mercredi 27 novembre 2019

"Et ne pas dans des trous noirs tomber…": Lambert Schlechter ou le métier d'écrire

Lambert Schlechter a commencé à publier vers l'âge de quarante ans et cela fait maintenant près de quarante ans qu'il publie. Je n'irai plus jamais à Feodossia est le neuvième volume du cycle "Le murmure du monde", dont la publication a débuté en 2006, et il s'agit d'un recueil de 198 "proseries", recouvrant une période d'écriture allant de décembre 2017 à avril 2019. Mais la numérologie ne nous intéresse pas, alors disons les choses autrement. Lambert Schlechter écrit à contre-vide, sous haute protection du feu, debout sur la page à laquelle il dicte plus qu'il ne confie les intermittences de son esprit. Non pas parler pour dire quelque chose, mais écrire pour que se dise autre chose, par l'écriture, de ce que l'œil a vu, le cœur senti, la main touché. La "proserie", telle que la malaxe Schlechter, n'est pas juste une page, ce doit être aussi une page juste, vingt-cinq lignes manuscrites destinées à accomplir un tour, comme on dit un tour d'horizon, mais ici bien sûr l'horizon est à recréer de tout mot.

Celui qui écoute et retranscrit le "murmure du monde" est un greffier d'un genre particulier, qui ne saurait faire fi de rien ni abus de quoi que ce soit, c'est une question d'équilibre, les faits et les gestes du vivant se présentent à lui et il doit retenir ce qui est susceptible de faire page, c'est-à-dire de tenir debout encore, même couché par écrit, d'aller et venir dans le langage une fois arraché au réel. Travail de fourmi, ou de titan, comme on veut, d'orfèvre ou de bûcheron, c'est selon, mais travail, force de frappe et de caresse, avec en prime la magie de l'engouement sans cesse recommencé, car ici écrire est une insistance à vivre dans le phrasé.

Faire feu de tout bois? On serait plutôt tenté de dire, faire de nouveau du bois avec tout ce que le feu voudrait changer en cendres – on rappellera qu'en 2006 la maison-bibliothèque de Schlechter, sise dans les Ardennes, fut détruite par un incendie, trente mille volumes et un univers de manuscrits y laissèrent la peau. Choses vues? Choses perçues, surtout, voire imaginées, convoqués, remembrées Les "poils pubiens des anges", les scarabées, le "sel de l'ironie", la "féminine convexité du pubis", les "boutons de nacre" de sa chemise: on pourrait concevoir un index des sujets traités par Schlechter, mais cet index, qui serait comme l'annuaire fantasmé du monde, échouerait à rendre compte de cette "urgence bestiale" qui le pousse à exercer ce métier d'écrire. 

Car la page, telle que calibrée par Schlechter – et en cela son entreprise est proche du travail de Bernard Collin et de ses 22 lignes de persistance quotidienne –, la page schlechterienne n'est pas purement logomachique. Ici, l'ennemi n'est pas la langue. C'est la mort, qui a élu insolemment domicile dans la marge, et la page est là pour la tenir à distance, à bonne distance, autrement dit à portée d'œil et d'oreille. La page est donc un exercice, une résistance, une sorte de cale glissée sous le battant de la vie, afin d'empêcher un refermement. La page capte et laisse vibrer, fixe sans figer, donne une seconde chance aux choses qui passent – devant la fenêtre, par la tête, au fond du corps. La page devient une instance autonome du corps, un membre moins fantôme qu'on pourrait le croire, susceptible de faire geste, de signer, comme on parle de signer pour qui est muet. 

