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jeudi 9 février 2017

La structure est pourrie, camarade


Je me permets de vous signaler la parution du magnifique La structure est pourrie, camarade, un roman graphique cosigné par Viken Berberian et illustré par Yann Kebbi, que j'ai eu grand plaisir à traduire.

En attendant de vous ruer dessus, vous pouvez toujours lire la critique parue dans Le Monde de la semaine dernière, que lui a consacré Mathias Enard:

"Erevan, Arménie, aujourd’hui. L’architecte Frunz se promène dans le centre-ville avec un groupe d’étudiants. Il leur parle béton, modernité, table rase. Frunz est le fils de Monsieur Ciment. Monsieur Ciment est un architecte promoteur occupé à transformer de fond en comble le centre-ville d’Erevan. Monsieur Ciment est un génie, un bâtisseur, un réformateur. Adieu, vieilles gloires de l’architecture locale, bâtiments obsolètes voués à la destruction, adieu – vive les logements modernes de Monsieur ­Ciment, avec leurs deux salles de bain obligatoires et leurs tabourets Alvar Aalto ! Adieu souvenirs du communisme, adieu constructivisme, adieu briques, adieu XIXe siècle, adieu à tout, place aux boulets de démolition qui volent comme des étourneaux !"



jeudi 5 janvier 2017

Une femme léopard à Charybde



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"Ce livre fait partie d’une histoire familiale plus vaste, un système circulatoire comportant des morphinomanes et des héroïnomanes, des réfugiés, des comtes ioniens, une des plus riches familles des Etats-Unis ayant dilapidé sa fortune en essayant de ressusciter le théâtre grec antique, des Juifs lithuaniens, une demi-douzaine de musiciens, un peintre, plusieurs poètes (dont l’un candidat au prix Nobel) et des lesbiennes, des trafiquants d’opium, des faussaires, des serveuses, des entraîneuses de bastringue, une effeuilleuse du nom de Melena la Fille-Léopard (un de ses nombreux noms de scène), et un nain (un de ses cinq époux), qui tous  finirent par échouer sur les rivages de notre patrie américaine. Cette histoire débute en des temps et des lieux ignorés de nous – dans les plaines ambrées d’Anatolie, sous la lumière dorée de l’Attique,  dans les ombres de la Forêt Noire, avec des mariniers et des beaux esprits –, serpente à travers les premiers arpents de l’histoire écrite sur ce continent, parcourt l’Europe bohème et l’Amérique, et s’écrase contre l’histoire ordinaire de tous ces gais projets familiaux qui ont mal tourné."

Ainsi débute Animale machine, d'Eleni Sikelianos, qui paraît cette semaine en traduction aux éditions Actes Sud – certains d'entre vous ont peu-être lu Le Livre de Jon, dans lequel l'auteure explorait l'image-souvenir, à jamais diffractée, de son père. Dans Animale machine, la figure centrale bien que sans cesse décalée est sa grand-mère Melena, la Fille-Léopard. Des faubourgs de Smyrne au désert américain, des soirées bouzouki aux pierres semi-précieuses du rêve, Eleni Sikelianos s'attache à l'ombre fuyante de cette "féline" insaisissable, en tissant documents d'époques, récits fragmentaires, poèmes, digressions, souvenirs, entretiens, créant ainsi un vivant cabaret mnésique pour que danse une fois de plus Melena, et avec elle d'autres femmes fortes.

A l'occasion de la venue d'Eleni Sikelianos, à Paris, une rencontre-lecture à ne pas manquer :
le samedi 7 janvier 2017
Rencontre avec Eleni Sikelianos
à la libraire Charybde – 19h
129 rue de Charenton, 75012 Paris
(en présence de son éditrice et de son traducteur)
Venez nombreux!

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Eleni Sikelianos, Animale machine, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Claro, éd. Actes Sud

Note: Rappelons que, outre Le Livre de Jon et Animale machine, plusieurs recueils d'Eleni Sikelianos ont été traduits en français par les soins de Béatrice TrotignonLe poème Californie et Du soleil, de l'histoire, de la vision (éd. Grèges) – un autre recueil est en préparation. Par ailleurs, la librairie Charybde a déjà reçu Eleni Sikelianos, lors de la parution du Livre de Jon, le 16 mai 2012. 


mardi 22 novembre 2016

Pas les mains vides

Avec votre permission (et même sans), je vais suspendre quelques semaines l'écriture de ce blog et me retirer (dans l'est, puis dans le sud, puis dans l'est, puis à Lisbonne…) afin de finir la traduction du Jérusalem d'Alan Moore (et perfectionner ma maîtrise des terrines). Mais je ne reviendrai pas les mains vides, foi de cannibale. Voici quelques informations concernant quatre ouvrages à paraître en janvier 2017, si tout se passe bien :



• Hors du charnier natal, mon dernier livre, aux éditons Inculte (le 4 janvier)


"Ayant décidé d’écrire la biographie romancée d’un anthropologue russe – un certain Nikolaï Mikloukho-Maklaï (1846-1888) –, l’auteur retrace le parcours de cet aventurier qui s’exila volontairement en Nouvelle-Guinée et finit par faire l’objet d’un culte étrange. Mais ce qui aurait pu donner lieu à un « petit bijou ciselé » prend vite avec Claro une autre tournure. L’entreprise littéraire vacille sous les heurts d’une voix soudain plus personnelle. S’engageant dans le récit comme si c’était une partie de roulette russe, Claro lâche le mort pour le vif et retourne sans vergogne l’auto-fiction contre elle-même."


