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jeudi 11 octobre 2018

L'œil (critique), ce problème

Alors maintenant la nouvelle tendance, plutôt que de parler des livres, c'est de parler de ceux qui en parlent. Surtout si c'est pour leur jeter des tomates. J'avais déjà eu droit à un égratignage par Neuhoff après ma critique (négative) sur Tillinac dans Le Monde des Livres (ah, la solidarité néo-hussarde…). Voilà que c'est à présent au tour de Patrick Besson de s'occuper de mon cas en gâchant une page entière du précieux magazine Le Point. C'est suite à un papier que j'ai écrit sur le livre de Patrice Pluyette (livre que j'ai aimé) – Besson a-t-il lu Pluyette? On ne sait pas. Sans doute que non. En tout cas, ce n'est pas son sujet. Il préfère s'occuper de ma prose, ce qui est peut-être flatteur, mais bon…

Tout d'abord, Besson trouve que j'ai un nom d'ampoule électrique. Venant de la part de quelqu'un qui a un nom de sauce créole (Dame Besson, le leader de la sauce pimentée !), c'est plutôt amusant. Puis il me cite :
'Notre ignorance du monde est un monde en soi, avec ses reliefs, ses monts et ses vaux, ses fables et ses fontaines.'
Commentaire de Besson:
"Comment peut-on ignorer le monde quand on est dedans, ce qui constitue la condition de tous les êtres humains non décédés ? Il nous faut ensuite imaginer, par exemple, une fontaine à l'intérieur de notre ignorance du monde."


Oh. Une petite leçon de sémantique s'impose. Parler de l'ignorance du monde ne veut pas dire qu'on "ignore le monde", mais que notre ignorance à l'égard du monde est grande, et constitue donc un monde en soi. Ensuite, Besson n'arrive pas à imaginer une fontaine dedans. Problème d'yeux? Mais enfin, quand je dis "ses fables et ses fontaines", il est clair que je fais un clin d'œil aux fables de La Fontaine. Je ne dis pas que c'est forcément drôle ou subtil, mais je pensais que ça se voyait. J'aurais dû mettre des italiques ou une note entre crochets.

Ce n'est pas tout. Je parle dans mon papier de "parcourir l'infini concentrique", et là encore Besson n'est pas content. Il est persuadé que le lecteur du Monde des Livres est bête et ne va pas se faire d'image nette à partir de ma tournure. Problème d'yeux? C'est pourtant assez simple, il suffit de tourner en rond sans s'arrêter, un truc que Besson devrait assez facilement comprendre, de par son expérience.

Quoi d'autre? Ah oui, je parle des écrivains qui plantent "le décor comme un chou". Besson rouspète: il sent qu'il y a un jeu de mot, mais il ne le voit pas. Problème d'yeux? Ah mais ça y est, je comprends! Dans mon article sur Pluyette, je parle à un moment de "se faire greffer de nouveaux yeux", et bon, c'est une image, hein, mais Besson préfère me rappeler que "la greffe des yeux, comme celle du cerveau et du pénis, n'a pas encore été réalisée". Voilà. Le mystère s'éclaircit. Besson a un problème de cornée! La greffe d'yeux étant irréalisable, c'est un sujet qu'il n'aime pas voir aborder. Oui, ça doit être ça. Quant à la greffe du cerveau, que Besson ne s'inquiète pas, il n'est pas concerné – en tout cas, pas comme donneur.

PS: Je signale aux lecteurs et aux lectrices du Point que le jeune homme tenant une poule dans ses bras, dont la photo illustre l'article de Besson, n'est pas moi. Décidément… Problème d'yeux?


jeudi 21 juin 2018

Un an de feuilletons (et c'est reparti pour un tour)

Un an ou presque, déjà, de Feuilletons dans "Le Monde des Livres". Plus d'une quarantaine d'ouvrages chroniqués. Autant de femmes que d'hommes, ou presque. Essentiellement de langue française – six ou sept livres en traduction, seulement (Lispector, Max Frisch, Wilcock, Jim Shepard, Jelinek…). Des gros livres (Jauffret, Bouillier, Lispector), des livres très fins (Auzanneau, Ben Lerner…). Quelques regrets, entre autres celui de n'avoir pu traiter le très beau Lambeau de Philippe Lançon (qui a eu droit aux premières pages du MdL) – mais ouf, j'en ai parlé ici, sur ce blog.