Sincère, la page l'est jusqu'à la corde, jusqu'à l'os. Elle n'est pas un tour de prestidigitation mais de l'ordre d'une magie séculaire. Une découpe dans la trame de l'aujourd'hui, un empan prélevé avec soin. Elle est, bien sûr, recommencement, jamais brute, toujours œuvrée. Lui importe éminemment l'avénement d'une scansion:
"Attitudes & postures qu'on a pu voir chez Blake et qu'on reverra plus tard, revues, corrigées & virulentées dans l'atelier de Bacon, rageuse hachure de mauve et de gris, fantasmes amniotiques, mimer l'obscurité, pasticher la noirceur, comploter contre l'asphyxie, les murs bougent, les fenêtres tressaillent et les portes clapotent, retourner dans l'œuf, régresser dans l'ovaire, échapper à tout prix aux emprises, ne pas se faire prendre dans les nasses, […] vienne la nuit me dissoudre, vienne la pénombre me gommer, je me suis administré avec tant de sollicitude, les préposés du cadastre me concèdent mon lopin, le marchand de légumes m'approvisionne en cerfeuil & oseille, la maréchaussée royale me laisse filer sur ma sente, j'ai arrêté de revendiquer quoi que ce soit, et quand s'affole autour de mon abat-jour la mite de minuit, je ravale l'inutile soupir, l'espace autour de moi est ponctué par des milliards de points plus ou moins nommables […]"
On l'entend ici: la page que nous offre Lambert Schlechter, à la fois affranchie et tenue, cherche à orchestrer et déplier une perception nourrie d'affects et de visions, elle prend la pensée pour ce qu'elle est – une variation de l'être, un séisme toujours notoire –, et laisse les couches de sens se déposer, se chevaucher, jusqu'à l'infime friction, surtout elle appelle et provoque la cadence, invite le corps à se faire trace, force l'essentiel à scintiller dans les interstices du nommé. C'est une victoire, au sens où quelque chose d'adverse est mis en jeu, en joue. 

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Lambert Schlechter, Je n'irai plus jamais à Feodossia, proseries, Le Murmure du monde /9, éditions Tinbad, 22,50€

mardi 26 novembre 2019

La pelisse des mœurs

Trubert n'arrête pas. Trubert a fort à faire. A-t-il une famille à nourrir? Oui, peut-être, mais alors c'est sans doute celle de ses instincts, qu'il alimente sans cesse. Trubert est-il fou? Peut-être, mais il est malin, réactif, ingénieux, et ne fait guère de différence entre les sots, les innocents et les autres. Trubert a l'air de demander, mais en fait il prend. Il arrache. Et quand il donne, c'est pour mieux voler encore. Déterminé comme la foudre, instable comme l'eau. Prompt à se déguiser, abuser, s'acharner. Facile à s'esquiver. Improviser, rouer, moquer, dépouiller : pour lui, c'est tout un. La compassion: pas son rayon. 

Tout commence par une pelisse. La sœur de Trubert a froid, il faut la vêtir, alors autant vendre la génisse. Et c'est parti. On est au cœur de la forêt de Pontarlie, et sous prétexte de payer une pelisse à sa sœur, le dénommé Trubert s'en va en ville. Ainsi débute la fable: le manque est un bon moteur d'avancée. Qui veut plus va plus loin. Et rien n'arrête Trubert, qui au début nous semble bien niais, mais se révèle assez vite d'une terrible malice. Il finit par acheter une chèvre, la peindre de toutes les couleurs, l'échanger contre une partie de jambes en l'air, faisant cocu un duc sur lequel désormais il va s'acharner. Pourquoi? Oui, pourquoi cet acharnement? L'auteur de cette fable du XIIIè siècle, Douin de Lavesne, ne nous le dit pas. Parce que le duc est sot? Parce qu'il est duc? Il est possible que Trubert n'agisse que poussé par l'attrait de l'entourloupe et le plaisir de nuire. Ce qui excite Trubert, c'est la malléabilité de la volonté humaine. Il n'aime qu'agir et jouit de voir autrui subir. Il usurpe – les positions, les habits, les conditions. Bastonne un duc et l'enduit de crotte, fait passer son vit pour un lapereau, trucide comme on se mouche. Sadien avant l'heure, ce Trubert. Jouisseur et profiteur. Il se fait passer pour un médecin, une pucelle, un roi, un bâtisseur. Il se fait passer pour mieux passer. Et ça passe. Certains, même, trépassent. Mais pas lui. Il s'en sort toujours. A peine a-t-il fui le lieu de son délit qu'il y revient pour en remettre une couche.
"Mère, eh bien, que dites-vous de cela?C'est ce que depuis hier j'ai gagné;– Mon bon fils, en exerçant quel métier?De qui tiens-tu tout ce que tu sais faire?– Ma petite mère, par saint Hilaire,Je n'entends sans doute rien au sermonD'école, mais je me crois assez bonPour multiplier un petit profit."
Multiplier un petit profit: c'est ce que Trubert fait tout au long de ces presque 3000 vers. Il invente le capitalisme à lui tout seul, comprend sans qu'on ait besoin de l'instruire que le profit est une forme savante du vol. La morale de l'histoire? Bien mal acquis profite toujours. Le tout est de ne pas se faire prendre, de renvoyer dos à dos et cul par dessus tête la grande tribu des escroqués. Trubert est tout sauf un Robin des Bois, mais ne lui mettez pas un Balkany entre les pattes, il en ferait de la pâtée.