Ciment, la structure est pourrie, camarade, une BD cosignée par Viken Berberian et Yann Kebbi, aux éditions Actes Sud (trad. Claro):

Au cœur de la capitale arménienne et de cette révolution architecturale, Yann Kebbi, et l'énergie monumentale de son trait, associé à l'humour absurde de l'écrivain Viken Berberian, dessine un portrait grotesque et terriblement réaliste de notre monde. — “Il faut tout reconstruire, terminés les vieux immeubles historiques, place au renouveau !”



• Animal Machine, d'Eleni Sikelianos, éd. Actes Sud (trad Claro)

Avec Animal Machine, Eleni Sikelianos rend hommage à Melena, sa défunte grand-mère, dans un texte saisissant à la frontière des genres, et raconte l’expérience poétique d’une femme qui a vécu aux marges de la société américaine. Richement illustré, ces mémoires sauvés du désert continuent de tisser le travail mnésique et poétique entrepris l'auteure avec son précédent opus traduit, Le Livre de Jon.





• La Maison des épreuves, de Jason Hrivnak, éd. de l'Ogre, (trad Claro)


Après le suicide de son amie d’enfance, un homme entreprend de poursuivre le carnet dans lequel ils avaient ensemble construit un monde imaginaire et terrible. À la fois lettre d’amour, tentative de rédemption et manuel de survie à nos pulsions autodestructrices, La Maison des Épreuves est un rêve fiévreux à ranger aux côtés de La  Foire aux atrocités de J. G. Ballard et de La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski. 























**** BONUS !!!! ******




Salam says hello


lundi 14 octobre 2013

Cendrey furioso

"Comme un heurt indescriptible d'avortements": c'est ainsi qu'Artaud parlait de sa douleur dans L'ombilic des limbes. Une douleur qui empêche d'écrire mais dont l'écriture doit rendre compte, coûte que coûte. Le plus souvent, les mots trouvent l'écrivain, mais il arrive parfois qu'il lui faille les chercher, comme si un trou se déplaçait dans la langue. C'est cette expérience dont Cendrey se fait le témoin bouleversé (et l'acteur résistant) dans Schproum, qui embarque le lecteur dans un récit-naufrage d'une haute intensité. Cendrey écrit un roman, et nous lisons ce roman, presque dans le déroulement de son écriture, qu'on aime pour ce qu'elle est (hait?): des phrases à la fois baroques et écorchées, dont les articulations grincent, où le corps perce et trébuche à tout moment comme dans un vaudeville gangrené de l'esprit, l'humour allant et venant entre texte et lecteur ainsi qu'un poing rageur. Mais cette fois-ci, la sainte machine grippe. Le récit se voit troué à intervalles irréguliers par des notations en italique qui disent un autre trébuchement:
/calebasse d'os comme la maraca (s) que mon corps de reste / coque et cou l'instrument de mon mal sur ce corps d'un coup comme lépreux / pleine de graines si calebasse comme de graviers si maraca (s) et ce corps insensé qui le secoue si sec pour annoncer sa lèpre /
Et voilà que page 62 le roman s'interrompt dans l'affre, le bégaiement. Cendrey entre alors en quête, il enquête et narre son anti-croisade pour échapper à l'envahissante Douleur. Déménagements, déplacements, malaises, pudeurs, angoisses, valses et hésitations du corps écrivant cherchant à retrouver l'aplomb d'où lâcher le fil qui permet le courant, le vrai. Le livre a avorté –
(dans la molle argile utérine qu'est ma matière grise il n'y a plus de lui que des fragments fossiles et l'empreinte des douces inquiétudes qu'il me causait)
– mais un autre livre voit le jour, tout entier penché sur cette "véritable déperdition". Le terme d'auto-fiction pourrait être ici prononcé, mais Cendrey est toujours un peu plus à l'ouest d'où on voudrait le croire – et d'ailleurs, ce qu'on désigne chez certains comme par le terme d'autofiction n'est bien souvent que de la "photo-fiction": du traitement de clichés. Ici, il faudrait plutôt parler de sotto-fiction: écriture des soubassements, travail de sape, coups de sonde dans la mine. Cendrey, en chevalier terrassé, sait que les moulins ne sont pas des chimères, et sa langue sera là – quand le mal aura été vaincu – pour fendre l'ennemi. 
Le lecteur saura à la fin de Schproum quel mal a ainsi pourri littéralement (et littérairement) la vie de l'écrivain – il saura le sens du mot "électrosensible" et quel mortel texto gicle du portable aux cerveaux des hommes – mais on ne saurait réduire le récit de Cendrey à un dévoilement et une dénonciation. Car ledit récit est avant tout l'apprentissage d'un dire autre, celui qui traque dans le potage du réel les mouvements contrariés de la conscience et du corps. Cendrey ausculte, innerve, dénerve, pince, arrache – et traite la matière rouge et fiévreuse de son être comme un habitat dont il lui faut réapprendre à ouvrir les volets mutiques. Il y parvient, en "faux bourdon profiteur", qui refuse de "quitter inopinément" la langue. Un "schproum", selon Le Petit Robert, est un "bruit de violentes protestations". Mais selon saint Cendrey, un "schproum" est un secousse salvatrice, une onde venue contrer d'autres ondes: un livre qui refuse de se coucher.

