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jeudi 21 novembre 2019

Capturer le vide: Tanguy Viel à l'épreuve de lui-même

La quatrième de couverture d'Icebergs nous présente le nouveau livre de Tanguy Viel comme une "série de promenades", et bien sûr, on peut avancer que dans ces pages l'auteur va et vient, musarde, se penche et s'éloigne, mais cette image papillonnante ou ambulatoire risquerait d'occulter la dimension tragique de son essai. Car si Icebergs est un ensemble de réflexions – de reflets? – autour de la question d'écrire, s'il aborde diverses questions comme la passion de la citation, le travail du journal intime, la retranscription de la pensée, les idées confuses, le livre-miroir de lui-même; s'il convoque à son chevet une pléthore d'écrivains de haut vol – Goethe, Montaigne, Valéry, Proust, Woolf, etc. –, le livre de Viel est avant tout un exercice de fragilité, où il s'agit d'approcher au plus près un certain abîme.

Un écrivain, nous dit Viel, est quelqu'un qui travaille par défaut. Au-dessus de son ouvrage tangue "la lumière d'un livre possible", lequel produit une "ombre" qui devient pour celui qui écrit une sorte d'abri. Ce n'est pas juste dire qu'on n'écrit jamais vraiment le livre envisagé, celui dont on a l'impression de voir, en pensée, le visage, c'est également confier que le passage à l'acte – l'écriture – opère un déchirement d'avec la pensée. L'écrivain, avant de tracer, songe. Il est habitant d'une pensée, une pensée éprise de formes, de connections, d'impasses, de heurts, et son travail va consister à s'exiler de cet espace abstrait et immaîtrisé pour bâtardiser ses visions dans le concret d'un traçage. Ce n'est pas à proprement parler un renoncement, plutôt une condition. Comme le dit Viel, "le rêve de la pensée pure, chez Valéry, paraît être ce qui aura toujours absenté la possibilité d'un livre" – et il est vrai que cette prodigieuse exception qu'est Valéry dans la sphère de la littérature permet de saisir assez précisément le propos de l'auteur. On pourrait, aussi (et Viel en fait mention), citer Artaud, qui lui aussi, et de façon plus organique encore, tourna autour de ce vertige qu'est l'impossibilité d'épouser le vortex de la pensée:
"Je souffre d'une effroyable maladie de l'esprit. Ma pensée m'abandonne à tous les degrés. Depuis le fait simple de la pensée jusqu'au fait extérieur de sa matérialisation dans les mots. Mots, formes de phrases, directions intérieures de la pensée, réactions simples de l'esprit, je suis à la poursuite constante de mon être intellectuel. Lors donc que je peux saisir une forme, si imparfaite soit-elle, je la fixe, dans la crainte de perdre toute la pensée." (Lette à Jacques Rivière du 5 juin 1923)
Viel, quant à lui, parle de "capturer cette sorte de vide", et évoque la fabrique d'un "abri provisoire où consister un instant". Ainsi, l'écriture, en plus d'équivaloir à une stratégie salutaire de renoncement, puisqu'une certaine folie guette celui qui essaie de penser la pensée, serait une façon de "consister", et l'usage intransitif de ce verbe, attesté au XVème siècle, nous renvoie à l'idée de "se maintenir dans un état", même si l'on peut arguer, je crois, que ladite consistance se traduit en fait par une sorte de dissolution – est c'est là encore un autre vertige qui vient remplacer celui né du fricotage avec l'abîme.

