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mercredi 9 avril 2014

Le dit du bègue: Savitzkaya et l'irréductible masse de la matière

Paru en 1999 aux éditions Flohic, Fou civil, d'Eugène Satvitzkaya, vient de reparaître aux éditions Argol, raison de plus pour s'y tremper à nouveau les yeux. C'est un livre-nid, bâti à la patience des jours, où peuvent s'égosiller le narrateur – fou de son état civil – et son double, un merle bègue. Mais attention, le nid est nomade et sujet aux métamorphoses, sa branche est le monde, sa parole dispersée mais attentive:
"Ceci est bien sûr un roman épique constitué par un ensemble de considérations diverses énoncées, déformées et dévoyées, non datées […]."
Forme libre, donc, mais musicale, comme si la partition des jours permettait à l'écrivain volatile de s'inventer une nouvelle espèce d'éphéméride. Ecriture non seulement du corps et de la matière, mais des positions et nuances de la matière, où la phrase pétrit quand elle dit qu'elle pétrit, où elle guette le lecteur afin de choir à son aplomb au moment opportun, telle cette tique qui offre son long baiser à la nudité passante:
"Ici, à cet instant, le combat qui ressemble, comme bien des combats, à une étreinte amoureuse, ce fameux combat du siècle a déjà commencé sans que je sache l'un des adversaires."
Chaque page est le théâtre d'un événement, celui de la phrase autant que de l'anecdote fantasmagorique qu'elle décrit. Journal de bord, ou plutôt de débord. Où les instantanés naturels s'offrent en contrepoids quelques piques adressées à l'ordre sociale, puisque bien que merle, notre bègue reste sollicité, pour des rencontres, des lectures, voire des répétitions. Comme souvent chez Savitzkaya, les assemblages sont précaires, instables, mais c'est l'éphémère des sensations qui est ici soumis à compagnonnage. Finalement, le sujet fuyant que traque le narrateur est à l'image exacte de cette pomme de terre digne de Ponge, dont il convient de travailler la masse – et c'est ainsi qu'à chaque tour et détour surgit un art poétique:
"On travaille la masse de la pomme de terre comme on travaille la masse du temps, tout en bloc, sans rien négliger. C'est, à chaque fois, le tout que l'on considère. On travaille la masse du temps de la même manière que n'importe quelle masse un peu sérieuse, comme la pomme de terre, le chou rouge, l'argile, la pierre ou la betterave, et jamais il ne s'agit de réduire la masse de la matière sur laquelle on a décidé de peser, mais il s'agit d'en déporter la forme comme le vent qui tord les arbres ou la goutte d'eau qui creuse un trou d'entonnoir dans une couche de béton, ou certain gros orteil qui déforme le cuir de certaine babouche, ou encore le poing qui, à la longue, brise la poche du paletot."
Que nous apprend un livre? Celui de Savitzkaya, parce qu'il s'écrit encore généreusement à l'heure de la lecture, et use de la liberté comme d'une lame experte, fonctionne comme une poche de paletot, "où le vide n'existe pas", parce qu'il y a "d'autres réalités tangibles que celles contre lesquelles le regard rebondit", or c'est ce que fait sans cesse, l'air de rien et avide de tout, la phrase-Savitzkaya: elle rebondit, sur elle-même ou sur la peau de son objet, nous rappelant qu'avant d'être lecteur nous sommes, nous aussi, à notre insu, d'indécidables bègues.

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Eugène Savitzkaya, Fou civil, éd. Argol, 128 pages, 18 €

mercredi 5 mars 2014

Handschin, ou comment apprendre à lire même en lisant

Il doit bien exister une façon authentiquement retorse de présenter le Traité de technique opératoire de P.N.A. Handschin qui vient de paraître aux éditions Argol, alors pourquoi ne pas l'emprunter à l'auteur lui-même (cette façon), puisque ce dernier (l'auteur) en a fait sa méthode au cours des 333 chapitres assortis de notes en bas de page qui constituent la matière excessivement factuelle et délicieusement hilarante de son livre. Donc donc donc, on pourrait présenter ainsi le nouvel opus de Hanschin:

Chapitre CCCXXXIV

Quatre titres de livres dont trois seulement sont des morceaux de musique,
et dont vous auriez pu offrir celui qui n'en est pas un à Georges Perec1 si vous aviez été l'ombre d'Alphonse Allais

The Windmills of Your Mind2
La Vie en Rose3
Traité de technique opératoire
Qui pourra te dire4



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1. Rappelons que Perec n'a pas pu connaître, malgré toute sa bonne volonté, le grand-père de Harvey Keitel.
2. A reçu le Golden Globe de la meilleure chanson originale et l'Oscar de la meilleure chanson originale en 1969, qui n'est pas une année bissextile.
3. Musique de Louiguy.
4. L'absence de point d'interrogation pose ici problème. On se reportera avec profit à l'article de Pedro Uribe Echeverria, paru dans L'Express le 24/07/2009.

