Ce n'est pas nouveau: les anthologies littéraires sont partiales. On cherchera en vain le nom d'Artaud dans celle concoctée en son temps par Pompidou. Aussi ne s'étonnera-t-on pas que l'Anthologie de la littérature contemporaine française, de Dominique Viart (Armand Colin) ait déchaîné les foudres d'Etienne de Montety, directeur des pages littéraires du Figaro. Car rendez-vous compte: certains auteurs ne figurent pas dans cette anthologie, alors que d'autres y sont.
Les absents? Ils sont légion selon l'auteur de l'article: on ne trouvera nulle part dans cette anthologie ces géants que sont Bernard Frank, François Nourrissier, Michel Déon, Neuhoff, Rouart, Lambron et consorts – des noms plus que familiers aux lecteurs du Figaro. En revanche, on trouve dans cette anthologie – et l'auteur de l'article semble le déplorer, voire s'en indigner – des "seconds rôles" comme Robert Pinget, des "happy few" comme Pierre Bergounioux! Il y a même – au secours! – Novarina et Olivia Rosenthal !!
On sent que la coupe est pleine. Mais non, il reste une goutte infamante, et l'auteur de l'article manque sur la fin quasiment s'étouffer, car patatras! voilà qu'il tombe sur un auteur… qu'il ne connaît pas!! Incroyable, il y a dans cette anthologie une inconnue! une inconnue du Figaro! Une certaine… Marie Cosnay. "On découvre son œuvre en même temps que son existence", nous précise Montety outragé, Montety brisé, Montety martyrisé qui la cite du bout des lèvres, et ne se remet toujours pas du fait que cette – qui ça, déjà? – ah oui, Cosnay, occupe une place qu'il aurait préférée voir attribuée à, on vous le donne en mille, Geneviève Dormann! On sent bien que Cosnay est un peu à Montety ce que Tous à poil était récemment à Copé: inadmissible. (On souhaite au passage au livre de Marie Cosnay le même sort éditorial que l'album de Claire Franek et Marc Daniau…)
Il faut dire que l'auteur de l'anthologie, Dominique Viart, a pris un parti assez étrange, puisqu'il a décidé de focaliser son travail sur les écrivains qui
«n'utilisent pas la langue comme un simple outil à leur disposition."
Du coup on comprend mieux la réaction de ce vaillant critique, qui voit ses auteurs fétiches écartés sous prétexte qu'ils "pratiquent" la narration "de manière monovalente" (l'expression est de Viart) et trouve que, bon, ça va cinq minutes ces conneries, mais reconnaissons que certains auteurs ne devraient carrément pas être dans l'anthologie car
"le recul nécessaire manque pour apprécier leurs livres."
C'est vrai qu'on a eu tout le recul qu'on voulait depuis trente ans pour se faire une idée de l'importance littéraire de Michel Déon, de la stature de Jean-Christophe Rufin, de la puissance stylistique de Begbeider, ces autres "absences flagrantes" que déplore Etienne de Montety. Et une fois de plus, on ne peut s'empêcher de penser à cette phrase d'un critique qui, dans les années 60, à propos de Barthes, Simon et autres, déclarait, ulcéré:
"Ces jeunes gens commencent à nous fatiguer avec la mise en question du langage."
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Anthologie de la littérature contemporaine, de Dominique Viart, Armand Colin-Scérén (CNDP-CRDP), 293 p., 39 €.
