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lundi 27 novembre 2017

Les encombrés de la vie: la ritournelle de Perrine Le Querrec

Quand on lit dans certaines critiques du dernier livre d'Anne Garreta, Dans l'béton, que l'auteure "tord" la langue, la fait "trembler", tout ça parce qu'elle élide quelques articles, la joue phonétique en mode Zazie et tripote un argot de série noire, on a envie de dire, allez voir ailleurs, allez voir du côté de Perrine Le Querrec, et après, si vous le voulez bien, on reparlera torsion de la langue. Laissons donc tomber l'béton mou du roman précité et plongeons plutôt dans La ritournelle, le dernier livre paru de Perrine Le Querrec (bon, il est publié par  les éditions Lunatique, pas chez Grasset, c'est peut-être pour ça que vous en entendrez moins parler – dingue, non?).

La Ritournelle, c'est un lieu et quelques corps, un lieu-maison où Eugen, le fils, entasse, entasse, ou plutôt continue d'entasser, puisque c'était là l'activité première de la mère délirante-dévorante, Suzanne, et depuis Eugen s'enterre et survit en taupe dans l'accumulation, faisant de sa demeure un corps-décharge, mais organisé, les objets-organes étoffant l'effrayant vide matriciel qui lui a été légué. Pour l'auteure, il s'agit donc de faire entrer dans la phrase ce surplus effrayant, ainsi que la conscience syllogomaniaque qui s'y meut plus ou moins aisément. La phrase devient la pathologie décrite, elle aussi enfle, déborde, bascule, mais elle épouse l'innommable de tous ses nerfs sympathiques. Ici, on ne dit pas, on ne raconte pas, c'est la matière affalée qui parle au moyen de la syntaxe:
"Comme les trous du corps sont étranges et le vent froid qui s'y engouffre, frissonne Eugen en quête de plusieurs couvertures à ajouter pour boucher les trous, grands et petits, qui apparaissent disparaissent envahissent. Eugen grelotte se plie plus petit au fond des couvertures les pouces dans les trous. Au creux aveugle des couvertures, sourd, sorte de malacostraca plus loin à la recherche d'un endroit sourd et aveugle vers le centre d'une terre inconnue, un noyau chaud, toutes pinces en avant la tête soudée au thorax à réduire les couvertures en sable, la suée en eau."
Enfant-crabe, enfant-crevette, Eugen s'obstine à s'enfouir, et quand il court, c'est à l'intérieur de lui-même, pour mieux se cacher tout en rêvant secrètement d'être découvert, à la différence de Georgia, sa sœur, éprise de rose et d'assauts charnels, qui lui rend régulièrement visite, en souvenir de leur enfance confite dans la folie maternelle. Il y a le père, aussi, et Roma la Naine, qui tapine. Mais on n'est pas au cirque, la langue ne joue pas ici les caniches savants. Chez Perrine Le Querrec, où l'écarté a droit à la parole et à l'espace, où le révulsé de la société peut participer à la "parade magique", la langue ne recule jamais, elle s'enfonce, elle froisse, fore, et ce littéralement, en bordure d'un monde à part que l'auteure appelle dans ce texte "Certitude", et où s'intégrer n'est plus de mise. La langue prend en charge tous les débords, et sait dire le trauma d'une enfance défigurante:
"C'est ainsi que s'effondrent les animaux subitement à quatre pattes Eugen à genoux sur le sol de l'abattoir, Suzanne crache des nuages de phalènes blanches, des morts minuscules des morts immenses les unes nourrissant les autres au nez et à la barbe de l'enfant crevant de faims multiples."
Texte tout en concrétions et sidérations,  La Ritournelle brasse l'animal et le végétal, l'humain et le minéral dans une même dynamique, avec une obstination dans la scansion entrant en écho avec le travail de Guyotat. C'est le quinzième livre publié de Perrine Le Querrec depuis 2011, et on s'en veut d'être passé à côté de cette œuvre souterraine et puissante. Promis, on va se rattraper. Prochaine étape: Jeanne l'étang, paru en 2013.