On sent bien que Viel considère le livre écrit comme l'écho déformé d'un rêve avorté. Ce rêve, c'est celui d'une écriture qui ne serait que la propre retranscription de son mouvement – un peu comme Valéry rêvait d'une pensée qui ne soit qu'enregistrement de ses impulsions. Il y aurait ainsi un moment presque abstrait où l'écrivain serait au bord de "tenir sous son regard l'énergie nerveuse qui meut l'écriture", et qui ferait qu'on pourrait envisager, de façon quasi fantasmatique, la littérature comme "une histoire déguisée du système nerveux." Il est rare qu'un écrivain parvienne, avec autant de sincérité et de précision, à cerner le point aveugle dont il est question ici, et l'on sent bien que Icebergs est un livre passé à l'épreuve d'une lente maturation, arraché à de noirs recoins. C'est là sa dimension tragique. Il se tient en marge de l'aveu, garde souvenir d'un éventuel naufrage. Car derrière sa grande lucidité et ses humbles convictions, on sent palpiter quelque expérience plus forte que le doute, plus douloureuse que l'hésitation. La partie immergée de l'iceberg, ici, a raclé un fond, et l'on en sent encore les vibrations à la surface de la page.

Au début d'Icebergs, Viel parle des "vrais livres", qui ont "quelque chose de marin". A la fin de son livre, il évoque les "grands blessés" de la littérature, ceux qui se sont brûlés au feu de leur propre aventure plutôt que de naviguer haut et clair. Ce passage de l'eau au feu, de la divagation à la consumation, en dit long, je crois, sur ce qui, chez Viel, a rendu nécessaire et possible son essai.

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Tanguy Viel, Icebergs, Les Editions de Minuit, 13 €


lundi 30 novembre 2015

"Il faut en finir" : l'Asile Artaud

Certes, la parution de lettres inédites d'Antonin Artaud ne peut que susciter l'intérêt, mais comment dire? le volume qui vient de paraître chez Gallimard, et qui s'intitule Lettres 1937-1943, pose quelques petits problèmes. Tout d'abord, la préface de Serge Malausséna, neveu d'Artaud, où ce dernier non seulement se pose en défricheur du corpus, alors qu'on sait combien il a "œuvré" au fil des ans pour contrarier la parution des œuvres complètes, mais nous inflige des souvenirs personnels sans grand intérêt, comme son "émotion" en revoyant le parc de l'asile où il jouait… On hallucine aussi en lisant, en fin de volume, que Malausséna remercie "amis et initiés", quand on sait qu'Artaud n'a cessé de désigner l'initié comme son ennemi premier.
Ensuite, l'introduction rédigée par le Dr André Gassiot, médecin-chef de l'hôpital Cayssiols de Rodez, où nous est infligé cette fois-ci un bref historique de la conception clinique de la folie et du statut d'aliéné, sans parler de considérations sans intérêt du style: "Avec Artaud […] le génie flirte avec le délire".
Mais le pire est à venir, sans doute, car si l'ouvrage qu'on tient entre les mains est présenté comme des "lettres d'Artaud", on se demande bien ce que viennent y faire, insérés au même titre que les missives de l'écrivain, des diagnostics rédigés par divers psychiatres de l'époque, des certificats d'entrée, voire des lettres d'autres correspondants auxdits psychiatres, ou des lettres de la mère d'Artaud – certes, ces derniers documents ne sont pas inintéressants, mais il aurait mieux valu les consigner en annexe, puisque ledit volume se présente, une fois de plus, comme des "lettres d'Artaud", et non comme un "dossier Artaud", lequel existe par ailleurs aux éditions Séguier (Artaud et l'asile, de Danchin et Roumieux). Mais sans doute Gallimard ne peut-il plus assurer la parution des inédits d'Artaud sans la ratification de ses héritiers, qui ont grand besoin de redorer leur blason après avoir contrarier incessamment l'incroyable travail de Paule Thévenin.