Traduit très lestement et rimé malicieusement par Bertrand Rouziès-Léonardi – adapté et requinqué, devrait-on dire, mais on ne s'en plaindra pas –, le Trubert de Douin de Lavesne se lit au petit trot. Animé d'un souffle picaresque que rien ne semble pouvoir entraver, cocasse cruel culotté. Mettez-le sous le sapin dans quelques semaines et retenez votre souffle.

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Douin de Lavesne, Trubert, traduit du vieux français par Bertrand Rouziès-Léonardi, éditions Lurlure, 19€

dimanche 24 novembre 2019

Les chances de (croiser Bernard Collin)

C'était hier soir, je venais de promener Onyx (ou de me promener avec elle; et oui, j'avoue, détour par la boulangerie, crumble fruits rouges et religieuse au chocolat…) quand, alors que je m'engageais dans l'allée qui longe le bâtiment où j'habite, un homme âgé en imperméable noir, l'air doux et un peu perdu, me demande de l'aider à se repérer, il cherche le 10, bon, il faut dire que c'est une résidence assez tordue, plusieurs immeubles en quinconce, plusieurs entrées par immeuble, des indications qui embrouillent, bâtiment A, B, C, etc., escalier 5, 7, etc., parfois le bâtiment a un chiffre, l'escalier une lettre, bref, tout semble fait pour décourager le visiteur, aussi j'explique à ce monsieur qui est perdu mais semble tout sauf égaré, sans trop entrer dans des détails qui m'échappent par ailleurs, qu'on est bien au n°10 de la rue qu'il cherche mais qu'il me faudrait d'autres précisions pour trouver l'entrée désirée, et il finit par me donner la précision, bâtiment 2, entrée 14, mais comme je suis moi-même incapable de me repérer dans ma propre résidence, nous commençons à marcher, d'une entrée d'immeuble à l'autre, il me dit alors qu'il se rend à un anniversaire, un anniversaire d'éditeur, ou plutôt d'éditions, les vingt ans d'une maison d'édition, on trouve une entrée qui pourrait être la bonne, mais qui ne l'est pas, on marche encore un peu, je lui demande par curiosité comment s'appelle cette éditeur, on ne sait jamais, oh vous ne  devez pas connaître, mais dites quand même, ce sont les éditions NOUS, avec un U, hein, pas NOOS comme l'ancien fournisseur de connexion internet, un vrai voleur, m'explique-t-il, le fournisseur, pas l'éditeur, ça alors, dis-je, les éditions NOUS, mais je connais, j'aime beaucoup ce qu'ils font, il a l'air surpris, mais pas tant que ça, on est arrivés devant la bonne entrée, enfin je crois, on n'a pas encore vérifié sur l'interphone, je lui demande alors s'il est un auteur de cet éditeur, il me dit oui, et vous vous appelez comment, oh mon nom ne vous dira rien, dites quand même, je m'appelle Bernard Collin, tout bas, je le fais répéter, Bernard Collin, comme un sésame, je n'en reviens pas, ce vieux monsieur de 92 ans est Bernard Collin, que je lis régulièrement, dont j'ai acheté il n'y a pas longtemps le livre Copiste, paru chez NOUS en 2017, à la librairie Les Champs magnétique, près de Nation, Bernard Collin qui tous les jours écrit un texte de 22 lignes, où l'intime est brassé avec des choses dites, vues, pensées, où l'impression est diffractée dans l'instant, on se sourit, ça ne l'étonne pas tant que ça que je connaisse son œuvre, à son âge il doit réfugier l'étonnement ailleurs, dans des lieux plus secrets, ses yeux pétillent quand même un peu, il me dit ça tombe bien, je viens ici lire ce soir mon petit texte du jour, tenez, il est là, il sort son portefeuille et en extrait un bout de papier réglé – petits carreaux, bord supérieur dentelé par l'arrachage au bloc, écriture au stylo bleu – qu'il entreprend de me lire et de me commenter, moment magique, surréaliste, d'autres invités à cette soirée arrivent peu après, j'en reconnais un, Vincent Broqua, qui a créé le collectif Double Change avec Olivier Brossard, on s'est déjà croisés, il me sourit, me salue, il doit croire que moi aussi je viens à cet anniversaire, qu'il n'y a pas de hasard, en plus j'ai une boîte de gâteaux à la main, je dois moi aussi me rendre à  cette soirée, chez cet éditeur, mais non, je promenais juste Onyx, et j'ai rencontré ce monsieur, je ne savais pas que NOUS se trouvait dans ma résidence, j'aidais juste ce monsieur à se repérer dans les méandres de la résidence où j'habite, je ne savais pas que c'était Bernard Collin, mais maintenant je le sais, encore quelques propos bafouillés, on se dit au revoir, Bernard Collin replie doucement son papier, il me dit vous le lirez un jour, dans un prochain livre, peut-être, ils entrent, la porte se referme, je ne me suis même pas présenté, ou plutôt si, puisque j'ai dit que j'étais un de ses lecteurs, identité de lecteur, point sur une ligne, intersection, lumière, je fais demi-tour et rentre chez moi en me demandant quelles étaient les chances de — 