Deux critiques négatives seulement – il faut dire que mon prédécesseur, Eric Chevillard, a dézingué à peu près tout ce qui était dézinguable. Evidemment, comme à chaque fois que vous dézinguez un écrivain, vous obtenez deux sortes de réactions: celle de l'intéressé ou de ses supporters (ce qui m'a valu dans Le Figaro d'être comparé à ces "cuisiniers rasés et barbus qui pullulent dans le XXème arrondissement", et d'être vitupéré dans divers organes fascistoïdes, tiens tiens…); celles de purs et durs (?) qui estiment que descendre des luminaires est du temps et de l'énergie perdues, comme si la critique ne devait être que sérieuse, pondérée, révérencieuse. (L'an prochain, promis, je ferai attention. Je me raserai et je rattraperai le temps perdu par des génuflexions.)

Côté éditeur, une certaine diversité, ou une diversité certaine, comme vous voudrez. P.O.L (3); Verticales (3); L'Arbre Vengeur (3); Rivages (2), Gallimard (1); Héros-Limite (2). Mais aussi: Corti, Tinbad, Cambourakis, L'Olivier, Verdier, Buchet-Chastel, Des Femmes, Lunatique, L'Éveilleur, Le Quartanier… Des livres atypiques: Rouge de soi, de Babouillec, auteure autiste; Transcription, de Heimrad Bäcker; Jours d'inceste, écrit par une anonyme… De sacrés éclats de rire, à la lecture du navrantissime A l'aube, de Philippe Djian, avec son inénarrable et déjà culte "Assise sur le lit, elle tournait en rond"… Des livres poignants, Deuil, de Dominique Fourcade, paru quelques mois après la mort de Paul Otchakovsky-Laurens. Dérangeants: Jours d'inceste. Extraordinaires: Jérôme, de Jean Pierre Martinet (une réédition). Décapants: Play Boy, de Constance Debré… Quelques écrivains dont j'attendais avec impatience le nouveau livre: Jauffret, Bouillier, Marie-Hélène Lafon, Noémie Lefebvre, Stéphane Bouquet, Frédéric Léal, Antoine Boute…

De fulgurantes découvertes (en ce qui me concerne, hein): Clarice Lispector, Jean-Pierre Martinet… Des livres, aussi, que j'ai bien aimés, mais dont je n'ai pas parlé, faute d'avoir trouvé l'angle, ou le ton (le cas, par exemple, du Dernier cri, de Pierre Terzian (éd. sun/sun; ou l'énigmatique livre de Marie Darrieussecq, Notre vie dans les forêt). Certains livres, aussi, dont la déontologie m'empêche décemment de parler (ceux publiés par mes deux éditeurs actuels, Actes Sud et Inculte; ceux écrits par mes compagnons d'Inculte, celui écrit par mon éditeur Yves Pagès – pour ce dernier, je me suis rattrapé sur mon blog). Ceux que j'ai traduits – mais bon, là, hein, faut pas pousser. Quelques-uns, que j'aurais bien égratignés, mais hélas déjà pris, et en plus pour être loués… Et puis tous les livres reçus ou lus ou découverts trop tard, puisque à partir du mois de janvier, on ne parle plus au Monde des livres sortis avant la fin de l'année passée. La loi est dure mais c'est la loi. Plaisir aussi de voir mon feuilleton, une fois par mois, côtoyer l'excellente rubrique consacrée par Céline Minard à la poésie.

Voilà. C'est reparti pour un an… Les livres de la rentrée arrivent déjà, certains très attendus, d'autres profondément surprenants. Eté studieux en prévision (en outre, je me suis promis de lire le très excitant roman de Frank Witzel, Comment un adolescent maniaco-dépressif inventa la fraction armée rouge au cours de l'été 1969, traduit par Olivier Mannoni, paru en avril dernier…). Ah j'oubliais: je vous invite de toute urgence à lire, dès la rentrée, le court et percutant premier roman d'Emma Glass, Pêche (Flammarion) que j'ai traduit. Parce que, bien sûr, je ne pourrai pas en parler dans Le Monde des Livres (pas plus que du phénomaniaque Argent Animal, de Michal Cisco, à paraître au Diable Vauvert). Non mais.