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Jean-Yves Cendrey, Schproum, roman avorté et récit de mon mal, Actes Sud, 19,80€

jeudi 3 octobre 2013

Le Caïmantoultan, cet inconnu

Cette semaine paraît aux éditions Actes Sud Junior mon premier livre pour enfants – il s'adresse aux tout petits, aux personnes ayant eu des relations délicates avec des caïmans, ainsi qu'à tous ceux qui aiment les livres de moins de trente pages avec pas beaucoup de texte. Le titre en est: Qui veut sauver le caïmantoultan?, et il est illustré par l'excellente Nathalie Choux (qui sait dessiner, elle, les zé et les bus).
J'avais promis à mes enfants d'écrire un jour un ouvrage pour la jeunesse, voilà c'est fait (et oui, pardon Mona, pardon Louison, pardon Robinson, pardon Martin d'avoir attendu… que vous passiez le bac pour m'y coller…). De quoi ça parle? Oh, c'est l'histoire d'un caïman (et non d'un crocodile ou d'un alligator, la nuance est d'importance), du genre râleur mais pas méchant... Avec lui, on a toujours tort, aussi préfère-t-il rester seul à bouder sous son gros tas de feuilles ou dans les eaux troubles du fleuve – en voici un petit extrait:


Il a un caractère de cochon et des pieds de lézard,
sa peau est si épaisse qu’on n’a aucune chance
d’entendre battre son cœur, son cœur d’alligator.
Personne n’envie vraiment son existence !
En plus, avec lui, on a toujours tort…
S’il n’a aucun ami, ce n’est pas un hasard.

Pour ceux qui hésiteraient encore à se le procurer, je me permets de signaler que Le Caïmantoultan figure sur les sélection du Goncourt, du Renaudot, du Prix de Flore, du Médicis, du Wepler, du Fémina, du Prix du Style, du Prix Nouveau Talent Fondation Bouygues Telecom et du prix de la Plume Danlku,  et qu'il est donné grand favori pour la course au Nobel (mais si c'est Jon Fosse qui va l'avoir).
Nous sommes jeudi, tout est encore possible (et oui, si vous entendez ce message, vous êtes la résistance).

mardi 19 février 2013

Le marathon immobile

Une ville, on le sait, est un organisme. Walter Benjamin en a disséqué l'anatomie, inféré la masse et les mouvements d'après les membres en cours de fossilisation (mercantile) de ses passages. Baudelaire y a traqué la beauté et la laideur, depuis la jambe de la passante jusqu'au regard du chiffonnier. Joyce en a pelé les strates et organisé les itinéraires.
Mais la ville, comme tout organisme, peut se détraquer. Et surtout, forcer l'écrivain à sortir de chez lui, à sortir de son devenir-écrivain pour simplement l'arpenter, afin, peut-être, de redevenir écrivain différemment
La crise affecte les villes, la chose est entendue. Conscient qu'il se passait quelque chose dans les rues d'Athènes, l'écrivain grec Christos Chryssopoulos descend un jour dans la rue – il en sortira un livre: Une lampe entre les dents, sorti chez Actes Sud ces jours-ci.
Nous sommes en décembre 2011:
"On aurait dit que quelque chose, imperceptiblement, venait de mal tourner. Comme un appareil qui tombe en panne: avant qu'il ne lâche, il se passe quelque chose d'anormal – il fait un bruit bizarre ou tout d'un coup il ralentit."
Plutôt que de s'acharner sur la page blanche, qui lui résiste, il part à la découverte de cette ville qu'il pense connaître mais dont il pense ne pas encore savoir déchiffrer les signes. Il a le sentiment que "la ville s'est retournée sur elle-même. Comme on retourne une chaussette." Il va donc errer, tenter de devenir flâneur, même s'il est bien entendu qu'on est loin de la flânerie telle qu'on la concevait au dix-neuvième siècle. Désormais, le flâneur est passif et actif. Il peut bloquer un carrefour ou se changer en boîte aux lettres, tout interpréter sauvagement ou voir à travers les yeux d'un animal.
Chryssopoulos ne cherche pas à prendre le pouls de la ville, mais à comprendre quel est ce sens étrange qui y coule et dont le goût a changé. Ni sociologue ni ethnologue, mais un peu des deux, en hybride songeur, il marche, s'arrête regarde, discute même, parfois, comme avec ce SDF qu'il retrouve à plusieurs reprises sur le même banc. Il recueille, entasse, laisse aussi les informations s'éparpiller. Il comprend peu à peu une chose essentielle, qui peut se résumer par la phrase que lui assène deux ou trois fois le SDF: "La rue, tu peux pas en sortir." La rue vécue comme un intérieur, l'extérieur vécue comme une prison à ciel ouvert. La démarche de l'auteur – à la fois distanciée et mouvante – l'oblige à questionner jusqu'à son statut d'écrivain:
"Ainsi, m'exprimant à la première personne, je finis par me portraiturer sous les traits d'un écho en mouvement. Je ne suis rien de plus qu'un nom. […] La relation à soi-même passe par une écriture qui masque et dévoile en même temps. Là réside la difficulté de son travail: l'écriture exige d'accepter qu'une partie de lui soit à découvert, livrée au public, et que tout un chacun puisse le feuilleter à sa guise."
Il en découle, pour Chryssopoulos, une similitude entre écrivain et flâneur. Tous deux veillent à ce que leur conscience soit à la fois réflexive (penser ce qu'ils font) et absente (échappant au temps et à l'espace concerné: page ou rue). Sans jamais tomber dans l'écueil du compassionnel, l'auteur d'Une lampe entre les dents finit néanmoins par éprouver une difficulté à rester chez lui, dans ce qu'il appelle la "pièce des spectres" (le lieu où il écrit):
"[…] j'ai souvent l'impression d'être un traître quand il m'arrive de rester un jour chez moi. Je déclare: 'J'ai envie de sortir.' Je savoure les rues aveuglément, je me laisse conduire par elles, je ne rentre que lorsque je suis exténué et rien ne m'interdit de succomber de nouveau à ce plaisir le lendemain."
Bien sûr, cette addiction n'est possible que parce que l'auteur, à la différence de ces SDF de plus en plus nombreux, jouit encore de la distinction entre extérieur/intérieur. Il peut encore "voir" Athènes, même s'il a bien conscience que cette ville est "une fausse note géante qui jure à tous les coups". Athènes, ville des ruines. A tel point que le piéton, le flâneur se voit contraint de reconnaître que
"[…] les loques humaines, les débris humains qui nous entourent ne nous font pas grande impression. Et voilà que nous nous sommes transformés en un musée de ruines."
Le constat est douloureux, mais moins que la crise à laquelle il se réfère. Voilà un livre qu'on pourrait aisément ranger dans sa bibliothèque entre Pourquoi êtes-vous pauvre? de William T. Vollmann et, pourquoi pas, L'homme des foules, d'Edgar Poe. Comme une possible escale entre la radiographie de la misère et le questionnement de la solitude citadine.