"on lui demande s’il aimait l’auteur que vous savez, et personne ne sait exactement, ou chacun avec son livre, mais nous ne parlons pas du même auteur, aucune importance, rien de grave pour nous séparer, il n’est pas nécessaire de se retrouver sur la même personne, il est important qu’au même endroit nous disions la même chose, les mêmes phrases parlant chacun avec passion de ce qu’il aime, et vous découvrez que chacun a lu dans un livre différent, dans une autre langue, parce que c’est une seule ligne d’écriture, […]"
— Bernard Collin, p. 162 de vingt-deux lignes, cahier 100 (éd. Les Petits Matins)

vendredi 22 novembre 2019

Fin de party – le chœur éclaté d'Elisabeth Jacquet

(Bar Italia, de Paul Cadmus)
Avec nous on sera vingt-sept, d'Élisabeth Jacquet, avait été publié en 1996 par les éditions Comp'act, et reparaît aujourd'hui avec un autre texte de l'auteure – Le retour des semelles compensées – aux éditions L'Attente. Ce court "roman" polyphonique, qui met en scène une soirée entre ami.es., n'est pas sans rappeler d'autres tentatives de description festive, où la mise en page s'efforce de spatialiser la simultanéité des gestes et des paroles – je pense en particulier au très beau Selva! de Frédéric Leal, paru en 2002 chez P.O.L et qui racontait jusqu'à l'éclatement une "popote des lieutenants". Mais l'univers décrit par Léal était exclusivement viril et militaire, tandis que celui de Jacquet est mixte et civil, si l'on peut dire. En fait, Avec nous on sera vingt-sept me semble davantage dialoguer avec les œuvres d'Hélène Bessette, de par sa technique à la fois aérée et millimétrée, sa façon faussement désinvolte d'inciser la peau des propos tenus pour mieux exhiber le réseau écorché des pensées, sa grande liberté de scansion, ses échappées belles et cruelles. Bizarrement aussi, mais je me trompe peut-être, le texte de Jacquet me semble un admirable contrepoint, au sens musical, au Choses de Georges Perec, en cela qu'il brosse, de manière certes plus diffractée, voire explosive, le portrait d'un intérieur révélateur d'un mode de vie.