Mais passons aux lettres en question, qui précisons-le, ne sont pas toutes inédites. Le corpus ici circonscrit concerne, on l'a dit, les années 1937 à 1943, c'est-à-dire depuis le retour d'Irlande d'Artaud jusqu'à son transfert à Rodez. Au début, Artaud récuse sa propre identité, il n'est pas Artaud, écrit-il, il est Antonin Arlanapulos, ou Antonin Arland, il se dit "grec", "né à Smyrne le 29 septembre 1904" (et non né le 4 février 1896…). Pendant près de deux cents lettres, on assiste à une tentative de désenvoûtement forcené, Artaud s'enfonce dans un délire kabalistique, il renie tout, ses amis, mais surtout sa mère, qu'il refuse de voir, seul lui importe de recouvrer sa liberté. Il nie être Artaud, une façon de rejeter en bloc ses écrits et surtout toute littérature. Tour à tour, il supplie et menace les divers médecins qui s'occupent de son cas. La guerre arrive, mais rien apparemment dans ses lettres ne semblent indiquer qu'il en a vraiment conscience – en apparence, du moins, car ses lettres (jusqu'à quatre par jour) témoignent précisément d'un état de belligérance à la fois intérieur (il est succubé à chaque instant) et extérieur (tous ses proches complotent contre lui), ce qui le pousse à lancer des sorts, à imaginer de violentes guerrillas urbaines, à faire exploser Paris, bref à déployer un arsenal qui l'apparente à un dément alors qu'il survit juste dans un asile tandis que le monde se dépèce heure par heure, systématiquement. Comme il le dit à Yves Tanguy fin 38:
"La vie Messieurs, va faire explosion et ce n'est pas votre stupide logomachie matérialiste qui arrêtera cette explosion."
Et d'ajouter dans la même lettre, en majuscules, ceci:
"PARLER POUR NE RIEN DIRE
                                        EST FINI"
Ce sont des lettres pleines de bruit et de fureur, venues d'un corps assiégé qui cherche à donner forme à sa résistance et refuse d'arrêter d'écrire. Artaud souffre, il veut de l'opium, de l'héroïne, du laudanum. Le sevrage imposé par l'internement est trop violent et rien ne peut plus enrayer ses bouffées délirantes — "graphorrhée" conclut le Dr. Longuet à Sainte-Anne. Il lutte néanmoins pour "s'élever au dessus du Né de la Sueur qui est en moi": déjà se profile le projet d'un corps sans organe, même s'il faudra du temps à Artaud pour parvenir à défricher l'imbroglio psychique dans lequel il s'est enfoncé pour parvenir à une poétique du désenvoûtement, scandée, aux limites de la glossolalie, seule capable à ses yeux de miner jusqu'aux fondements de l'être. Mais le clou reste à tordre, et la poussée "psycho-lubrique" demeure encore à vaincre pour qu'Artaud non seulement se réinvente, mais  devienne le Mômo, l'anti-initié, le suicidé récalcitrant.

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Antonin Artaud, Lettres 1937-1943, édition établie par Simone Malausséna, préface de Serge Malausséna, Introduction d'André Gassiot, éd. Gallimard, 29,90€

jeudi 3 juillet 2014

Ce qu'Artaud cogne (encore)

L'histoire éditoriale des "œuvres complètes" d'Antonin Artaud aura été à l'exemple du corps sans organe du Mômo: balbutiée sauvée torturée exilée libérée désossée. Quand, en 2011, les éditions Gallimard proposent au lecteur les Cahiers d'Ivry (février 1947 – mars 1948), on sent bien qu'il faudrait un livre entier pour raconter ce que fut la mise en livres du travail éclaté de cet écrivain qui subit la langue comme d'autres la torture. L'édition des œuvres d'Artaud – qui n'est, hélas, pas achevée – témoigne d'un combat titanesque entre plusieurs instances:

• celle des éditions Gallimard qui se lancèrent dans une entreprise improbable ;

• celle, encore plus exemplaire et non moins têtue, de Paule Thévenin, qui seule fut capable de gérer, au graphème près, la masse d'écrits que laissait Artaud;

• celle, ingérable, des héritiers sanguins et sanguinaires qui préférèrent le procès à l'empathie et firent de Thévenin la Méduse d'une œuvre qu'ils étaient incapables de contempler en face;

• celle, surtout, d'une œuvre manuscrite et insatiable, concrétisée au crayon cassable sur du rare papier réglé au fil d'années d'asile privé du monde, dans la strate mâchée, au fil des ratures et remords.