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Christos Chryssopoulos, Une lampe entre les dents, chronique athénienne (traduit du grec par Anne-Laure Brisac), éd. Actes Sud, 16,80€

vendredi 8 juin 2012

Tous les diamants du ciel (et tout autre chose)

Le 22 août, parution chez Actes Sud de mon nouveau livre, Tous les diamants du ciel.
C’est l’histoire d’une intoxication, survenue en France au début des années 50, à Pont-Saint-Esprit, l’histoire d’une ville qui ne dort plus et sombre dans la folie, par la faute d’un pain prétendument maudit, l’histoire aussi d’un orphelin – Antoine – qui va découvrir la vie à la faveur de ses hallucinations. Mais c’est tout autre chose, bien sûr, puisque la guerre froide ne fait que commencer.
C’est l’histoire d’une jeune femme, Lucy, junkie échouée à New York à la même époque, et que les drogues poussent de case en case sur un échiquier de plus en plus complexe, avec l’assentiment de la CIA et d’un certain Wen Kroy.
C’est l’histoire de leur rencontre à Paris, à l’automne 69, dans un sex-shop qui sert de planque aux derniers insurgés. Entre-temps, il faudra s’embarquer à bord d’un sous-marin, composer avec des poupées gonflables, s’égarer dans le désert algérien, vivre l’été de l’amour à San Francisco, jouer avec le feu et tout sacrifier au dieu LSD. Il faudra aussi marcher sur la Lune et apprendre à trahir.
C’est peut-être l’histoire d’une tentation. Mais c’est tout autre chose, bien sûr.

lundi 15 août 2011

La terreur dans toute la région


Sylvain Coher, Carénage, Actes Sud, 17€ — en librairie le 17 août.
 Le précédent roman de Sylvain Coher, Les Effacés (Argol, 2008) suivait des hommes et des femmes condamnés à marcher. Carénage, lui, s’attache à un homme qui roule, qui roule si vite qu’il se rêve bien souvent hirondelle. Anton et sa moto, une Triumph noir baptisée L’Elégante avec laquelle il fait corps, corps-machine, afin de traverser la vitesse absolue, flèche n’ayant d’autre cible que le destin de toute flèche. Il y a aussi Arman, l’ami qui préfère les cylindrés italiennes (devenant, de facto, ennemi), et Leen, la rivale trop humaine de la Triumph, qui sait ne pouvoir éclipser le noir engin. Ça commence donc un peu comme dans La vie de Jésus, même si, surmultiplié oblige, on se dirige droit vers un final épuré à la Ben-Hur. A l’instar de Maylis de Kerangal qui enfermait dans l’articulation de sa syntaxe les moindres forces permettant d’élancer un pont au-dessus d’un fleuve*, Sylvain Coher arc-boute sa phrase pour lui permettre de frôler la glissière de la page. Dire la vitesse (et ses effets sur le corps) a toujours été un des grands défis de la littérature, et le moins qu’on puisse dire c’est que l’auteur excelle ici à faire de son antihéros un chevalier crispé de tout premier plan, non pas magnifié par sa monture mais s’y dissolvant, trouvant dans ses lignes et ses ruades l’idéal fuselage où planquer son mutisme. Mais dire la vitesse, c’est décrire non seulement le corps en plein devenir-projectile, mais aussi la machine et sa pulsion de mort, le paysage métamorphosé en chaînes logiques que l’œil parcourt à toute allure pour en faire de pures déductions directionnelles, repérant à l’avance les imperfections qui obligeront à modifier la ligne du mouvement. On l’aura compris : à travers le récit d’une impossible fuite en moto, l’auteur éprouve la résistance de l’écriture, rodant vite sa syntaxe (ou plutôt notre lecture) pour nous entraîner dans un processus de dématérialisation, au prix d’une célérité très ingénieusement modulée :

"Antoine cavalait désormais loin devant le bruit, sur le velours feutré d’une portion de route neuve sur laquelle les Pirelli Diablo glissaient comme les fers sur la glace des patinoires."