Le texte se scinde en diverses lignes musicales et narratives, il y a des souvenirs, des allusions, des propos intérieurs, des déclarations extérieures, le présent de la soirée, le chassé-croisé des dialogues, les questionnements, la ritournelle des interrogations, le décor domestique qui n'en finit pas de se désagréger, les éclats de voix, les replis du cœur, la danse des corps. Le trivial côtoie l'inquiétude, le factuel la crise. Ce sont les années 90 – 
"Notre vie? De la Récupération. Exemple: Ici c'était un vieux truc pourri nous en avons fait un ravissant appartement. Mais nous c'est pas pareil nous sommes des privilégiés nous en avons conscience."
Ce pourrait être le tableau vivant d'une insouciance en acte, mais ça devient très vite l'orchestration d'une collectivité en dérive. Peu à peu, les aveux se précisent, les rapports entre les participants prennent forme (et se déforment), la masse enjouée file vers son point critique:
"Au début d'habitude: un long murmure feutré, pacifique des esquisses de mouvements, ils remuent à peine, raides encore de leurs contraintes – fais-les boire pour les décontracter – encore engourdis, alourdis par les nécessités, mettent du temps à se délester, connaître la détente des abandons nocturnes, quand ils savent qu'on ne les distingue plus avec netteté, l'essence de leur être répandue dans des contours flous, le principal effacé, gommé, échappant au jugement."
Au fil des pages se dessinent des rapports hommes-femmes, exacerbés par l'injonction à se laisser aller et le ballet des promiscuités. L'humour déployé et la mosaïque scénique masquent un temps le tragique d'un certain désœuvrement de l'être – "Dis-moi dans l'oreille: avec quoi construis-tu ta vie?" – et le lecteur, ballotté d'une individualité à l'autre, apprend peu à peu à identifier les voix et distinguer désirs et frustrations.

Les hommes enrobent leurs fantasmes comme ils peuvent:
"Si on couchait ensemble (maîtrise absolue de son corps-corps) on pourrait aller partout. On découvrirait une vraie respiration. Je connais des endroits où tu te sentirais à l'aise (moi en elle)   on pourrait déconnecter complètement."
Les femmes, elles, saturent sous les pressions qui les mitraillent :
"Suis-je une femme? Subitement mes seins cessèrent de pousser, mes règles disparurent. Longtemps le grand échalas (pour eux) obéissant désormais à leurs critères de beauté (les mêmes! Imbéciles!) je suis l'éternelle grande cruche fêlée. Vieille maintenant vos yeux sur moi m'anéantissent, votre convoitise mon corps se rétracte, se replie, disparaît, mon vœu: ne plus exister dans le désir de personne!"
A la fois magistralement polyphonique et savamment désaccordé, le texte d'Élisabeth Jacquet prend à bras le corps un vertigineux brassage d'affects pour mettre à nu le dépit sous toutes ses formes. Jamais pesant et toujours profond, il opère d'incessants allers-retours entre une intériorité en passe de se fissurer et un extérieur se gaspillant dans la fausse concorde. L'effet est détonant, poignant, et ses implications impeccablement assumées par sa rythmique. Surtout, il montre si besoin était que seul l'éclatement de la forme peut parvenir à dire le drame de la dispersion. 
"Florence
— se fissure ma carapace, sens ma chair bientôt à vif, le petit cœur de la grenouille bat sur la table de dissection mais le prof dit qu'elle ne souffre pas! Comment le sait-il? Comment le sait-il? Quand moi un minuscule interstice et déjà je grelotte ! —"
C'est un livre, au final, sur l'invitation. Quand on invite, que convoque-t-on. De qui et de quoi est-on l'hôte? Ce qui s'invite, bien sûr, ce ne sont pas juste des personnes, mais le vide qui circule entre elles et provoque des heurts, des frictions. Avec nous on sera vingt-sept brasse et froisse sans concession un chœur ivre de ses propres battements, et dénude le convivial jusqu'à l'os.

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Élisabeth Jacquet, Avec nous / Le retour,  L'Attente, 19 €

jeudi 21 novembre 2019

Capturer le vide: Tanguy Viel à l'épreuve de lui-même

La quatrième de couverture d'Icebergs nous présente le nouveau livre de Tanguy Viel comme une "série de promenades", et bien sûr, on peut avancer que dans ces pages l'auteur va et vient, musarde, se penche et s'éloigne, mais cette image papillonnante ou ambulatoire risquerait d'occulter la dimension tragique de son essai. Car si Icebergs est un ensemble de réflexions – de reflets? – autour de la question d'écrire, s'il aborde diverses questions comme la passion de la citation, le travail du journal intime, la retranscription de la pensée, les idées confuses, le livre-miroir de lui-même; s'il convoque à son chevet une pléthore d'écrivains de haut vol – Goethe, Montaigne, Valéry, Proust, Woolf, etc. –, le livre de Viel est avant tout un exercice de fragilité, où il s'agit d'approcher au plus près un certain abîme.