Rarement "œuvre" aussi n'aura subi autant d'avatars. D'autant plus qu'elle n'a jamais été conçue en tant que telle, puisque brisée, parsemée, produite – souffrance sur souffrance –, par un homme qui avait d'autres démons à combattre que les architectes de sa non-œuvre à venir, à commencer par soi, et ne confiant le déchiffrement de ses centaines de cahiers de guerre et de disettes qu'à une femme élue entre toutes, Paule Thévenin, qui œuvra des décennies dans l'ombre, sans cesse répudiée par des héritiers qui eux n'avaient que le sang et le nom pour pallier leur inconnaissance de cet intolérable "ombilic des limbes".

Quiconque (de jeune) tomberait (hasard) aujourd'hui sur les Cahiers d'Ivry – et n'aurait jamais lu Artaud – serait sûrement perdu – et ne tomberait sûrement pas dessus, vu que chaque volume coûte 38 euros (mais les autres tomes sont moins chers, et puis les bibliothèques ça existe, hein, alors, du nerf).
Certes, le trajet menant du tome 1 à ce tome quasi trentième est tel qu'il exige un déportement perpétuel. Un volume de poésie/gallimard peut suffire de déclencheur, aussi. Il est même possible qu'un lecteur vierge tombant sur ces deux tomes venant après plus de trente ans d'éditoriales errances, trouve ici de quoi mourir à soi, vivre en lui et renaître autre – qu'il lise seulement ces lignes et peut-être se réinvente (comme je le fis il y a trente ans six mois douze jours sept heures onze minutes vingt secondes ):
"Or je ne suis pas du monde fluidique
du tout
Je suis le monde détonnant
de l'invisible pur,
force qui ne se voit, jamais
et qui est corps
et dont le résultat est un
autre corps
et que j'ai pointé par le
en dessus le déchiquetage
des limbes et de l'enfer."
Toi qui lis ceci, toi qui peut-être n'a jamais rien lu (vraiment) d'autre, n'hésite pas. N'hésite jamais. Pointe par (ou en dessus) le déchiquetage des limbes et de l'enfer, tu verras, ça te fera, à la longue, du bien. Ou du mal. Mais ça te fera, et te faire est ton souci.