……… (hum)

Bon, évidemment, ça ne vous éclaire peut-être pas dans l'immédiat, mais ça devrait vous donner une certaine idée du fonctionnement de cet interlope Traité, où chaque chapitre se présente comme un état des lieux des connaissances humaines sur tous les sujets possibles et/ou existants, avec en outre possibilité au lecteur de décider des bonnes et mauvaises réponses. Un QCM piégé, pour faire court. Quoique. Il s'agit en fait d'une sorte de revisitation contemporaine d'un genre vaguement inauguré (et subrepticement clôturé) par Madame Sei Shōnagon (et oui, Sei Shōnagon était une femme…) avec ses Notes de chevet, et dont on aurait mélangé les pages avec celles (les pages) d'un encyclopédie rédigée par des castors dilettantes (ou des moines cocaïnomanes). Précisions que toutes les informations fournies par l'auteur dans son livre sont véridiques, ou tout comme, qu'il s'agisse de l'existence de la pelle mécanique New Holland Kobelco E215 (jaune, de préférence) ou de la longueur d'une matraque télescopique déployée (Rem: j'ai vérifié 67,30 % des données figurant dans le livre au cours d'une insomnie pendant laquelle je n'ai pas dormi, faute de pouvoir trouver le sommeil – choses et gens n'ont pas été inventés).
Il y donc de tout, donc, dans ce livre; en fait, il y a tout, dans un fier pêle-mêle, et c'est ma foi fort pratique même si c'est parfaitement inutile, au sens où nous-mêmes en venons à douter de notre utilité.
On y apprend, on y désespère, on y rit beaucoup (sans savoir pourquoi, parfois, ce qui fait deux fois plus rire). C'est abyssal et primesautier, potache et grandiose. Et on finit par se demander à quoi rime, à part en Chine, ce magicien de Handschin. Oui, puisque tout cela – cette immense compilation de données ordonnées selon d'absurdes rites rhétoriques – est profondément vain (et donc drôle + instructif), on est en droit de se demander ce qui, littérairement, ici, fait sens. Et dans quel sens ça va. Si même sens il y a. Et ce qu'est le sens, dès lors qu'il est changé en particules et nous en cyclotron. Non pas: que nous dit l'auteur? Mais: que disent les faits? Que font-ils? Quel effet? Sont-ils ce qu'ils font, ce qu'on en fait? Savons-nous les dire?
Sauf qu'en tutoyant l'exhaustif, en parodiant les mécanismes du savoir, en se jouant des codes du questionnaire et des règles de la compétence, en travaillant jusqu'à l'absurde l'énumération, et en saturant son texte de notes en bas de page aussi édifiantes que viciées, Handschin règle définitivement son compte au sens (et à la manie qu'a le sens de vouloir faire sens), mettant à nu la vanité de toute donnée, rendant gaga les data, et démontrant par là même qu'écrire peut être aussi une façon sensée de se rire du dire (Rabelais est ici le maître caché). Mais surtout, Handschin, comme à sa délectable habitude, nous oblige (sans pour autant nous menacer…) à considérer l'acte de lecture comme une farce dangereuse dont nous ne serons jamais sorti d'affaire. Car son livre peut se lire de plus d'une manière, chacune créant un effet distinct, toutes opérant un vertige, dans une course à l'indécidable qui secoue en nous l'amateur de certitude. Or, tel l'illustre couteau de Lichtenberg, le Traité de technique opératoire brille par ce dont il s'ampute mais n'en perce pas moins la croûte des apparences. 
On peut, on doit, on devrait offrir ce livre à n'importe qui, au premier venu et au dernier parti. Car il s'agit d'une boîte à outils comportant le secret de la lecture. Une boîte de pandore pleine de tiroirs coincés, et dans l'un de ces tiroirs, en cherchant bien, on risque de trouver, comme dans le film Kiss me deadly, ce qu'on n'osait plus chercher. N'importe quel lecteur peut y trouver son compte, ou plutôt s'y voir proposer, l'air de rien, un règlement de comptes. Tout y est vrai, on l'a dit, même le chapitre CLVI intitulé "Ce chapitre a malheureusement été supprimé", qu'on se gardera bien de confondre avec le chapitre CXXXVIII intitulé "Description d'un paysage invisible". Enfin, s'il faut convaincre les lecteurs les plus rétifs, rappelons que le Traité de technique opératoire de Handschin, s'il avait été une perruque, aurait sans doute permis à Lawrence Sterne de faire sensation lors d'un concours d'araignées phosphorescentes (et de boire un verre de polonium avec Raymond Roussel).
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P.N.A. Handschin, Traité de technique opératoire, éd. Argol, coll. Locus Solus, 19 € – Rem.: Rappelons qu'un poncho en alpaga n'est pas offert à tout acheteur de ce livre.