Un écrivain, nous dit Viel, est quelqu'un qui travaille par défaut. Au-dessus de son ouvrage tangue "la lumière d'un livre possible", lequel produit une "ombre" qui devient pour celui qui écrit une sorte d'abri. Ce n'est pas juste dire qu'on n'écrit jamais vraiment le livre envisagé, celui dont on a l'impression de voir, en pensée, le visage, c'est également confier que le passage à l'acte – l'écriture – opère un déchirement d'avec la pensée. L'écrivain, avant de tracer, songe. Il est habitant d'une pensée, une pensée éprise de formes, de connections, d'impasses, de heurts, et son travail va consister à s'exiler de cet espace abstrait et immaîtrisé pour bâtardiser ses visions dans le concret d'un traçage. Ce n'est pas à proprement parler un renoncement, plutôt une condition. Comme le dit Viel, "le rêve de la pensée pure, chez Valéry, paraît être ce qui aura toujours absenté la possibilité d'un livre" – et il est vrai que cette prodigieuse exception qu'est Valéry dans la sphère de la littérature permet de saisir assez précisément le propos de l'auteur. On pourrait, aussi (et Viel en fait mention), citer Artaud, qui lui aussi, et de façon plus organique encore, tourna autour de ce vertige qu'est l'impossibilité d'épouser le vortex de la pensée:
"Je souffre d'une effroyable maladie de l'esprit. Ma pensée m'abandonne à tous les degrés. Depuis le fait simple de la pensée jusqu'au fait extérieur de sa matérialisation dans les mots. Mots, formes de phrases, directions intérieures de la pensée, réactions simples de l'esprit, je suis à la poursuite constante de mon être intellectuel. Lors donc que je peux saisir une forme, si imparfaite soit-elle, je la fixe, dans la crainte de perdre toute la pensée." (Lette à Jacques Rivière du 5 juin 1923)
Viel, quant à lui, parle de "capturer cette sorte de vide", et évoque la fabrique d'un "abri provisoire où consister un instant". Ainsi, l'écriture, en plus d'équivaloir à une stratégie salutaire de renoncement, puisqu'une certaine folie guette celui qui essaie de penser la pensée, serait une façon de "consister", et l'usage intransitif de ce verbe, attesté au XVème siècle, nous renvoie à l'idée de "se maintenir dans un état", même si l'on peut arguer, je crois, que ladite consistance se traduit en fait par une sorte de dissolution – est c'est là encore un autre vertige qui vient remplacer celui né du fricotage avec l'abîme.

On sent bien que Viel considère le livre écrit comme l'écho déformé d'un rêve avorté. Ce rêve, c'est celui d'une écriture qui ne serait que la propre retranscription de son mouvement – un peu comme Valéry rêvait d'une pensée qui ne soit qu'enregistrement de ses impulsions. Il y aurait ainsi un moment presque abstrait où l'écrivain serait au bord de "tenir sous son regard l'énergie nerveuse qui meut l'écriture", et qui ferait qu'on pourrait envisager, de façon quasi fantasmatique, la littérature comme "une histoire déguisée du système nerveux." Il est rare qu'un écrivain parvienne, avec autant de sincérité et de précision, à cerner le point aveugle dont il est question ici, et l'on sent bien que Icebergs est un livre passé à l'épreuve d'une lente maturation, arraché à de noirs recoins. C'est là sa dimension tragique. Il se tient en marge de l'aveu, garde souvenir d'un éventuel naufrage. Car derrière sa grande lucidité et ses humbles convictions, on sent palpiter quelque expérience plus forte que le doute, plus douloureuse que l'hésitation. La partie immergée de l'iceberg, ici, a raclé un fond, et l'on en sent encore les vibrations à la surface de la page.

Au début d'Icebergs, Viel parle des "vrais livres", qui ont "quelque chose de marin". A la fin de son livre, il évoque les "grands blessés" de la littérature, ceux qui se sont brûlés au feu de leur propre aventure plutôt que de naviguer haut et clair. Ce passage de l'eau au feu, de la divagation à la consumation, en dit long, je crois, sur ce qui, chez Viel, a rendu nécessaire et possible son essai.

