vendredi 24 janvier 2020

Hamlet Bastille, ou la mise au feu des artifices


La version que propose en ce moment Thibault Perrenoud du Hamlet de Shakespeare au Théâtre de la Bastille est une version "à l'os" – grâce à la traduction-adaptation qu'a taillée dans le texte de Clément Camar-Mercier. A l'os, c'est-à-dire à la fois épurée et dynamisée, afin que le spectateur voie et sente à la fois le crâne sous la peau, et la farce sous le drame. Car Hamlet n'est pas qu'une traversée des ombres : si la pièce se veut lascive corrida avec la mort, elle est aussi pas de danse avec l'esprit et la langue. Hamlet joue la folie pour mieux qu'elle le dévore, mais aussi afin qu'elle le protège encore un temps; il s'en fait un costume et une armure, même si, paradoxalement, ce costume et cette armure le mettent à nu.

La mise en scène de Perrenoud joue entre deux pôles complémentaires: l'exubérance vitale par laquelle se manifeste la pulsion de mort, et l'inquiétante quiétude dans laquelle palpite l'au-delà; tantôt l'agitation est à son comble, les corps se contractent et se détendent, les paroles fusent comme si des chats crachaient; tantôt le noir complet se fait (la scène du cimetière), ou alors c'est le père de Hamlet qui apparaît, non en commandeur terrifiant jailli des brumes, mais en convive doux et livide, attablé devant une assiette de rien. Dans une scène, Polonius se change presque en oiseau criard et ridicule ; dans une autre, Ophélie n'est plus d'un filet murmurant qui traverse la scène en une mortelle diagonale. 

Inventif jusque dans l'irrévérence, nerveux et audacieux, le spectacle s'amuse des excès de la pièce shakespearienne, prend le public à partie, et fait du travestissement un moteur ingénieux – chaque comédien joue deux rôles, Polonius-Laërte, Gertrude-Ophélie, le défunt roi-Claudius… Ce jeu de volte-face, loin d'être purement mécanique, rend aux personnages une ambiguïté qu'on avait presque oubliée. Une immense générosité, doublée d'une admirable humilité, célèbre avec cet Hamlet astucieusement chorégraphié les noces toujours troublantes de la noire mélancolie et de la grisante folie. 

La pièce se joue jusqu'au 6 février, tous les jours à 20h (relâche le dimanche): vous savez ce qu'il vous reste à faire.


dimanche 19 janvier 2020

Lucy Ellmann in Paris

En attendant la publication du roman de Lucy Ellmann, Ducks, Newburyport, fin août 2020 dans la collection Fiction & Cie (éd. du Seuil, trad. Claro), les anglophones sont invités à venir rencontrer et écouter l'auteure à la librairie Shakespeare & Cie (37 rue de la Bûcherie, 75005) mardi 21 janvier à 19h


mardi 14 janvier 2020

Ethique de la chasse : la défense Matzneff

L'affaire Matzneff a ceci d'intéressant qu'elle permet d'entendre divers propos ici et là qui tous révèlent une peur viscérale, une inquiétude dans l'air du temps: la crainte de voir réduite la liberté d'expression, la crainte de laisser la littérature subir les foudres de la morale. C'est assez intéressant, dans la mesure où ici la liberté revendiquée est plutôt du côté des "coupables" (qu'on espère responsables) et la morale renvoyée dans le camp d'on ne sait quels censeurs ou pères-la-pudeur – alors que si liberté de parole il y a, il vaudrait mieux la chercher du côté des victimes, qui n'auraient sans doute jamais trouvé d'éditeur ou de plateforme pour publier et dire ce qu'elles ont à dire il y a quelques années… Bizarrement, chaque fois qu'une victime prend la parole, plane sur elle le soupçon de la vengeance. Cette entourloupe systémique ne date pas d'hier, on le sait.

En lisant la "défense" que fait Dominique Fernandez de Matzneff dans une tribune publiée ce jour par le journal Le Monde, on est en droit de s'interroger sur certains points qu'il soulève. Bien sûr, on peut comprendre qu'il trouve détestable toute forme d'acharnement sur un vieil homme apparemment rangé des voitures, comme on dit (gare aux coups de frein, hein). Bien sûr, on peut comprendre qu'il soit salutaire de fustiger la bonne conscience de certains, dont les revirements éthiques paraissent plutôt subits et récents (le coup de la prise de conscience?). Mais enfin, dans ce cas, pourquoi user d'arguments entièrement hors de propos. Libre à Dominique Fernandez de comparer le ministre de la Culture (ou de l'inculture, comme il le dit) au procureur impérial Ernest Pinard, mais en revanche on voit mal ce que peut apporter une comparaison, ou un rapprochement, entre Flaubert et Matzneff (ou Baudelaire et Matzneff), ces deux écrivains du XIXème siècle ayant subi les foudres de la justice et de la morale bourgeoise pour atteinte aux bonnes mœurs. Quel rapport entre la scène de la calèche dans Madame Bovary et le tourisme sexuel aux Philippines? Quel rapport entre une scène adultère  décrite dans un roman et des actes criminels réels rapportés dans un récit autobiographique ? L'homme et l'œuvre? Débat intéressant, mais peut-être moins que celui de la responsabilité et de l'impunité.

Surtout, il y a dans la terminologie employée par l'auteur de cette tribune un fil rouge qui ne passe pas. "Hallali", "coup de grâce", un homme "traqué", "coup de trompette", "haro", "lynché", "curée". Les personnes abusées par des prédateurs apprécieront de voir que l'ogre finit toujours par être comparé à une biche aux abois… Et puis, cerise aigre sur l'hypocrite gâteau, il y a cette utilisation, de plus en plus systématique, de l'expression "chasse aux sorcières". En ces temps où de nombreuses féministes recourent à la figure de la sorcière comme métaphore dynamique, il est amusant (?) de noter que chaque fois que des hommes reprennent cette expression, c'est pour désigner… d'autres hommes. Il ne leur vient jamais à l'idée de parler de "chasse aux sorciers"… Pourquoi? Ma foi, il serait bon qu'ils se posent la question. Je ne doute pas que la réponse leur fasse de l'effet.