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lundi 30 novembre 2015

"Il faut en finir" : l'Asile Artaud

Certes, la parution de lettres inédites d'Antonin Artaud ne peut que susciter l'intérêt, mais comment dire? le volume qui vient de paraître chez Gallimard, et qui s'intitule Lettres 1937-1943, pose quelques petits problèmes. Tout d'abord, la préface de Serge Malausséna, neveu d'Artaud, où ce dernier non seulement se pose en défricheur du corpus, alors qu'on sait combien il a "œuvré" au fil des ans pour contrarier la parution des œuvres complètes, mais nous inflige des souvenirs personnels sans grand intérêt, comme son "émotion" en revoyant le parc de l'asile où il jouait… On hallucine aussi en lisant, en fin de volume, que Malausséna remercie "amis et initiés", quand on sait qu'Artaud n'a cessé de désigner l'initié comme son ennemi premier.
Ensuite, l'introduction rédigée par le Dr André Gassiot, médecin-chef de l'hôpital Cayssiols de Rodez, où nous est infligé cette fois-ci un bref historique de la conception clinique de la folie et du statut d'aliéné, sans parler de considérations sans intérêt du style: "Avec Artaud […] le génie flirte avec le délire".
Mais le pire est à venir, sans doute, car si l'ouvrage qu'on tient entre les mains est présenté comme des "lettres d'Artaud", on se demande bien ce que viennent y faire, insérés au même titre que les missives de l'écrivain, des diagnostics rédigés par divers psychiatres de l'époque, des certificats d'entrée, voire des lettres d'autres correspondants auxdits psychiatres, ou des lettres de la mère d'Artaud – certes, ces derniers documents ne sont pas inintéressants, mais il aurait mieux valu les consigner en annexe, puisque ledit volume se présente, une fois de plus, comme des "lettres d'Artaud", et non comme un "dossier Artaud", lequel existe par ailleurs aux éditions Séguier (Artaud et l'asile, de Danchin et Roumieux). Mais sans doute Gallimard ne peut-il plus assurer la parution des inédits d'Artaud sans la ratification de ses héritiers, qui ont grand besoin de redorer leur blason après avoir contrarier incessamment l'incroyable travail de Paule Thévenin.

Mais passons aux lettres en question, qui précisons-le, ne sont pas toutes inédites. Le corpus ici circonscrit concerne, on l'a dit, les années 1937 à 1943, c'est-à-dire depuis le retour d'Irlande d'Artaud jusqu'à son transfert à Rodez. Au début, Artaud récuse sa propre identité, il n'est pas Artaud, écrit-il, il est Antonin Arlanapulos, ou Antonin Arland, il se dit "grec", "né à Smyrne le 29 septembre 1904" (et non né le 4 février 1896…). Pendant près de deux cents lettres, on assiste à une tentative de désenvoûtement forcené, Artaud s'enfonce dans un délire kabalistique, il renie tout, ses amis, mais surtout sa mère, qu'il refuse de voir, seul lui importe de recouvrer sa liberté. Il nie être Artaud, une façon de rejeter en bloc ses écrits et surtout toute littérature. Tour à tour, il supplie et menace les divers médecins qui s'occupent de son cas. La guerre arrive, mais rien apparemment dans ses lettres ne semblent indiquer qu'il en a vraiment conscience – en apparence, du moins, car ses lettres (jusqu'à quatre par jour) témoignent précisément d'un état de belligérance à la fois intérieur (il est succubé à chaque instant) et extérieur (tous ses proches complotent contre lui), ce qui le pousse à lancer des sorts, à imaginer de violentes guerrillas urbaines, à faire exploser Paris, bref à déployer un arsenal qui l'apparente à un dément alors qu'il survit juste dans un asile tandis que le monde se dépèce heure par heure, systématiquement. Comme il le dit à Yves Tanguy fin 38:
"La vie Messieurs, va faire explosion et ce n'est pas votre stupide logomachie matérialiste qui arrêtera cette explosion."
Et d'ajouter dans la même lettre, en majuscules, ceci:
"PARLER POUR NE RIEN DIRE
                                        EST FINI"
Ce sont des lettres pleines de bruit et de fureur, venues d'un corps assiégé qui cherche à donner forme à sa résistance et refuse d'arrêter d'écrire. Artaud souffre, il veut de l'opium, de l'héroïne, du laudanum. Le sevrage imposé par l'internement est trop violent et rien ne peut plus enrayer ses bouffées délirantes — "graphorrhée" conclut le Dr. Longuet à Sainte-Anne. Il lutte néanmoins pour "s'élever au dessus du Né de la Sueur qui est en moi": déjà se profile le projet d'un corps sans organe, même s'il faudra du temps à Artaud pour parvenir à défricher l'imbroglio psychique dans lequel il s'est enfoncé pour parvenir à une poétique du désenvoûtement, scandée, aux limites de la glossolalie, seule capable à ses yeux de miner jusqu'aux fondements de l'être. Mais le clou reste à tordre, et la poussée "psycho-lubrique" demeure encore à vaincre pour qu'Artaud non seulement se réinvente, mais  devienne le Mômo, l'anti-initié, le suicidé récalcitrant.