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Tanguy Viel, Icebergs, Les Editions de Minuit, 13 €


mercredi 13 novembre 2019

Balai et serpillière: à propos d'une certaine "lettre à une sorcière autoproclamée"


En lisant la chronique de Luc Le Vaillant – « Lettre à une sorcière autoproclamée » – dans le Libération du 11 novembre, j’ai cru un moment à une parodie, une farce. Il faut dire que cette « adresse ricanante à une descendante énamourée des réprouvées des siècles passés qui, elle, ne risque plus l’inquisition ni le bûcher » – ainsi qu’est sous-titrée cette lettre – n’y va pas par quatre chemins. En gros, le propos semble le suivant : La référence que font certaines féministes aux sorcières serait grotesque, dans la mesure où, aujourd’hui, les femmes ne risquent plus le bûcher et sont largement écoutées. Comme preuve de cette saine immunité et comme témoignage de cette vaste audience, Luc Le Vaillant n’a guère d’arguments à avancer hormis les chiffres de vente du livre de Mona Chollet, La Puissance invaincue des femmes. A ses yeux, les « 100 000 exemplaires » vendus de ce livre devraient suffire à rendre risibles les revendications des femmes. On a envie de lui dire que si ce genre d’équation lui semble éloquente, doit-on en déduire que les 500 000 exemplaires du Suicide français de Zemmour devraient suffire à convaincre les fachos que leur cause est largement gagnée d’avance ?

Mais ce qui me choque le plus dans l’adresse de Luc Le Vaillant, c’est avant tout son ton, son lexique, sa rhétorique. Sa façon de « croquer » certaines femmes, en cherchant à les caricaturer ou les dénigrer. Par exemple, traiter Inna Shevchenko de « batailleuse à seins nus » – ça ne vole pas très haut, pas plus haut en tout cas que Neuhoff disant de Huppert qu’elle est « sexy comme une biscotte ». Mais aussi : réduire Jacqueline Sauvage au statut de « flingueuse de mari tortionnaire ». C’est quoi, son problème, à Luc Le Vaillant ? Il trouve que les femmes en font trop ? Ne se rebellent pas comme il faut ? Prennent les mauvais modèles ? Oui, parce que, hein, franchement, les sorcières, c’était autre chose, nous dit-il, « elles payaient souvent de leur vie une révolte qui n’était pas en peau de lapin ». Pourquoi utiliser le temps de l’imparfait ? Les chiffes des féminicides, c’est de la « peau de lapin » ? Les femmes sont des lapins, c’est ça qu’il veut dire en fait ? Les écorchées quotidiennes apprécieront.

Non, franchement, en lisant cette lettre, je me disais : c’est une parodie. Sinon, c’est trop caricatural. La condescendance masculine y est trop flagrante – « Chère démone d’aujourd’hui »… « Chère petite sœur de Circé et de Médée »… Et puis, cette façon paternaliste de s’adresser aux femmes : « Je comprends volontiers qu’il faille s’inventer des modèles rebelles, et se la raconter un peu. » Se la raconter un peu ?! Luc Le Vaillant trouve que les femmes « se la racontent un peu » ?! Oui, car aux yeux de saint Luc, la bataille des femmes a été gagnée, et toute autre forme d’agitation est donc vaine et ridicule. « Tu fais des enfants si tu veux et avec qui tu veux », serine-t-il. Là, on a envie de lui dire d’aller prendre un petit cours de sociologie en accéléré avant d’assener de pareilles bêtises. Je doute que les femmes violées qui se retrouvent enceintes aient la même perception de ce magique « si tu veux ». Mais ce n’est pas tout. « Ta voix est aujourd’hui écoutée, chantée, célébrée. Elle est socialement admise et majoritairement applaudie. » Majoritairement ?! Mais dans quel monde vit Luc Le Vaillant ?! Autrefois, les sorcières, « [o]n les jetait à l’eau pour voir si elles flottaient » – du passé, quoi. Oui bon, peut-être que 220 000 femmes victimes de violences physiques et les cent cinquante femmes assassinées par an ont échappé à la torture par l’eau ou à la noyade, mais ce qui est sûr c’est qu’elles ont, blessées ou mortes, du mal à "flotter".