jeudi 13 mars 2014

La prose sur les maux: et Venet vint


D’Emmanuel Venet, on avait d’abord lu Ferdière, psychiatre d’Artaud, en ayant l’impression diffuse de ne pas tout à fait saisir ce qui se jouait dans ses lignes, mais ça venait du sujet, non de sa « méthode » – on lit parfois un livre avec certaines attentes, qui font grille, au lieu de laisser le livre tricoter ses autres possibles. On lit parfois en boitant, lesté par de fausses perceptions, or les livre ont autre chose à faire que jouer les béquilles. La lecture de Précis de médecine imaginaire m’a permis de corriger le tir et d’apprécier pleinement cet auteur dont j’ai déjà hâte de lire le dernier livre, intitulé Rien.
Dans son revigorant Précis de médecine imaginaire, Venet ausculte divers maux, examine leur apparition dans la langue autant que dans le corps, cherche leur résonance dans son passé, bien souvent son enfance, comme si, de la galaxie des symptômes et du charivari des remèdes, on pouvait inférer non pas une simple étiologie raisonnée mais une cartographie mouvante des affections (et ce dernier mot est sans doute à prendre dans sa plaisante polysémie). Car la maladie n’est pas une et indivisible, elle arrive souvent déguisée, ampoulée ou discrète, passagère ou revêche, s’invitant dans l’esprit de l’enfant qui la découvre par l’autre ou soi telle une bribe de mythologie, un fantasme fuyant, une anecdote maquillé en drame grec.
Rhumatismes, saturnisme, cirrhose, angine, épilepsie, malaises, migraine… Avant d’être des maux, ce sont souvent, bien sûr, des mots (le mal a dit… n'est-ce pas, Lacan?) : et le premier symptôme proche d’une incompréhension, d’une fausse préhension. On peut guérir d’un mal, parfois, mais s’affranchit-on jamais du halo magique qui a entouré l’apparition de son nom ? Venet sait que le corps se détraque, inéluctablement, mais il sait aussi que chaque avanie est source de souvenirs, matière à méditation, sujet à farce. Ainsi sa myopie, qui le faisait passer, avant d’être détectée, pour un idiot ; plus tard, elle l’aidera à moins voir les gêneurs :
« J’apprécie d’être myope. Au moins, quand on me bassine trop, j’enlève mes lunettes et renvoie les gêneurs aux brumes préhistoriques d’avant mes six ans. Qu’on ne s’y trompe pas, il s’agit d’un petit meurtre, ni plus ni moins. »
Ça pourrait presque être du Chevillard… Mais Venet a sa façon bien à lui de décrire et commenter les maux – on croit qu’il analyse et déjà il digresse ; à peine décrit-il qu’on sent qu’il se souvient ; cherche-t-il à commenter qu’aussitôt il plaisante. C’est qu’il préfère aborder le continent de la douleur déguisé en Plume (Michaux est d'ailleurs présent dans le recueil). On se souvient peut-être du célèbre texte de Barthes sur la migraine (que cite, respectueux, l’auteur) : mais Venet n’a pas le stéthoscope sociologique, et s’il demande au patient de tirer la langue, c’est littéralement, afin de l’entendre, cette langue, puisque sa grande affaire est la prose, et non la fièvre catarrhale. Venet n’est pas là pour soigner, mais pour veiller : veiller à ce que la médecine jouisse d'une doublure, d'une coulisse plus intime, d'un havre imaginaire où souvenirs, expériences et réflexions forment non pas un diagnostic mais une partition. Qui dit partition dit musique, et qui dit musique dit… piano.
D’entre toutes les maladies ici décrites, l’une se tient un à l’écart, plus intrigante peut-être, moins fatale, à laquelle l’auteur donne le nom de « névrose pianistique » – elle fait d’ailleurs également l’objet d’un chapitre entier en dix mouvements.
Cette névrose, est-ce Venet qui en souffre ou son piano ? La question mérite d’être posée. Et l’auteur d’évoquer ainsi cet instrument avec lequel il bataille depuis ses six ans :
« Ce salaud nous détestait. Meuble disgracieux, instrument terne, il prenait plaisir à nous décourager. Impossible, par exemple, de lui extorquer un pianissimo : d’abord il restait muet, puis éclatait en mezzo forte si notre sollicitation devenait plus ferme. »
Le piano est cet organisme qui désaccorde le corps par épuisement de la vocation. Il en résulte, en des pages vives et musclées, une conception tauromachique de l’art du clavier. On sent alors passer l’ombre de Leiris (pour la corne qui affleure mais aussi pour les échos avec la Règle du Jeu…) et l’on comprend que ce clavier rétif qui trône en noir sabot au centre de la clinique Venet est aussi celui sur lequel il s’ingénie, magistralement, à chanter les maux et leur écho.
Il est question aussi d'ondes plus ou moins perturbantes et de remèdes plus ou moins efficaces. Il ne manque à vrai dire que le bouche à bouche à cet art éminemment curatif. Tu l'as compris, lecteur, c'est là un livre de grande santé que ce Précis de médecine imaginaire. On t’en prescrit l’ingestion joyeuse sans restriction de dose.
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Emmanuel Venet, Précis de médecine imaginaire, Verdier

