éditions Les doigts dans la prose viennent de publier en quatre langues: en russe, tels qu'ils furent publiés en 1977; en traduction anglaise (effectuée par Peter France et revue par l'auteur); enfin en français, d'abord par Claude Ernoult (traduction parue chez Gallimard en 1987) puis, last but not least, par André Markowicz (traduction parue également en 87 dans le numéro 15 de Lettre internationale). Ne connaissant pas le russe, je ne me prononcerai pas sur le degré de "fidélité" de ces trois traductions; mais s'il nous faut appréhender les vers de Brodsky dans leurs diverses transmigrations, convenons que le texte témoigne d'une puissante malléabilité. Prenez par exemple le sonnet VI — en voici trois versions:

Peter France: Paris is still the same. The Place des Vosges / is still, as once it was (don't worry), square. / The Seine has not run backward to its source. / The Boulevard Raspail is still as fair.

Claude Ernoult: Paris, je te le dis, n'a pas changé. La place / des Visges reste encor parfaitement carrée./ La Seine vers l'amont ne s'est pas écoulée. / Le boulevard Raspail garde sa même grâce.

André Marcowicz: Paris ne change pas. La Cour Carrée, / sans blague, n'est pas plus triangulaire. / Les Cygnes sont rentrés chez Baudelaire, / le fleuve-Seine coule sans marées.

    Paris ne change pas, certes, mais sa perception poétique dans les vers de Brodsky, si. J'ignore comment a fait Markowicz pour sentir passer l'ombre de Baudelaire, mais le connaissant, je me doute qu'il a ses raisons. Il est possible que Brodsky ait fait une allusion à un poète ou à un vers (russe?), et que Markowicz ait cherché un équivalent à cet écho – procédé sur lequel il s'explique dans sa postface. Le fait est que, ce qui frappe, à la lecture de ces poèmes si souvent divergents, c'est moins les écarts de sens que le ton adopté, la rythmique. Là où Ernoult respecte la foulée alexandrine, Peter France préfère une certaine simplicité, et la concision, tandis que Markowicz, rompu au sonnet russe par la pratique de Pouchkine, n'hésite pas à marquer la cadence et faire chalouper la métrique.
    Que déduire de ces grands écarts? Qu'on nous gruge et nous filoute? Qu'il y a grabuge et entourloupe? Non. Qu'on nous balade? Mieux: on nous ballade. Le poème originale "ballade", au sens musical, ses interprètes, qui n'ont pas tous le même clavier ni le même doigté, encore moins la même oreille. Car c'est le poème qui produit sa traduction. Il met en œuvre une poétique qui, à son tour, en appelle non pas une autre, mais d'autres, et l'on aura un plaisir égal à lire ces trois versions, comme si l'on observait l'objet originel selon trois éclairages, ou encore comme s'il s'était prêté à trois mastications, trois torsions, prenant plaisir à transmuer, acceptant la transfiguration dans toute ses musicales subjectivités. Comme le dit Markowicz dans sa postface:
"Au total, l'enjeu était bien de reconstruire en français une mémoire ironique de ruines russes devenues françaises tout en restant totalement russes – mais de ruines vivantes et vibrantes."
Désormais, la Marie Stuart de Brodsky, d'abord reine, puis statue et enfin sosie d'une femme aimée, peut entamer une nouvelle métempsycose et vivre pleinement sa vie rêvée d'entre les mots.
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Joseph Brodsky, Vingt sonnets à Marie Stuart, traductions par Peter France, Claude Ernoult et André Markowicz, éd. Les doigts dans la prose, 18€