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mardi 9 juin 2015

Géographie de la roture: Henri Calet et les grands chiens enfermés

Bon, il est clair que ce blog traîne un peu la patte ces derniers temps, mais la faute en est au papier, cette rêche invention. Je veux bien sûr parler de la paperasserie, qui est à la littérature ce que 50 nuances de Grey est au Caligula de Tinto Brass. Eh oui, il s'agit en l'occurrence de la déclaration d'impôts, cet enfer-forumlaire que j'ai une fâcheuse tendance à remplir à 23h59 le dernier jour, malgré ma résolution, chaque année, de m'y prendre un peu plus tôt, genre à 22h54. Et puis il y a eu aussi la déclaration d'Agessa, ce mystère intergalactique où l'on vous demande des chiffres amoindris de retenues absconses et de gloutonnes taxes, ne figurant bien sûr pas sur les documents que vous envoient – ou pas – les éditeurs – et là je remercie mon comptable clandestin, Nicolas R., sans qui je serais radié depuis longtemps. Enfin, j'ai dû changer d'ordi, mon MacBook Pro ayant fini par succomber (ou quasi) aux traitements que je lui inflige depuis six ans – en général, il capitule au bout de huit mille feuillets. Bon, qui dit nouvel ordinateur, dit reconfiguration, terme qui recouvre une suite de manipulations techno-vaudoues dignes de Turing et Torquemada, avec des mots de passe qu'on vous demande et que vous avez bien sûr oubliés ou mal notés parce que vous avez dû en changer trente fois — mais bon, comme dirait OSS 117, tout est apaisé, Larmina. Je peux désormais reprendre une vie presque normale – je dis "presque" car un épicier asiatique a ouvert près de chez moi et qu'entre traduire trente feuillets par jour et tester de nouveaux raviolis aux crevettes, le choix s'avère parfois cornélien, ou plutôt confucéen.

Je me contenterai donc juste de vous conseiller la lecture de Huit quartiers de roture, signé par un écrivain gris sourire que j'affectionne particulièrement: Henri Calet. C'est une suite de textes sur les XIXème et XXème arrondissement de Paris, écrits dans l'optique d'une émission radiophonique mais qui n'avaient encore jamais été édités en volume – ils le sont aujourd'hui grâce à la ténacité et l'érudition de Jean-Pierre Baril. Calet qui s'aventure hors de son XIVème, c'est tout de suite l'aventure. Il remarque d'abord que le dix-neuvième a une tête d'homme et et le vingtième la "forme vague d'un jambon". Les déambulations de l'auteur, muni d'un guide de 1867, le poussent aux souvenirs, aux comparaisons, il observe, déduit, déplore. Comme souvent chez Calet, la pudeur est prétexte à légèreté et masque la douleur.

Longtemps, Calet cherche un cimetière juif censé être situé au 44 rue de Flandre, au fond d'une courette, derrière une porte. Il n'arrive pas à le trouver, la concierge y met de la mauvaise volonté, il s'en va, revient, fait une nouvelle tentative…
"A quoi bon, pensais-je de façon vague, s'obstiner à vouloir visiter un petit cimetière juif de la rue de Flandre, abandonné, peu connu? Il est d'autres cimetières juifs de par le monde, également abandonnés, peu connus, plus vastes…"
Finalement, le voilà devant une porte, que la concierge refuse d'ouvrir:
"— La clef! Ah, non, alors! Il y a les bêtes…
De quelles bêtes s'agissait-il? Voulait-elle me faire peur?
— Il y a de grands chiens dans le cimetière, ajouta-t-elle.
C'est pour cela que je ne pus visiter le cimetière juif du XVIIIème siècle de la rue de Flandre, parce que l'on y avait – temporairement ou non – enferme de grands chiens…"
L'œuvre de Calet est ainsi faite qu'en plus de tombes elle renferme d'étranges animaux errants. Une nostalgie pétrie de doutes quant au bien-fondé du passé y fait office de motivation. Comme si, en toutes choses, et surtout dans les petites, les abîmées, les secrètes, les disparues, gisait un copeau dont on fera le bois dont on chauffera le lecteur. Comment d'ailleurs ne pas entendre, derrière le mot de "roture" celui de "torture"?

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Henri Calet, Huit quartiers de roture (Petit guide des XIXè et XXè arrondissements de Paris), édition établie, présentée et annotée par Jean-Pierre Baril, Le Dilettante, 20 € (avec un CD audio)

mardi 6 avril 2010

Quand Rouge Déclic a faim de party


Le numéro 1 de la revue Rouge Déclic vient de sortir, avec pour point de mire The Party, (autant le film éponyme dans lequel Peter Sellers démontrait que s’amuser c’est avant tout contaminer autrui à son insu). La fête? Oui, mais avant tout l’idée d’une communauté friable et festive. Le programme est varié, assorti de quelques off , et, comme le dit Cendrine Dumatin dans son éditorial, il s'agit de donner ici « une fête électrique ». Ainsi Bertrand Schefer, dans un beau texte intitulé 1986, rappelle les liens invariablement tissés entre fêtes et défaites, convoquant Flaubert pour un souvenir personnel à base de sac suspendu qu’on prendra bien soin ici de ne pas percer ; Alessandro Mercuri imagine le tournage de Pornobello avec un luxe de mouvements de caméra ; votre serviteur essaie de mettre les doigts là où ça fait mal typoglycémiquement ; Daniel Cabanis sort ses fiches à mots-thèmes et narre les devenirs de l'instable Bexer, dans un des textes les plus réussis et les plus malins de la revue.
On relira aussi avec plaisir un extrait traduit du texte de Joseph Moncure March en déplorant que le nom du traducteur soit passé sous silence : un bonjour donc et un bravo à Gérard Guégan. Il y a aussi Henri Calet, dont on ne se lassera jamais, et Laure Limongi, qui évoque la « saudade stoïcienne » du fameux Nothing to lose, chantée virginalement par Claudine Longet, Laure Limongi qui rappelle, après Deleuze, que la fête n’a d’autre sens que de répéter un «irrecommençable », à l’instar des nymphéas d’un Monet (pas le même que Michelle Monet, hein). Alain Giorgetti enfonce le clou avec un texte intitulé The After, assez poilant. Bref, vous avez compris, c'est open bar et chahuté, alors abonnez-vous ou achetez-le chez un libraire riant.

Pour en savoir plus et mieux, un site.