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Antonin Artaud, Lettres 1937-1943, édition établie par Simone Malausséna, préface de Serge Malausséna, Introduction d'André Gassiot, éd. Gallimard, 29,90€

mercredi 28 novembre 2012

Le cas Chevillard: Beigbeder tire son coût

Ça commence à se savoir: Beigbeder, l'immortel auteur de L'égoïste romantique, désespère de Chevillard. Il l'avait dit précédemment dans un article intitulé "Démolir Nisard" (avec un "l" ou "ll" selon l'humeur des protes…), il a remis ça hier, dans le même journal, avec un élégant "Halte au chou-fleur", article censé être une critique du dernier livre paru d'Eric Chevillard, L'auteur et moi. Hélas, de critique, le lecteur n'en trouvera point dans les 2431 signes écrits par l'immortel auteur de 14,99 euros, euh, pardon, de 99 francs. Il trouvera en revanche 1 112 signes où Beigbeder, l'immortel auteur de Au secours pardon (atchoum!) évoque son précédent article (il faut dire que Chevillard y fait allusion dans son nouveau livre), 808 signes dans lesquels est résumée l'intrigue du livre, accompagnée d'un ersatz étique de littérature comparée (histoire de citer Sagan et Coetzee…) et d'une proposition de titres alternatifs. Restent 511 signes pour conclure, ce dont ne se prive pas l'immortel auteur de L'amour dure trois ans (autrement dit 1 095 jours – décidément, Frédéric aime mettre des chiffres dans ses titres, à moins que ça ne soit le contraire). Voici donc ces 511 signes (oui, nous aussi nous savons parler chiffres, non mais!):
Chevillard épuise son grand talent à relever les défis qu'il se lance à lui-même. C'est dommage car il est bien meilleur quand il se dévoile, par exemple quand il évoque la mort de son père avec une émotion contenue, ou quand il déplore l'état de ses ventes dans son blog "L'Autofictif". L'explication de son insuccès est pourtant simple: le public n'a plus goût pour les expériences. Il rit en lisant ses articles, mais ne finit pas ses romans. Et c'est ainsi qu'Eric Chevillard est un grand écrivain gâché.
Bon, Chevillard a déjà répondu dans son blog à cette histoire édifiante de gâchis en qualifiant Beigbeder de "médiocre écrivain triomphant", et l'on s'en voudrait de revenir à la charge, de rajouter une louchée de chou-fleur sur la frémissante et fragile truite, mais enfin, le propos de l'immortel auteur de Vacances dans le coma (mais pourquoi les a-t-il abrégées, grands dieux!) est assez époustouflant. Pas seulement parce qu'il pense que le "dévoilement" et "l'émotion contenue" l'emporteront toujours en qualité sur les "défis" littéraires – on avait bien compris, à lire Beigbeder, qu'une giclée de biographoutre pèserait toujours plus lourd qu'un kilo d'expérimentade. Non, s'il est époustouflant (d'arrogance ou de cuistrerie, on ne sait) c'est surtout en raison de cette déclaration, qui sans doute provient d'une longue étude du lectorat français assaisonné d'une fière conviction personnelle: "Le public n'a plus goût pour les expériences." A première vue, ça ressemble à un sophisme. Les expériences intéressent forcément moins de monde, or le public c'est tout le monde, ergo le public se fout pas mal des expériences. Là, on a envie de dire: Frédéric, tu sais quoi? Chevillard n'écrit pas pour "le public". D'abord parce que je suppose qu'il considère ceux qui le lisent comme des "lecteurs", et non comme ces spectateurs de show télévisé auxquels semble faire allusion cet étrange mot de "public", s'agissant de littérature. Ensuite parce que ce sont ses livres qui créent des lecteurs. Mais bon, n'embêtons pas l'immortel auteur d'Un roman français (en anglais, c'est encore plus beau: A french novel) avec ces vaines arguties.