mercredi 5 septembre 2012

Voyage Handschin


Voici un auteur dont on devrait lire chaque année un livre qui fonctionne à une étrange méthode que celle ici en vigueur, force et redondance, ou contre-danse puisque le complément d’objet y est systématiquement ou presque transformé en sujet de la phrase suivante, à moins qu’une homophonie permette elle aussi un pont entre deux énoncés de cette façon le propos peut paraître abscons ne s’y méprenne pas, P.N.A. Handschin sait où il va, ce qu’il construit et détruit, à savoir la fiction du je suis un autre et pas qu’un seul instant d’inattention et voilà déjà plusieurs morts et plusieurs naissances et contre-sens, tout ici fait sens s’en rendre compte le lecteur dérive d’incidents en accidents tous les cas la synthèse disjonctive fait force de loi et impose à l’instable syntaxe sa proliférante imagination.
Mais trêve de mimétisme. Abrégé de l’histoire de ma vie est le sixième volet d’un cycle – le terme est ici parfait – intitulé « Tout l’univers ». Projet ambitieux et drolatique, où le biographique est virus, où les lieux du monde sont visités à bride abattue, au gré d’une inspiration musicale qui, mise en bouche et récitée, défie le souffle et l’esprit. D’aucuns pourraient trouver cette entreprise, sans précédence ni descendance, vaine, au sens où elle peut sembler autodétruire – non sans malice – sa propre vitalité par un éternel retour du dissemblable. Mais s’il y a vanité, c’est celle que l’infernale machine narrative de Handschin malaxe et piétine staccato, celle du rebondissement, de la généalogie, de l’accident, du revirement, etc, ici poussée à des paroxysmes hilarants.
Mais Handschin c’est avant tout une incomparable leçon de lecture, généreuse, technique, bouffonne, avec parfois des accents gloomy, une façon de forcer la langue à se phagocyter pour mieux s’éterniser, au mépris de la mémoire du lecteur qui, tel un alpiniste roulé par une avalanche, n’a pas le temps de comprendre qu’il était devenu scaphandrier puis spéléologue et enfin terrassier de lui-même.
Il y a, enfin, du Rimbaud dans Handschin. Son narrateur, au je moléculaire et mutable, ne sort de ses saisons en enfer que pour mieux multiplier les illuminations du temps et de l’espace. C’est peut-être, paradoxalement, l’unique roman réaliste existant : celui d’un moi qui n’existe que dans la déflagration imaginaire (et la mise en plis ((coupons les cheveux en quatre !)) des mirifiques et désopilants possibles.
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PNA Handschin, Abrégé de l’histoire de ma vie, éd. Argol (2011)

mercredi 2 mars 2011

David Besschops, grand maître ès basses œuvres

Trou commun, comme à mi-chemin entre fosse commune et tronc commun, pourrait être un traité de suffocation s'il ne recélait une si savante respiration. En quarante-neuf chapitres d'à peine trente lignes, David Besschops s'attache à faire revivre – crever? – une famille, le père, la mère et leurs sept enfants ("sept garçons dont trois filles de sexe mâle, je ne suis pas dupe"…). Tous prennent la parole, à tour de rôle, pour dire les liens, le quotidien, le corps surtout. Liturgique jusque dans le sordide, rythmique à la façon d'une aorte sectionnée puis ligaturée, Trou commun évolue dans une univers qu'on pourrait qualifier de parallèle à celui de Pierre Guyotat, mais le traitement est bien sûr différent. La langue selon Besschops est une farce syntaxique, à l'image des liens humains, plus rongés que distendus. Sa phrase cahote sans jamais pourtant tituber, et l'on sent une sorte de grâce résiliente sous les énoncés les plus râpeux. Trou commun se lit crispé, dans l'urgence immobile de la lecture, au cœur d'une fascination dont on ne sait trop si elle écrase ou libère. S'enfonçant dans la page comme un clou, chaque phrase réitère la force d'un projet qu'on ne peut qualifier autrement que poétique, instaurant un théâtre de la cruauté, où tous les "je" sont pitres, fanfarons, blessés. Rompant sa phrase sans prévenir afin qu'on ne s'abuse pas sur son apparent coulé, Besschops substitue l'intense liberté de sa parole à la déréliction programmée de ses proies. Ecoutons-le plutôt:
"Je suis accusé de l'éducation de sept enfants. Une faiblesse humaine. Mon seul objectif étant de les empêcher de tremper à l'endroit midinette de leur mère. Femme que je comble. Pas question de lui permettre gaieté primesautière sans réagir. Je la sors occasionnellement de sa dépression pour la placer sous grossesse. Neuf mois acquis de conscience à l'actif de ma libido. Pendant lesquels, j'exhume les grands animaux de la raison."

Maître ès basses œuvres, David Besschops, auteur belge né à Rocourt, se présente ainsi lui-même: « Fils d’un moindre mal aux ongles ras et d’un chagrin muet, il fut condamné aux parents forcés en 1976 pour s’être coupé la poire en deux sur la largeur… Ensuite, pas que la mère à boire, et le père, de gifles ! Fallait que néant se fasse. Aujourd’hui, filé en permanence par un satellite-espion à la solde de la phonétique, il partage son Mexique entre le Noir et le Temps. Peu loquace échéant… » Peu loquace, mais écrivain haut la main, rare – indispensable.
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David Besschops, Trou commun, éditions Argol, 112 pages, 19 € (ouvrage paru en novembre 2010)