5200 signes chaque semaine pour tenter de parler de style, de cadence, de construction – plutôt que de raconter l'histoire qui est racontée dans le livre, ou de faire le portrait des personnages dont le portrait est fait. 5200 signes pour donner envie aux lecteur.e.s de saisir physiquement l'écriture. Un rendez-vous en page 8 – comme une boule de billard pas pressée de filer à la trappe.



vendredi 23 mars 2018

L'écho des savates: touche pas à mon Tillinac !

J’étais loin de me douter, en écrivant mon « feuilleton » du Monde des Livres, consacré à Caractériel, le dernier livre paru de Denis Tillinac, que ma critique – négative, méchante, et moqueuse, mais fondée néanmoins sur des faits réels ayant vraiment existé, comme par exemple le style de l’auteur – en agacerait à ce point certains. Mais surtout je n’avais pas réfléchi à qui seraient ces « certains ».

Bon passe encore que Eric Neuhoff n’ait pas apprécié mon papier. Proche de Tillinac, il a en outre été lui aussi la cible du Monde des Livres, quand Eric Chevillard, qui tenait alors le feuilleton, avait éreinté son roman Mufle. On peut être de droite et rancunier. Mais ce n’est pas que le fait que Neuhoff ait détesté ma critique qui me surprend, mais le fait qu’il fasse de son mécontentement un… article ! Un article sur un article !!! Dans un blog, passe encore, mais dans Le Figaro. A ce rythme, on finira par écrire des articles sur des articles sur des articles sur des articles… Tsss. Bon, Neuhoff se permet par ailleurs une petite remarque sur mon faciès, trouvant que, par ce qu’il est « barbu » et « crâne rasé », le « nommé Claro » ressemble à « ces cuisiniers qui pullulent dans le XXème arrondissement ». Là, j’avoue que je ne suis plus du tout. Neuhoff aurait-il eu une expérience désastreuse dans un restau bobo de Gambetta, à la suite de quoi il m’en voudrait de ressembler au chef qui lui a servi un tournedos trop cuit et des morilles pas fraîches ? Ce cuisinier barbu et rasé était-il au moins français de souche ? Mystère. Ce doit être une nouvelle forme de critique capillaro-littéraire dont j’ignore tout. Un poil déplacé, si je puis dire.

Non, ce qui est intéressant, politiquement parlant, c’est que deux autres « organes » ont également, aussitôt et très violemment, réagi à ma critique. Tout d’abord le site Riposte Laïque, un site d’extrême droite, qui me reproche d’avoir pondu une exécution « en bon toutou macoute » (oh, un jeu de mot rigolo !), d’avoir écrit une « critique agressive des auteurs français », bref, « un « tabassage par haine idéologique ». Puis c’est au tour du quotidien lui aussi d’extrême droite, Présent, qui me traite de « ver de terre » et de « crado », ce qui change un peu, cela dit, du « petit prof » dont m’affuble Neuhoff. (Maintenant, libre à vous d’imaginer un verre de terre chauve brandissant une machette…)

Alors évidemment, je me pose deux questions. La première : Pourquoi le fait de descendre en flèche un livre de Denis Tillinac déclenche-t-il des petits missiles venant à la fois du Figaro et de la presse d’extrême droite ? La seconde : Pourquoi ma première question est-elle purement rhétorique ? Je vais finir par croire que le style est une question politique…


jeudi 26 octobre 2017

Doute, voracité, contrechamp, viscère et désamour

Et hop, c'est reparti comme en 17 ! Voici un petit rappel des derniers livres explorés dans mon Feuilleton du Monde des Livres depuis le 29 septembre — tous ces titres sont encore en librairie et à la vente moyennant des euros, vous pouvez également les commander à votre libraire adoré.e qui apprécie que vous preniez le temps d'attendre plutôt que one-clicker sur Amazon, bref, faites vos emplettes…


6/ Moins célébré qu’Elias Canetti, parce que sans doute plus humble, et moins acerbe que Thomas Bernhardcar habité par un doute socratique, Max Frisch partage avec ces deux écrivains un goût prononcé pour ce précieux mécanisme intellectuel qu’est la méfiance, et a par ailleurs toujours pris soin de dire ses quatre vérités à son pays, moins pour le rabrouer que pour se garder d’une trop facile neutralité.


