mardi 11 mai 2021

L'art de la défection : Yves Pagès et l'intranquillité familière


Le style d'un écrivain est-il l'équivalent d'une empreinte digitale? A peine posé sur le papier, l'index de sa plume – qu'on me pardonne cette union de la loi et de l'oiseau –, encré de longue mémoire, imprimerait l'indélébile complexité de son œuvre en devenir perpétuel. Certes, un style est un drôle de composé, et le définir peut servir tout à la fois à discerner son inventivité ou à stigmatiser ses limites, tant ce dernier est susceptible de révéler autant d'audaces que d'automatismes. Mais on aurait tort de confondre, dans ce qui le caractérise, récurrences et tics, marqueurs et facilités. Certaines "chevilles" sont nécessaires à sa dynamique, et il est possible qu'en elles gise comme le secret conceptuel de l'œuvre. Ainsi, chez Claude Simon, on tirerait profit à déplier le sens de certaines locutions conjonctives de subordination, de certains adverbes: "comme si", "puis ceci", "et encore", etc. Ces mots simples, de par leur fonction impulsive, lancent la phrase, tel un accord frappé qui donne la note et réarrange la gamme future.

Chez Yves Pagès, je crois que parmi quelques-unes de ces chevilles génétiques, on pourrait déplier pas mal de choses en se concentrant sur la suivante: "faute de". (J'aurais pu également dénouer le fil omniprésent des "à force de")  Je m'en suis fait une fois de plus la réflexion en lisant son tout dernier livre paru, Il était une fois sur cent (éd. Zones), sous-titré Rêveries fragmentaires sur l'emprise statistique. De quoi s'agit-il dans cet ouvrage? De sonder ce que l'auteur nomme des "quantités négligeables", de passer en revue des catégories humaines dûment mesurées afin de voir si, au-delà des statistiques (ou en-deçà), elles n'auraient pas à autre chose à dire (ou à taire). Bref, de retourner le gant de la description comptable, de taquiner la carpe et le lapin, d'éclairer des unions incongrus, d'opérer des croisements explosifs. Que fait Pagès? Il prend un "sujet", et étudie en quoi, malgré la volonté de classement, il n'entre parfois dans aucune case. C'est un peu le fil rouge de son œuvre: qui est déclassé, comment et pourquoi? Déclassé, c'est-à-dire ici, "décasé": n'entrant pas, ou pas bien, dans telle ou telle case. C'est là qu'intervient la fameux locution prépositive "faute de" - elle dit qu'à l'origine, il y a eu "faute", non pas péché au sens religieux, mais bel et bien faute, un manquement (à l'ordre), une erreur (volontaire, expérimentale, facétieuse…), bref, une faute – de goût, de respect, d'allégeance – qui a permis au "sujet" de se "défausser", d'éviter d'être réduit à la fonction d'objet, d'être objectivé en fonction et intégré dans une série de statistiques, mis en grille – grillé. La faute, c'est aussi, chez Pagès, la faute d'orthographe, le petit grain de sel scolaire qui fait de l'élève un futur robinson. Faussé, mal écrit, le mot lâche d'autres indices. Le mauvais élève est un saboteur en herbe. 

Tous les personnages de l'œuvre de Pagès semblent précédés de ce "faute de". C'est le cas par excellence du Bruno Lescot de Encore heureux (L'Olivier), qui ne cesse de passer sous les fourches caudines de centaines d'attendu que, un individu se refusant à répondre à l'appel, prenant la parole mais pas forcément pour la rendre à qui de droit. Faute de rentrer dans les statistiques, faute de correspondre au sens strict, faute de s'éprendre d'une identité, faute d'être ou d'avoir… Motivée par ces "faute de",  une meute d'untels en vient à incarner l'indépendance, la liberté, la dissidence (mais aussi la chute, l'errance, la délinquance, etc.).  Faute de : une façon de renvoyer la norme à ses inconséquences. Faute de : un "défaut", qui ne se contente pas de pointer une imperfection mais signale une défection, une mise à l'écart (volontaire ou non, toute la problématique pagésienne est là) du corps social. Etre rejeté/rejeter : la figure de l'énergumène – celui qui est possédé du démon, étymologiquement –, est, chez Pagès, omniprésente, et l'auteur lui-même, à sa façon, semble suivre son propre démon, celui d'un écrivain que n'obsède pas la machinerie romanesque, et qui, depuis 2008, crée des formes de moins en moins réductibles aux statistiques littéraires, de plus en plus inventives, de plus en plus surprenantes. Déranger/déroger: pari réussi.

Dans Il était une fois sur cent, c'est tout le corps social, une fois passé au crible des statistiques, que Pagès réinvestit, en s'appuyant sur les chiffres comme sur un tremplin gauchi, lui permettant dès lors des sauts assez imprévisibles. A l'horizon de tous ces "faute de", on trouverait sans doute cette formule à tagger sans relâche sur les murs de nos jours : (g)rêve général(e) illimité(e). Les livres d'Yves Pagès seraient-ils, de plus en plus, des boîtes noires à ciel ouvert? Leur impolitesse festive et séditieuse est dans tous les cas indispensable.

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Yves Pagès, Il était fois sur cent, éd. Zones (paru le 6 mai 2021)