Ben-Hur ? Une boutade ? Pas si sûr. Car « Carénage », ce mot fuselé où l’œil, s’il file aussi vite que la Triumph, lit inéluctablement le mot « carnage », est affaire de double : Anton et Arman, frères jumeaux qui ne peuvent, passé la rupture, que se rejoindre dans la mort ; mais aussi chemin de croix (ou plutôt de carrefours…), stations menant à une étrange ascension finale… On a évoqué de Kerangal, on pourrait tout aussi bien convoquer Régis Jauffret, tant le dernier tiers du roman réinvente un couple hideux et magnifique comme en a souvent dépeint l’auteur de Microfictions.

Carénage, à l’image de la moto d’Anton, n’est pas uniquement volte et vélocité. Ne met pas seulement en conflit deux cavaliers sans peur emportés sur la ligne de fuite d’un devenir-machine que vient croiser une pulsion de mort. S’y joue un drame plus crépusculaire, plus antique, où l’âme est déjà morte et le corps déjà souffrant, où le monde se révèle limbes, la parole changée en une brume qui noie le paysage, et où la nuit est matière à réflexion, autant que la visière d’un casque qu’on devine, depuis le début, crâne.  Où la seule quête digne de ce nom est celle de « l’immédiate éternité ». Avec sa chienne de moto, Sylvain Coher déchire davantage que le paysage et customise la grâce en la plongeant dans du métal hurlant.
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* Naissance d'un pont, éd. Verticales.

jeudi 22 juillet 2010

Ferrari: La réponse à la question


La grande affaire du lecteur n’est peut-être pas tant de lire entre les lignes, mais plutôt dans les lignes – or, chez Ferrari, les lignes sont profondes, ce sont des marques, des rigoles, creusées tantôt dans la chair, tantôt dans le sol, toujours dans l’espace de la parole où s’est réfugiée la mémoire. Avec Où j’ai laissé mon âme, qui paraît ces jours-ci chez Actes Sud, il plonge les mains, en trois journées de l’année 1957, dans le magma maudit de deux consciences, celle du capitaine André Degorce et du lieutenant Horace Andreani, deux hommes confrontés à une question, la grande question de la guerre d’Algérie, celle dont avait su parler en son temps Henri Alleg, après avoir été « interrogé » dans la commune d’El-Biar.

Les deux protagonistes du magnifique poème déchiré de Ferrari se connaissent, ils ont connu l’abandon et l’humiliation à Diên Biên Phù , trois ans plus tôt, et le livre raconte, à sa façon fracturée, leur passage de l’état de victime à celui de bourreau. Surtout, il raconte leur délitement, et leur douloureuse difficulté à situer précisément le moment où ils ont laissé leur âme derrière eux.

Degorce, quelques années plus tôt, a connu lui aussi la torture, sous les poings de la Gestapo, il a survécu à Buchenwald, et renoncé à une carrière dans les mathématiques pour épouser la grande muette : le monde avait renoncé à la perfection, et aucune équation cristalline ne pouvait plus résoudre les conflits de l’univers – un tort restait à redresser, il fallait s’engager, et sans doute se salir, mais une frontière brouillée a été franchie et « il a fait entrer dans le monde tout ce qu’il voulait en chasser ».

Andreani, lui, qui dans le livre s’adresse à son capitaine, est déjà de l’autre côté. Il est celui qui, du fond des enfers, parle, parle à l’homme affamé par le Viêt Minh, au soldat confit dans la boue et l’attente, celui qui l’a aidé à revenir d’Indochine. Maintenant, ce sont eux les maîtres. Et leur guerre est celle des renseignements, qu’on doit obtenir coûte que coûte, dans une escalade d’horreur que plus personne ne songe même à justifier.

Degorce, Andreani : deux moments de conscience explosé, l’un résistant encore à l’absurde, mais sans espoir, se noyant inexorablement dans le puits (qui en arabe se dit el-biar) de l’inadmissible, se raccrochant à force de larmes sèches à quelque margelle éthique que tous piétinent ; l’autre avançant dans la nuit, en interpellant son mentor d’autrefois, en lui reprochant son attitude timorée devant la seule pratique susceptible selon lui de mettre fin à la sale guerre : la torture. Et ces deux hommes vont s’affronter ans s’affronter autour d’un prisonnier d’importance : Tahar.

Trois journées, donc – les, 27, 28 et 29 mars 1957 – auxquelles Ferrari assigne trois références à la Bible, dont il ne nous livre pas le texte en exergue, se contentant de ces trois mentions : Genèse, iv, 10 ; Matthieu, xxv, 41-43 ; Jean ii, 24-25 – comme si la parole sainte n’avait même pas droit de cité, de citation, au seuil franchi de cet enfer français en Algérie. Il nous faut donc aller les chercher, ces paroles, afin de voir quelle lumières elles ont laissé derrière elle, comme une âme, avant la dévoration par les ombres :

Genèse, iv, 10 — Dieu dit : Qu’as-tu fait ?

Matthieu, xxv, 41-43 — Ensuite il dira à ceux qui seront à gauche : Retirez-vous de moi, maudits ; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais l’étranger, et vous ne m’avez pas recueilli…

Jean ii, 24-25 — Mais Jésus ne se fiait point à eux, parce qu’il les connaissait tous…

Bien sûr, ces trois moments sont dans le livre, tissés à même la prose de Jérôme Ferrari, et disent assez la réprobation intérieure que tentent de fuir les deux personnages, désormais aveugles, désormais convaincus que « le corps est un tombeau ». Et l’auteur de dire l’horreur et les plis de l’horreur, au sein d’une phrase en perpétuel déploiement, scandé par les « je m’en souviens très bien » d’Andreani et les aveux entre parenthèses et en italique de Degorce, un Degorce qui dira vers la fin :

Je suis un brouillard, une pourriture douceâtre qui s’insinue partout. C’est moi qui corromps les couleurs de la création. J’instille au monde mon venin et la beauté se détourne de moi.