7/ « Mon père me regardait avec voracité », écrit l’auteure anonyme de Jours d’inceste, abusée jusqu’à l’âge de 21 ans par cet homme dont elle est la viande permanente, la poupée poignardée, contrainte de vivre avec un désir-dégoût du père qu’elle doit garder pour elle –




8/ Jérôme Game a pris soin de placer une phrase de Godard en exergue de son livre: «Champ. Contrechamp. Imaginaire, certitude. Réel, incertitude.» On comprend mieux. Qu’estce qu’on voit exactement? Juste un texte? Non. Un texte juste.


9/ Dans ce roman autobiogreffé, ponctué de rêves éloquents, d’allers-retours entre la France et le Québec, se joue un drame secret, celui d’une femme, Béatrix Beck, profondément empêchée, éprise d’intangible, et qu’intimidait jusqu’au viscère du coeur.



10/ Jim Shepard a réussi ce petit miracle : feindre de traiter l’anecdotique et le pyrotechnique pour nous livrer une poignante et impeccable sonate d’automne, où le désamour paternel, l’insatisfaction conjugale et l’angoisse de la perte forment les coordonnées sismiques d’un drame personnel mais non moins ravageur.

samedi 23 septembre 2017

Gesticulations d'un jouisseur averti

L'automne est là, souviens-t'en, c'est l'éternité avec le soleil sur la plage abandonnée, alors remets du rimmel à tes cils et tant pis s'il fait un temps déraisonnable, tant pis si le ciel est bas, est lourd, s'il pèse comme un couvercle, le cou coupé, puisque la joie vient toujours après la peine, paraît-il, il paraît, le voici, le voilà, le rappel des livres chroniqués dans mon Feuilleton du Monde des Livres depuis le 25 août — tous ces titres sont encore en librairie, vous pouvez également les commander (ça empêche votre libraire de rouiller), bref, faites votre marché, et n'hésitez pas à me dire si vous êtes satisfaits ou très satisfaits (si vous êtes déçus par ces conseils de lecture, adressez vos plaintes à sainte Rita):

1/ Ben Lerner, La haine de la poésie, traduit de l’anglais (Etats-Unis), par Violaine Huisman, éditions Allia, 7€ — L’auteur de La haine de la poésie s’attache dans cet essai à répertorier les divers types de méfiances et d’aversions qui entachent la pratique du luth. Sa méthode, à la fois pédagogique (les exemples abondent) et sincère (il se répète un chouïa, mais c’est pour la bonne cause), est assez réjouissante.

2/ Grégoire Bouillier, Le Dossier M, livre 1, éditions Flammarion, 24,50€ – Bouillier, juge de Grégoire ? Possible. Mais un juge blessé, un Quichotte sans casque, heureusement doté d’un redoutable esprit d’escalier.

3/ Marie-Hélène Lafon, Nos vies,  éd. Buchet-Chastel, 15€ – La phrase piaffe et rue, animée d’une cadence versatile qui procède par d’infimes vertiges syntaxiques, une cadence dont il émane, pour reprendre une expression de la narratrice, « une grâce tenace ».

4/ Marie Berne, Le grand amour de la pieuvre, illustrations de François Ayroles, éd. L’Arbre Vengeur, 14 € – Un chant subtil, une ode sensuelle, où non seulement est dévidée une vie vouée aux visions voraces qui vivotent sous la vase (et vlan !) mais où la langue épouse les gesticulations d'une « jouisseuse avertie ».

5/ Mika Biermann, Roi., éd. Anarchasis, 17€ – Biermann s’avance en conteur mais opère en peintre. Il agite la toge, certes, mais c’est pour que ce taureau de lecteur entende, dans chaque grain de l’arène, le sang.