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Perrine Le Querrec, La Ritournelle, Lunatique, 2017, 12 €

Note: Les éditions Lunatique ont un site. Autre ouvrage publié récemment par le même éditeur: L'heure du poltron, un recueil de nouvelles de Marie Frering dont je vous parlerai également bientôt, ailleurs.

mercredi 18 novembre 2015

« Nous ne rapporterons pas le récit » : Soutter en sa nuit

En s’attachant au parcours de l’artiste Louis Soutter, Sereine Berlottier a réussi à éviter tous les pièges du puzzle biographique, préférant offrir à la trajectoire solitaire et cadenassée de cet artiste reclus une écriture procédant du même geste fragmenté qui fit de Soutter un peintre secret, isolé, tantôt interné tantôt nomade, mais dont le travail toucha en profondeur Giono, Le Corbusier et quelques autres.

Louis sous la terre ne cherche pas à percer le mystère de cette vie silencieuse, qui semble basculer un jour, à la fin du dix-neuvième siècle, après un mariage malheureux qui conduisit Soutter en Amérique puis le vit rentré, quelque chose de cassé en lui. Plutôt à l’accompagner, cette vie, à en doubler certains contours, certaines lignes de fuite, dans l’espoir de les faire vibrer et, qui sait,  nous faire parvenir quelque écho, même brouillé, de ce que Soutter éprouva dans la boîte noire de sa chair :
« Tu couvriras la feuille sans plus rien savoir que le bruit de la plume qui écrase l’air. Tu grifferas. Tu respireras bruyamment. Tu seras seul. Tu regarderas l’ombre d’une branche dévorer le tronc qui la porte. Tu te nourriras de croûtes de pain. Tu partiras à la nuit tombée. Tu reviendras dix jours plus tard. Ou bien tu ne peindras pas. Tu laisseras la faim grandir en silence. Tu lui offriras des prises secrètes, des trophées inutiles. Tes os grésilleront sous le poids du vent. Tu auras mal. Tu ne sentiras rien du tout. »
Ici, le temps du futur se veut moins tentative d’extrapolation que dépliage d’un possible, et Berlottier ne cherche pas à pénétrer la conscience de Soutter mais plutôt à créer les conditions de sa survie, à nous rendre à la fois tangible et incarnée l’obscurité tenace dans laquelle Soutter s’enfonça, jusqu’à la cécité qui ne l’empêcha pas de continuer à peindre, avec les doigts, et c’est sans doute dans la « description » – mais le mot est impropre, il faudrait plutôt parler de « relance » – des toiles de l’artiste que Berlottier réussit à nous faire voir son œuvre par la pure intellection de l’écriture, allant jusqu’à s’immiscer entre les silhouettes peintes :
« Des mains jetées en avant, tâtonnant dans le vide, ne se touchent pas. Pas de rencontre, pas de heurt, aucune griffure, rien d’autre que ce tourbillon d’impuissance où les corps plient, le crâne nu, l’œil vide, sans issue que mon œil où les coudes tentent de se frayer un passage, ongles pointus, mais je ne veux pas de vos larmes, ni de votre espérance,, il n’y a pas assez de place en moi pour toutes ces fuites, ni de quoi vous habiller tous, si nombreux, si nus. »
S’avançant sous les ombres froissées de Van Gogh et Artaud, le Soutter de Sereine Bellotier nous devient immensément présent, réel. Et quand, dans les pages 77 à 84, l’auteur prend le risque de faire parler les formes mêmes de la peinture, on éprouve le rare et précieux sentiment d’être enfin passé de l’autre côté, ce qui paraissait impossible :
« Nous allons périr sur les chemins. Mais aucun de nous ne prend le même chemin. Nous ne nous tiendrons pas la main. Nous ne rapporterons pas le récit. Un œil coule, quelqu’un compte nos doigts peut-être, à quoi bon. Souplesse. Nous dansons dans un cercle rouge, simplifiés, nocturnes. Nos cheveux lents plongés vers la terre. »
Louis sous la terre, certes, mais traversé dans ces pages par un soleil généreux et subtil.
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Sereine Berlottier, Louis sous la terre, éd. Argol, 18 €