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jeudi 21 septembre 2017

Quand les rats de la traduction rongent les racines du sens

Alors que je traduis Jesse Hero, un roman âcre et cruel de Lawrence Millman (à paraître chez Sonatine), je tombe sur le verbe « tree ». Pas le substantif « tree », qui veut dire « arbre », mais le verbe « tree », « to tree », que je ne connaissais pas. C’est un verbe qui signifie : « forcer à se réfugier dans un arbre ». Dans le roman que je traduis, il y a un énorme rat qui vit dans une décharge et qui un jour attaque Jesse, l’anti-héros du roman, un gamin dérangé qui ne pense qu’à faire le mal (sans penser à mal…). "The rat treed him." Un peu comme Jesse, je n’ai d’autre choix que de me réfugier dans l’arbre de la traduction. De quitter en vitesse le sol du monosyllabisme pour grimper branche à branche dans la syntaxe dépliée. Impossible de créer le verbe « arbrer ». Ça ne marcherait pas. Le rat l’avait arbré. Hum. Le rat l’arbra. Pouah. Personne ne me suivrait sur ce coup-là, l’échappée serait tout sauf belle. Quant à créer le verbe « arbriter », n’y pensons même pas, pas ici.

Bien sûr, il existe toujours des stratégies de contournement. Maniant l’ellipse, je pourrais tenter quelque chose du genre : « Le rat l’attaqua, et Jesse dut monter dans un arbre. » Ou : « Attaqué, il se réfugia dans un arbre. » Profitant du style saccadé, cru, du livre, qui épouse plus ou moins les convolutions de la pensée primitive de l’enfant, je pourrais aller jusqu’à oser un « Le rat. Vite, un arbre. », mais on n’est pas là non plus pour réinventer le télégraphe.

Non, il faut parfois se faire une raison. Un petit mot de quatre lettres, tel un origami, n’a d’autre solution que se déplier dans l’eau de la traduction. Est-ce un constat d’échec ? Bien sûr, même si le lecteur ne saura pas que ce « forcer à se réfugier dans un arbre », tel l’arbre de l’expression, cache précisément le « tree » originel. L’échec paraît d’autant plus patent que le sens non seulement est préservé mais d’une netteté impeccable. Le traducteur est déçu d’avoir à sa disposition, au niveau sémantique, la solution parfaite, mais sans la concision qu’offrait « tree ». Toutefois, sa déception est un effet d’optique. Il sait qu’en règle général l’anglais est friand de monosyllabes. « Rats don’t eat boys, they eat shit. Why don’t you just go on home and eat a nice supper of shit? The rat held his ground”, écrit un peu plus loin l’auteur, comme si à chaque mot correspondant une touche du clavier. Tap. Tap. Tap.


Qu’un verbe puisse à lui seul résumer un mouvement décomposé et précis ne doit néanmoins pas nous abattre – nous ne sommes pas des arbres. En revanche, le traducteur pourra y sentir le rappel d’une langue qui ne cherche pas à se délier, qui procède par saccades, à-coups, d’une narration avançant pas à pas pour mieux souligner certains trébuchements. Une cadence s’impose, comme si on tapait doucement avec les doigts sur le bois de la table qu’on va bientôt jeter à l’autre bout de la pièce. On va donc être obligé de se réfugier dans l’arbre. Mais dès qu’on en descendra, promis, on traquera le mot-coup, on veillera à réduire les distances, à changer les ombres en rats.