Ferrari raconte ainsi le délitement de la beauté dans l’âme, quand celui qui, ayant été promu victime, s’invente sans s’en rendre compte bourreau, tous ses actes justifiés par l’injustifiable mépris de l’autre, avec pour se guider dans le labyrinthe de la conscience des mains si souillées de sang qu’il ne sait plus si c’est l’autre ou lui-même qu’il tourmente, avilit. L’écriture de Jérôme Ferrari, tel un tremblement qui ne tremble pas, en un flux de fureur contenue et d’effroi révélé, parvient à hanter et la chair dégradée des vaincus et la pensée crevée des démons dans un même geste ondulatoire, en lignes, on l’a dit, profondes, grâce à cette poétique du désastre que l’on avait pu déjà admirer dans son précédent roman Un dieu un animal.

L’honneur / l’horreur : tel est le bégaiement insupportable que donne à entendre Où j’ai laissé mon âme, poème du déni, du parjure – et de notre mémoire sale.

Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme, Actes Sud, 17 euros [sortie le 18 août 2010]

samedi 12 décembre 2009

Vollmann Yes, Vollmann Nô

Alors que trône encore sur la table de chevet le monumental Imperial de William T. Vollmann publié par Viking cet été, exploration méticuleuse, obstinée, polychromatique de la zone frontalière USA/Mexique, auquel il convient d'adjoindre le non moins splendide livre de photos au titre éponyme sur le même sujet, publié par powerHouse Books, voilà que se profile déjà un nouvel opus – le vingt et unième… – de cet écrivain américain dont aucun éditeur français ne voulait entendre parler au milieu des années 90, avant que Brice Matthieussent décroche son téléphone pour me dire que, oui, ça l'intéressait, et qu'il allait le publier chez Christian Bourgois. L'occasion d'un retour en arrière, donc, sur l'histoire d'une difficile implantation outre-atlantique…
A la fin des années 80, je tombe par hasard, dans une librairie londonienne, sur les Rainbow Stories de Vollmann, attiré par la résonance pynchonienne du titre. La fascination est immédiate et j'achète peu après son premier roman, encore inédit en français, You Bright and Risen Angels. Mais je n'ai alors traduit que deux romans – Kilomètre Zéro de Thomas Sanchez et Le Courtier en Tabac, de John Barth [qui ne paraîtra que dix ans plus tard, mais c'est une autre histoire…] – et ne sais trop comment m'y prendre pour imposer cet auteur. Lui-même est publié d'abord en Angleterre par Andre Deutsch, et il faudra la ténacité de l'éditeur américain Paul Slovak, pour que Viking porte à bout de presses son œuvre prolifique.
Commence alors une drôle de guerre. Je traduis des extraits, les envoie à divers éditeurs, prends des contacts – en vain. Un jour, par l'agent de Vollmann, Susan Golomb, j'apprends que Balland a acquis les droits de ces deux premiers titres. Je commence alors la traduction de You Bright pour Balland, mais trois mois plus tard Balland est contraint de mettre la clé sous la porte. D'autres projets m'accaparent, même si de temps en temps je tente de "fourguer la came Vollmann". Personne ne veut entendre parler de l'ami Bill, qui entre-temps écrit, écrit, écrit… Enfin, un jour, Brice Matthieussent m'appelle, suite au dossier que je lui ai envoyé sur Vollmann. Du temps a passé, du temps passe encore, et il faut attendre 1999 pour que paraissent chez Bourgois Des putes pour Gloria et Treize Récits & Treize Epitaphes. L'année d'après sera publié Les récits arc en ciel. Puis Bourgois connaît des difficulté financières et jette l'éponge en voyant arriver sur son bureau la pachydermique Famille Royale. Tout est à recommencer. Il faudra s'armer de patience, une fois de plus. C'est alors que je fais la connaissance, lors d'un débat sur la traduction avec l'incroyable André Marcowicz, de Marie-Catherine Vacher, éditrice chez Actes Sud. Elle me reçoit la semaine qui suit dans son bureau de la rue Séguier, m'écoute lui présenter plusieurs projets de traduction qui me tiennent à cœur (Vollmann, bien sûr, mais aussi Mulligan Stew et Le Tunnel, entre autres curiosités…) et me rappelle dix jours plus tard pour me dire que, oui, La Famille Royale, c'est un grand livre, on va le faire, on va enfin imposer Vollmann.
A dater de ce jour, l'ami Bill a trouvé sa place parmi ses contemporains traduits, il a remporté le prestigieux National Book Award (mais un seul prix littéraire en France à ce jour, pour Poor People) et d'autres éditeurs prêtent main-forte pour diffuser son œuvre (Tristram, Lot49), d'autres traducteurs s'y attellent vaillamment (Jean-Paul Mourlon, Bernard Hoepffner…).
(Je garde des souvenirs incroyables de chacune de mes rencontres avec Vollmann. La première fois, je lui avais offert un exemplaire des Chants de Maldoror, publié par Guy Levis Mano, et lui, en échange m'avait demandé si je voulais bien lire ses prochains textes. Et comment! Je revois encore Vollmann me tendre une enveloppe contenant… dix-sept disquettes. L'intégral de The Royal Family and de Rising Up and Rising Down! Deux imprimantes ont fini par y passer mais j'ai longtemps gardé ces incroyables manuscrits près de mon bureau. Autre souvenir: les mêmes flics nous arrêtant une deuxième fois près de Barbès alors que Vollmann essaie de convaincre un travelo de se laisser dessiner… Vollmann et moi aux objets trouvés dans l'espoir de remettre la main sur un cahier de dessins qu'il a perdu dans le métro après avoir fait un malaise… Vollmann en tee-shirt jaune canari lisant au Village Voice, à son retour de Sarajevo, ses bagages ayant été perdus par la compagnie de vol… La liste serait longue.)
Le 4 février, donc, on pourra découvrir chez Actes Sud un nouveau texte de Vollmann, Etoile de Paris, encore inédit aux Etats-Unis. En attendant la parution, donc donc donc, de son vingt et unième livre aux USA, le 6 avril 2010, chez l'éditeur Ecco (celui qui a déjà publié la version "light" de son livre sur la violence). Un essai de 528 pages intitulé Kissing the Mask: Beauty, Understatement and Femininity in Japanese Noh Theater, with Some Thoughts on Muses (Especially Helga Testorf), Transgender Women, Kabuki Goddesses, Porn Queens, Poets, Hou.
Avec Vollmann, on a toujours l'impression que l'aventure ne fait que commencer. Actes Sud a acquis les droits de Riding Toward Everywhere, son récit sur les hobos. Lot49 a encore quelques volumes des Seven Dreams dans sa ligne de mire. Il est question de publier un jour son premier roman, You Bright and Risen Angels. Une coédition Inculte/Lot49 pour un Face à Vollmann, comme nous avions fait Face à Pynchon, est en gestation.
William T. Vollmann n'en est apparemment qu'aux balbutiements de son œuvre – cinq livres l'occupent parallèlement en ce moment…

