Affichage des articles dont le libellé est boue. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est boue. Afficher tous les articles

mercredi 7 janvier 2015

Dans la boue avec des semelles de vent : le miracle Mazabrard


Monologues de la boue : le titre du premier texte de Colette Mazabrard met la parole au centre de la matière, une matière gorgée de pluie, que la narratrice va arpenter, au rythme de trois étés successifs, d’abord dans le nord-est de la France, puis plus bas, à l’ouest, et ce jusqu’à Compostelle. Pèlerinages d’où le salut sans doute est exclu, même si la langue qui les dit accomplit à merveille ce vœu, exprimé à un moment au détour d’un chemin : « travailler à affirmer la beauté ».
La beauté, on la trouvera à chaque page, à chaque phrase, au cours ces marches initiées par une rupture, et qui pousse celle qui parle à aller de l’avant, sous une pluie incessante, comme si le déluge promis par Rimbaud s’était enfin emparé des êtres et des sols, Rimbaud que Mazabrard cite au début de son texte et qui accompagne secrètement son errance, de café tapageur en illumination. Une femme, donc, marche, sur la boue des chemins, cherchant elle-même à « devenir boue », à se « remplir du chemin », dans le jour et la nuit, la campagne et les bois, parmi les « cris d’animaux qui laissent au réveil une empreinte ».
Elle marche et voit, regarde, boit le paysage, retient les mots entendus, les cris perçus, sensible parce qu’écorchée par une amour perdue qui lui a dit que « le monde est vaste ». Mais le monde n’est pas vaste, il est gris, tortueux, son argile défoncée par les bombes anciennes, le monde est froid et pourtant c’est l’été, c’est ainsi, quand l’amour blesse il n’est plus de soleil, alors il faut avancer. C’est un pèlerinage et ce n’est pas un pèlerinage : on ne devient pas pèlerin de son chagrin, on cherche plutôt la « répétition rituelle qui efface et réécrit les autres habitudes », où « pleurer le grand chagrin de cette perte ».
Mais ce serait une erreur que de réduire, comme sur une carte, l’immense fourmillement sonore de ce texte à la blessure d’une perte. A chaque paragraphe-ronce, à chaque mot pesé et déposé sur la page avec la délicatesse des rages humbles, l’auteur s’offre tout entière à la nature qu’elle traverse en « bête des bois », y puisant non pas des forces mais de plus profondes ressources, la matière même de sa langue, qui change toute chose en discrète épiphanie, en fragments d’illumination. Tantôt elle est « réveillée par le rot rauque d’une biche idiote », tantôt elle voit « une péniche [qui] semble glisser sur les champs » ; et si elle voudrait que sa quille éclate, elle préfère s’oublier dans la tête d’un soldat sans sépulture « devenu argile, glaise, hanneton ».
Monologues de la boue : mais si la boue, par la bouche étouffée de douleur, parle, c’est aussi afin de partager, au plus aigu de la solitude, une expérience, et de transmuer cette expérience en un poème éperdu de rythme – ainsi commence le texte :
« Tu songes au ciel et aux labours gras devenus plomb noir, sous un vent auquel rien ne vient dresser obstacle. »
Le vent ? Ou l’écriture, qui souffle ici sans cesse, hachée en apparence, comme fragile, heurtée et pourtant riche d’un insolente résistance. Le vent ? Il est peut-être la réponse à la boue, car il vient de loin jusqu’en ces lieux, il est passé par Rimbaud mais aussi Claude Simon et Thoreau. Si la terre est ce qui retient, aspire – « Humilité ? Devenir humus » –, le vent, lui est la musique offerte en salvation à l’être en chagrin :
« Paysages ingurgités. Ceci est mon corps. Innutrition de paysages. Vrombissement du vacher sous son large chapeau, son étrange conversation avec ses bêtes rythmées par son pas lent, ample. Le vent. Le vent. »
Suivez, suivez dès aujourd’hui Colette Mazabrard sur les chemins de l’écriture : vous ne pourrez qu’entendre le chant, généreux et têtu, d’une prose tout entière éprise d'une « nouvelle vigueur".

 ———————
Colette Mazabrard, Monologues de la boue, Verdier, 13 € 

mardi 5 février 2013

L'annulaire de Tolstoï et le monde tel qu'il hait

CaConrad est un poète américain vivant à Philadelphie. Il a publié plusieurs recueils et décerne chaque année le "prix du poème le plus sexy". De son propre aveu, il se décrit comme "le fils de l'asphyxie white trash", et aurait passé son enfance à vendre des fleurs sur le bord de l'autoroute pour sa mère et à aider celle-ci à se livrer au vol à l'étalage. Son recueil The Book of Frank, publié en 2009 par Wave Books, est une sorte de roman-poème, ou plutôt de personnage-poème, mettant en scène un dénommé Frank, dont on suit le parcours déchiré depuis la naissance ("voici ton horrible fils Chéri/ton fils n'a pas de con") jusqu'à sa mort provisoire ("Après son suicide/ Frank revint sur terre un/poisson rouge à la queue fantaisie que sa femme/ avait acheté à la boutique d'animaux pour ses 3 / piranhas amazoniens"), en passant par divers épisodes inquiétants. Frank n'est pas Plume, loin s'en faut, mais le monde dans lequel il vit obéit aux mêmes lois absurdes et cruelles. Le poème dit la faille, la plaie, l'absurde humain. Le monde tel qu'il hait, reflété dans la boue des yeux, avant qu'un mot les crève:
Frank aime sa bouteille de Coca Cola
elle l'aime
il aime sa taille sa jolie taille fine
elle aime ses tétons en béton
il fourre sa bite dans sa petite bouche en verre
elle se fend et
tous deux sont bien embêtés
De désastre en épiphanies, une vie faite de bris, de disparitions (la mère meurt, le père pas mieux, l'épouse itou), où souvenirs et décisions s'échangent leurs fatidiques talents.
après la mort de maman
sa robe rouge
continua de
faire cuire des tartes
de récurer les toilettes
de battre les tapis
"elle ne me manque même pas"
disait Frank le soir
à son assiette
de la viande coincée
dans son sourire
Le lecteur est confronté aux aléas du dégoût, à l'humour aussi, niché comme ce bout de viande dans un sourire qui n'arrive pas à se poser durablement sur des dents dont on sent bien qu'elles vont tomber, emportées par le vent des renoncements. CaConrad travaille par touches, sans peur du moisi, le pinceau en suspens au-dessus d'un pot d'affects viciés. Ses influences? Il les bouffe, suppose-t-on:
dans le menu des
auteurs morts
Frank choisit
les seins d'Emily
Dickinson aux boulettes
et la cuisse braisée
d'Anaïs Nin
sa femme commande
l'annulaire de Tostoï avec
du caviar et les organes génitaux
confits de Kerouac
la bite raide de Kerouac
arrive toute scintillante
dans le gras
"Mmmm" dit-elle
en grignotant le gland
Frank la fusille
du regard et plante son
couteau dans un sein
Alors oui, la poésie de CaConrad est trash. Recyclable, peut-être. Un kitsch trash abortif homéopathique proto-Disney, ainsi que le laisse entendre Eileen Myles dans sa postface, qui parle aussi de "fables à l'agonie"? Why not. On vient bien de retrouver le cadavre de Richard III sous un parking de Leicester pendant qu'un député UMP parlait de "triangle noir" à l'Assemblée lors de débats sur le mariage gay. "La théière de Frank / voulait des yeux": ça ne sera pas du luxe. (Promis, demain on vous parle de Ben Mirov auteur du recueil Hider Rose.)