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jeudi 22 mai 2014

Etrange / pénétrant : l'argentique Katchadjian

Que faire? se demandait Lénine. Qué hacer, renchérit Pablo Katchadjian, écrivain argentin qui donne ce titre à son court texte – Quoi faire –, paru récemment aux éditions Le grand os, dans la collection poc!, une collection dévolue aux "fictions nocturnes & proses hypnagogiques" – or s'il est bien un texte à vocation et fonction hypnagogiques, c'est cet étrange Quoi faire, avec ses cinquante chapitres qui sont autant de cauchemars-récits. A chaque fois, l'argument est simple: Alberto et le narrateur se retrouvent ensemble, dans le même rêve, ils savent qu'il s'agit d'un rêve, très souvent le décor de départ est une université anglaise (ou un bateau, une forêt), ils font cours, ils parlent de Léon Bloy, s'aventurent dans les marécages de la littérature comparée, les étudiants suivent ou ne suivent pas, sont fascistes ou pas, souvent il s'en lève un de particulièrement grand (disons plus de deux mètres) qui décide d'avaler Alberto, et souvent le narrateur doit sauver son collègue en l'attrapant par la capuche de son blouson. Voilà. Si vous aimez les intrigues, vous êtes intrigués, non?
La narration a-t-elle un lien de parenté avec le cauchemar? Tel semble être la question que s'est posée cet écrivain argentin. Les cinquante chapitres de son livre fonctionnent selon une souple combinatoire: divers éléments reviennent:: le chiffon, la vieille femme qui chante, le décolleté de la serveuse, l'étudiant qui mange le prof, huit cents chanteurs dans une taverne, l'état nerveux de tout belligérent, la tête qui grossit, le vieux devenu pigeon aux ailes cassées, le cours sur Léon Bloy, etc. Katchadjian travaille la différence et la répétition dans une langue désossée et beckettienne, à la fois sereine et schizoïde, mettant en loop une suite d'incidents frappés du sceau onirique, où deux protagonistes ne cessent de titubuter (yes: tituber + buter) sur la rhétorique du récit, conscients d'être dans un rêve, ou plutôt un cauchemar, s'y prenant les pieds, la tête, et vivant la répétition comme s'il s'agissait d'une pathologie inédite. Les thèmes deviennent motifs, les motifs virus, les virus mots. Le rêve est souvent le grand clou rouillé de la maison littérature: ici, il est enfoncé avec précision et talent.
L'effet – la lecture – est évidemment hypnagogique. L'absurde et l'angoisse s'égalisent, l'humour reste comme suspendu, le sens échappe aux scrutations: seul subsiste et palpite le pur récit déglingué, où le même et l'autre se tirent la bourre, porté par la tension de l'inéluctable. C'est le premier livre traduit de Pablo Katchadjian, auteur né en 1977: espérons que les autres ne tarderont pas. (Et bravo à Valeria Pasina et à ses collages, mis en couverture par t2bis: grâce à eux, le livre n'en est que plus magique.)
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Pablo Katchadjian, Quoi faire, traduit de l'espagnol (Argentine), par Mikaël Gómez Guthart et Aurelio Diaz Ronda, éd. Le grand os, collection poc!, 12 €

lundi 4 février 2013

A une lettre près

L'inventeur du télécran est mort, et nous aurons donc une pensée émue pour lui en tentant une dernière fois – vainement – de tracer une diagonale parfaite à force d'une frénétique et quasi simultanée rotation des deux boutons situés de part et d'autre de l'écran magique, boutons auxquels sont dévolues deux directions qui en disent beaucoup sur nos contradictions – désir de reproduire à la fois la platitude de notre encéphalogramme et volonté d'instaurer une séparation définitive entre nos deux hémisphères. Nous irons même jusqu'à nous demander s'il ne manque pas quelque chose au clavier de notre ordinateur. Horizontalement, nous nous en sortons. Verticalement, nous faisons de notre mieux. Ce n'est que dans la diagonale que nous peinons encore un peu. Notre évolution n'est pas achevée. Nous continuerons donc à dessiner des escaliers encore quelque temps. Quant aux courbes, ne rêvons pas. Ça demande un peu plus de doigté.
Tout ça pour dire que je serai demain soir – mardi 5 février à 20h30– à la médiathèque de Châteaubriant afin de participer à une rencontre autour de mon dernier livre – mais on causera bien sûr de tout autre chose –, rencontre animée par l'indispensable Guénaël Boutouillet et initiée par Marie Chartres, bibliothécaire mais également écrivain (vous pouvez lire d'elle Immense et Rouge paru il y a quelques mois aux Inaperçus). 
J'ai dans un premier temps, ô prudence – consulté la météo, et j'ai été surpris de découvrir que, demain mardi, il ferait la coquette température de 31° à Chateaubriand. J'allais donc essayer de faire entrer ma planche de surf dans mon sac Air-mess, quand un doute m'a étreint. Bon, OK, tout le monde peut se tromper. Il s'agissait en fait de Chateaubriand (avec un d, et non un t), une ville située en Argentine. Le Châteaubriant où je vais se termine par un t. C'est une commune de l'Ouest de la France, située dans le département de la Loire-Atlantique (région Pays de la Loire). Elle fait partie de la Bretagne historique et du pays de la Mée. Elle est exclusivement peuplée de Castelbriantaises et de Castelbriantais. L'Argentin y est rare.
Ah, une dernière chose. Je vous parlais il y a quelques lignes du télécran, l'invention de feu André Cassagnes. Je me trompais. On dit (on devrait, en tout cas) "écran magique" ou "ardoise magique". Parce que le télécran, c'est en fait tout autre chose: il s'agit du sinistre telescreen imaginé par George Orwell dans 1984, à la fois système de télévision diffusant en permanence les messages de propagande du Parti, et vidéo-surveillance permettant à la Police de la Pensée d’entendre et de voir ce qui se fait dans chaque pièce où s'en trouve un.
Nos confusions nous rendront fous.
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P.-S.: J'apprends à l'instant que la rencontre à Châteaubriant est annulée (le modérateur tousse, et le remplacer semble plus compliqué que de cloner un dodo…). J'entre donc le plus vite possible en rapport avec le consulat argentin pour voir ce qu'on peut faire de ce côté-là…