lundi 2 novembre 2009

La défaite en ses lieux(sur "Le Supplice de l'eau", de Percival Everett)


On n'ose imaginer ce qu'un écrivain ordinaire aurait fait du sujet dont s'est emparé Percival Everett dans son dernier roman paru en France aux éditions Actes Sud, Le Supplice de l'eau (en anglais: The Water Cure). On n'ose l'imaginer car on sait, au vu du sujet, ce que Mister Lambda aurait fait. Pensez: une fillette est enlevée, torturée et tuée; son père, rendu fou par sa perte, enlève un homme qui est peut-être le ravisseur et l'enferme dans sa cave où il le torture. Voilà ce qui arrive quand on pitche un livre: on n'en dit rien, et si le pitch dit tout c'est que le livre ne vaut rien. Le roman de Perciva Everett n'est donc pas ce livre, tout en l'étant. Car, s'il cherche à nous enfermer dans les méandres mentaux d'un père fou de douleur qui veut se venger, l'auteur épargne toutes les ficelles d'un hideux sentimentalisme convenu. Everett préfère montrer (démonter) l'esprit "en proie aux longs tourments" dans son rapport soudain vicié/diffracté/démantelé au langage. Donc, Ismaël Kidder disjoncte, son lien avec le langage disjoncte. La douleur de la perte ne peut être formulée, car la chair est blessée, et celui qui pense et parle ne voit plus de lien logique entre la chose et le mot.
Le Supplice de l'eau tranche donc l'indécent fil narratif pour laisser parler la folie. Ismaël tourne autour du pot, du gouffre, il s'exile dans des dissertations minées, déploie des dialectiques vérolées, convoque Héraclite, Platon et autres, leur presse le logos pour en faire couler un jus d'inanité sonore; il lâche la bride aux mots, les laisse s'interpoler, se cannibaliser ("Pour m'occuper, haut lieu d'occrire, maquis suis écritvain, j'épris sept quasi hébétude, kelkel soi, malgré ce scissever averdissement.")
Ismaël est celui qui écrit le livre, et comme tel, il nous voit, nous, lecteurs, nous sait à l'affût de ses failles et éboulements – et il nous nie, nous conspue, nous prend en otage. Il bâtit et détruit des systèmes dans le même temps, pousse la syntaxe à son point de rupture, à son degré d'élocution maximale, fait rendre gorge aux mots. Tel un Hamlet à rebours, il hante les brumes de son livre et de maison, sevré dans sa chair, et ne craint qu'une chose, l'apitoiement.
Il est donc, aussi, question de vengeance. D'un homme qui cherche à changer un bourreau en victime afin de n'être plus cette victime vivante qu'a créé le bourreau en l'amputant d'un membre: sa fille. Il est question aussi d'un président estimé particulièrement crétin et d'un couple qui se liquéfie puis explose. On évitera de jouer au petit jeu des extrapolations, mais ici, pourtant, quelque chose de crucial est dit du rapport du citoyen à la torture.
La hantise d'Ismaël, c'est le paradoxe de Zénon, la certitude que tout, sa langue, son corps, sa souffrance, sa soif de vengenace peut être coupé en deux, puis en quatre, et ce à l'infini, sans que jamais rien ne disparaisse.
D'une liberté à toute épreuve, frondeur, épileptique, magnifique, audacieux, surprenant, le roman de Percival Everett fiche le feu au clavier de la tempérance et va plus loin que tous ces précédents livres. Mais il est vrai qu'Everett se réinvente à chaque roman, diable insolent sautant d'un ground zero à l'autre pour y édifier de furieux asiles où la pensée n'a plus qu'à griffer et mordre.
(Coup de chapeau à la traductrice, Anne-Laure Tissut, qui a su aider le monstre à divaguer en français.)
Sortie le 4 novembre.
A noter que Percival Everett sera à France à l'occasion des Belles Etrangères. Lisez le programme.