lundi 14 octobre 2013

Cendrey furioso

"Comme un heurt indescriptible d'avortements": c'est ainsi qu'Artaud parlait de sa douleur dans L'ombilic des limbes. Une douleur qui empêche d'écrire mais dont l'écriture doit rendre compte, coûte que coûte. Le plus souvent, les mots trouvent l'écrivain, mais il arrive parfois qu'il lui faille les chercher, comme si un trou se déplaçait dans la langue. C'est cette expérience dont Cendrey se fait le témoin bouleversé (et l'acteur résistant) dans Schproum, qui embarque le lecteur dans un récit-naufrage d'une haute intensité. Cendrey écrit un roman, et nous lisons ce roman, presque dans le déroulement de son écriture, qu'on aime pour ce qu'elle est (hait?): des phrases à la fois baroques et écorchées, dont les articulations grincent, où le corps perce et trébuche à tout moment comme dans un vaudeville gangrené de l'esprit, l'humour allant et venant entre texte et lecteur ainsi qu'un poing rageur. Mais cette fois-ci, la sainte machine grippe. Le récit se voit troué à intervalles irréguliers par des notations en italique qui disent un autre trébuchement:
/calebasse d'os comme la maraca (s) que mon corps de reste / coque et cou l'instrument de mon mal sur ce corps d'un coup comme lépreux / pleine de graines si calebasse comme de graviers si maraca (s) et ce corps insensé qui le secoue si sec pour annoncer sa lèpre /
Et voilà que page 62 le roman s'interrompt dans l'affre, le bégaiement. Cendrey entre alors en quête, il enquête et narre son anti-croisade pour échapper à l'envahissante Douleur. Déménagements, déplacements, malaises, pudeurs, angoisses, valses et hésitations du corps écrivant cherchant à retrouver l'aplomb d'où lâcher le fil qui permet le courant, le vrai. Le livre a avorté –
(dans la molle argile utérine qu'est ma matière grise il n'y a plus de lui que des fragments fossiles et l'empreinte des douces inquiétudes qu'il me causait)
– mais un autre livre voit le jour, tout entier penché sur cette "véritable déperdition". Le terme d'auto-fiction pourrait être ici prononcé, mais Cendrey est toujours un peu plus à l'ouest d'où on voudrait le croire – et d'ailleurs, ce qu'on désigne chez certains comme par le terme d'autofiction n'est bien souvent que de la "photo-fiction": du traitement de clichés. Ici, il faudrait plutôt parler de sotto-fiction: écriture des soubassements, travail de sape, coups de sonde dans la mine. Cendrey, en chevalier terrassé, sait que les moulins ne sont pas des chimères, et sa langue sera là – quand le mal aura été vaincu – pour fendre l'ennemi. 
Le lecteur saura à la fin de Schproum quel mal a ainsi pourri littéralement (et littérairement) la vie de l'écrivain – il saura le sens du mot "électrosensible" et quel mortel texto gicle du portable aux cerveaux des hommes – mais on ne saurait réduire le récit de Cendrey à un dévoilement et une dénonciation. Car ledit récit est avant tout l'apprentissage d'un dire autre, celui qui traque dans le potage du réel les mouvements contrariés de la conscience et du corps. Cendrey ausculte, innerve, dénerve, pince, arrache – et traite la matière rouge et fiévreuse de son être comme un habitat dont il lui faut réapprendre à ouvrir les volets mutiques. Il y parvient, en "faux bourdon profiteur", qui refuse de "quitter inopinément" la langue. Un "schproum", selon Le Petit Robert, est un "bruit de violentes protestations". Mais selon saint Cendrey, un "schproum" est un secousse salvatrice, une onde venue contrer d'autres ondes: un livre qui refuse de se coucher.

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Jean-Yves Cendrey, Schproum, roman avorté et récit de mon mal, Actes Sud, 19,80€