Non, laissons-le à ses activités journalistiques – au moins, pendant qu'il pond des articles, il n'écrit pas de livres (quoique…). Ce qui est en fait intéressant, dans sa phrase stupidissime, c'est ce "plus". "Le public n'a plus goût pour les expériences". Intéressant. Donc, à une époque antérieure, le public avait encore "goût" à ces billevesées? Que s'est-il passé? S'en est-il dégoûté tout seul? L'en a-t-on dégoûté? Qui l'en a dégoûté? Y reprendra-t-il goût? On ne sait pas. On sait seulement que, par exemple, La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski (qu'a apprécié Beigbeder, par ailleurs, mais Beigbeder n'est pas le public, on l'espère), un livre qui côté "expérience" se pose un peu là, s'est vendu à plus de vingt mille exemplaires en France. Ce désintérêt doit donc être assez récent. Le perte du goût est quand même un phénomène assez grave pour qu'on s'en préoccupe. On attend toujours la parution de la thèse de Beigbdeder, Considérations littéraires et philosophiques sur la désaffectation de l'expérience par le public, assortis d'exemples tirés de Bécassine se regarde dans un miroir.
Mais il y a mieux (ou pire). Car l'immortel auteur de Windows on the World (en anglais c'est encore plus beau: Windows on the World) utilise le mot "expériences", et non celui d'"expérimentation" ou même de"fiction expérimentale". Comme si le seuil de tolérance à l'égard de ce qui, qu'on le veuille ou non, définit l'essence même de la fiction, de l'écriture – renouveler ou inventer des formes, donc expérimenter – avait baissé d'un cran, et que le mot "expérimental" n'était même plus prononçable, à tel point que celui d'"expériences" suffit à lui seul à désigner ce truc dégoûtant qu'il n'est pas besoin d'expliquer pour savoir de quoi on parle.
Bref, on en serait presque à s'offusquer des propos de Beigbeder, quand soudain, bon sang mais c'est bien sûr, on se rappelle !  Oui, on se rappelle qu'il a fondé le Prix de Flore en 1994, en préside le jury, a également créé le Prix Sade, a siégé dans le jury du Prix Décembre, est membre du jury du Prix Renaudot, ainsi que du jury du prix Françoise-Sagan et du jury du prix Saint-Germain ! Pourquoi n'y a-t-on pas pensé plus tôt! Le prix, pas l'expérience! Le coût contre le goût! Mais ça saute aux yeux! C'est clair comme de l'eau de roche! Un bon coût vaut mieux qu'un goût rare ! Décidément, nous montons trop vite sur nos grands chevaux. Nous nous emballons trop vite, ça doit être la proximité de Noël. Il nous suffisait de lire la notice biographique de Beigbder sur Wikipedia… Mais non. Nous gambergeons, nous nous inquiétons, nous nous formalisons – au lieu d'additionner deux et deux font au moins cinq avec l'inflation je te rendrai la monnaie plus tard. Ah, si au moins nous savions lire autre chose que des livres…