jeudi 3 septembre 2009

Honecker 21, ou la vie voilée comme une roue sans paon

Jean-Yves Cendrey
Honecker 21
Éditions Actes Sud


Honecker 21 ou quelques jours dans la vie d’un homme défectueux… à force de désaffection ? A moins que l’avanie ne soit le fait du monde qui l’entoure, le cerne, l’étouffe, menaçant de faire de lui un article à part entière, possiblement recyclable, certainement périssable. Bref, Mathias Honecker est né trop faux dans une Allemagne trop tarte : rien ne lui va, tout lui échappe, les choses comme les gens, les mots comme les sentiments. Vaguement complexé par sa carrière – il travaille dans la téléphonie, cellule parmi les cellulaires –, Honecker peine dans son ménage à vau-l'eau auprès d’une épouse intello qui lui impose des lectures kulturelles, patron paternalo-sadique et – ô drame percolatier! – cafetière en panne.

La nécessité (l’obligation ? le pari? ) de vivre dans un décor qu’on se doit d’upgrader régulièrement commence à venir à bout de sa résistance nerveuse et mentale. Alors le bonhomme Honecker, plutôt que d'ériger un mur, disjoncte, par petits court-jus, pas chassés jamais remplacés, toujours tenté d’en faire trop, bypassant les procédures normales, séduit à l’idée de se défaire, ne sachant plus s’il lui faut tout changer ou se changer, tuer ou se tuer, quel véhicule acheter, comment amadouer la panne. Berlin absorbe toutes ces velléités et dérapages tel un ventre mou, horriblement indulgent. Honecker, las de subir, voudrait non pas agir – verbe voué à l’avanie – mais fuir, faire fuir les lieux, les occasions, les rêves. Pensez Oblomov, pensez Molloy, pensez Flaubert aussi, tant Jean-Yves Cendrey nous offre un personnage incroyablement inapte à vivre la vie taillée pour lui sur mesure, mais en série hélas, et tout aussi inapte à s’en affranchir. Il y a du Bouvard et du Pécuchet dans cet Honecker aussi instable que le mercure :

« C’est alors qu’il se souvint d’avoir à faire au Joli-Monsieur. Un but pareil c’est distrayant, et ça ne vous prend pas la tête. Sauf si vous êtes timide. Il se souvint qu’il était timide. Il retomba. »


Mais que le lecteur ne s’abuse pas en lisant ce qui précède. Il ne s’agit par d’un étroit roman sur la crise de la trentaine en milieu berlinois. L’aventure à laquelle nous convie Cendrey est davantage grammaticale : tout le roman joue avec une virtuosité décalée (et, oui, très flaubertienne) sur l’usage des temps, imposant l’imparfait là où le passé simple se gobergeait, inoculant le présent dès que le passé simple prend ses aises, et sabordant le tout avec de délicieux passés composés. Ce flouté permanent permet et favorise toutes sortes d’autres variations, de brusques crises cardiaco-lexicales, des sautes de tonalité, des accélérations et des étirements sacrément jubilatoires. Les occasions de bégayer la vie abondent, et Cendrey sait quelles intensités varier pour rendre ces "châtaignes" qu'on se prend à chaque fausse manipulation.

Cendrey conduit son roman en se moquant du rétro, il s’amuse à mimer tantôt le dérapage, tantôt les créneaux impossibles, tantôt le braquage intempestif. Preuve si besoin en était que l’écriture est une question de débrayage et non de patinage. L’ironie prédomine, mais comme un paysage partagé par le chauffard et le platane, laissant l’histoire traverser bien vite le décor. Honecker, parce qu’il est un engin à ratés, imprime au récit un rythme « cahotique » [sic], devenant à lui seul une litanie d’embardées – et quand notre anti-héros tente de prendre le contrôle de ce véhicule social qu’il sait télécommandé, le résultat est à la mesure de l'accident. Mais comme dans toute catastrophe, il se produit étrangement une plus-value de liberté, quelque chose qu’il est possible de consommer sur-le-champ, une once de voluptas à déguster. Le dérèglement des sens rouvre la fenêtre du possible, et Honecker traverse des joies autrement plus intenses que celles nées de l'achat du vide.

En un sens, Honecker 21 est un livre sur la liberté, ses failles, sur la façon dont tout rideau de fer se traverse, à force de grammaire tendue, de conjugaisons contre-nature. Las de « sautiller dans la crotte du quotidien », désireux de « s’écorcer », Honecker cherche à éprouver la réalité du fantasme à l’intérieur de la boîte à réel, dès fois qu’elle serait percée. La langue de Cendrey, affûtée, futée et prête à d’étonnantes cabrioles, est d’une liberté dérouillante. C’est donc un livre sur la folie et, par ricochets, sur l’amour de l’instant.

En prime, le lecteur apprendra comment, de somnambule, on devient simplissime, ce qui n’est pas rien, demandez donc à Broch ou Grimmelshausen.

P.S. On peut entendre l'auteur lire un extrait sur le site des éditions Actes Sud.