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mardi 1 avril 2014

Pour que la terre s'en abreuve: magie de Hans Pakh

L'œuvre de Hans Pakh est si ténue qu'elle pourrait tenir dans un encrier, mais quel encrier! Une poignée de poèmes, forgés à l'épreuve de la douleur, où la nostalgie survit telle une tache aveugle, à la fois dérisoire et inquiétante. Ce poète allemand, qui s'exila volontairement à Rome à la fin de sa vie, ne chercha jamais vraiment à se faire publier malgré le soutien d'Arno Schmidt, qui voyait en lui "une voix cassée qui peut encore casser". Il travailla un temps au département des archives de Amhardt, mais nul ne sait ce qu'il y faisait vraiment. Pour échapper à l'attention de ses contemporains, on raconte qu'il se fit longtemps passer pour sourd, voire muet. Il écrivait ses textes sur des petits bristols noirs, à l'encre blanche, comme s'il était déjà passé de l'autre côté et cherchait à ce que ses textes remontent de la nuit. Quoi qu'il en soit, rendons grâces aux éditons Kirkus de nous donner aujourd'hui ce mince volume sobrement intitulé Neuf. Pourquoi neuf? Parce le volume en question ne comporte que neuf textes, mais chacun est comme l'empreinte d'une errance, et même si rien ne semble relier entre eux ces fragiles météores, on sent bien qu'ils résistent à:
"cette poigne qui farouchement au fil des farces assène au monde la vénalité de sa poésie".
Dans le troisième texte, le plus autobiographique, Pakh raconte qu'un soir sa grand-mère l'obligea à dépecer un lapin. Il décrit l'animal cloué à la porte branlante de la grange comme un minuscule messie dont coule un sang trop fluide pour que la terre s'en abreuve. Quand il en retourne la peau, c'est pour éprouver une intolérable épiphanie, l'impression de:
"retourner le manteau de chair et de glaire qui cache ce qu'on prenait pour du sens".
Admirablement traduits par Esther Danville, ces textes nous donnent un étrange aperçu de ce qu'aurait pu être l'œuvre de ce poète trop discret. Quoi qu'il en soit, je vous invite tous à aller visiter ce jardin des presque supplices et à y cueillir, la main tremblante, le merveilleux, l'unique, l'exceptionnel Neuf de Pakh.