J’arrête là, car chaque phrase de la lettre de Luc Le Vaillant me semble hallucinante de bêtise et de malveillance. En tout cas, sa missive démontre – si besoin était – que la parole des femmes a dû mal à faire son chemin. Parce que le problème, de toute évidence, ce n’est pas seulement que les femmes parviennent à dire ce qu’elles ont à dire, mais qu’elles soient entendues par les hommes. C’est-à-dire que les hommes – tous les hommes – s’interrogent en leur for intérieur – leur fortin intériorisé – sur leur mode de penser et d’agir, et ce dans les moindres détails. Si les hommes, en plus de questionner leur virilité, ne s’interrogent pas sur leur réaction souvent crispée face aux propos des femmes, s’ils continuent de penser que l’abus est du côté de la dénonciation féministe et non à chercher dans le particulier de leurs comportements, la cause humaine n’avancera guère. 

Toutes les femmes ou presque ont une « histoire d’abus » à raconter. Les hommes devraient prendre la mesure de ce fait plutôt que de trouver "exagéré" ou "déplacé" que certaines se mettent "seins nus" – puisque, paraît-il, elles ne risquent plus rien, et ne seront pas, elles, "brûlées" pour ça. Mais en fait, si : on les brûle encore. Au troisième degré. Tous les jours. Au fer à repasser. A la cigarette. Au chalumeau. (Que je sache, la Biafine n’est pas à ce jour une réponse suffisante à la domination masculine.) « Tes plaintes contemporaines sont recueillies par de vertueux accusateurs médiatiques et amplifiées par la vox populi qui répercute tout et son contraire », écrit pour finir Luc Le Vaillant. On a plutôt envie de dire : leurs plaintes contemporaines sont systématiquement accueillies par cette morgue machiste que rien ne semble pouvoir flétrir. Luc Le Vaillant fait à un moment allusion à Adèle Haenel qui, selon lui, déplorerait que la justice soit trop « précautionneuse ». Est-il besoin d’expliquer à Le Vaillant ce que ce « précautionneux » recouvre dans les faits ? La précaution : n’est-ce pas là ce que l’homme exige de la femme depuis toujours ? Autrement dit : "Fais attention, hein. Ne te la raconte pas. C’est à nous de te raconter. " Chanson connue, air nauséabond.

Tout ce « matriarcat millénariste » donne envie à Le Vaillant « d’enfourcher [son] balai » ! Je pense personnellement qu’il pourrait faire un meilleur usage de cet ustensile domestique.

mardi 22 octobre 2019

Bartleby à Zurich


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L’imitation de Bartleby : En choisissant ce titre, l’auteur – Julien Battesti – nous invite à songer à un autre livre, vieux de plus de cinq siècles, L’imitation de Jésus-Christ, qui exhortait ses lecteurs à mettre leurs pas dans ceux du fils de Dieu en embrassant une vie ascétique, à l’écart du monde. En ce sens, on peut dire que le personnage de Melville – Bartleby – incarne, à sa manière, un cas d’écartement extrême, où le retrait s’accomplit par le refus de bouger plutôt que par la volonté de se retirer. Bartleby est un être préférant ne pas. En cela, peut-on lui envisager des imitateurs ? Le livre de Battesti, je crois, préfère ne pas aborder la question frontalement, et opte donc pour une approche sans doute subtile, et plus conforme au modèle dont il recherche les avatars. C’est un livre qui procède de façon interstitielle, afin de conserver sa légèreté et sa liberté.

Au début du livre, le narrateur est allongé sur le dos, « étendu à plat », et l’on pense bien sûr au Grégoire Samsa de Kafka et à son « dos aussi dur qu’une carapace ». Il faut dire que le narrateur a choisi cette position pour des raisons thérapeutiques, afin de soulager les douleurs que lui inflige une triple hernie discale. Cette « station » horizontale, qu’il qualifie lui-même d’ascèse, il la rompt un jour pour se livre à des recherches sur un livre mystérieux intitulé Exit, recherches qui vont s’avérer stériles, mais qui auront pour conséquence, googlisme oblige, à tomber sur une « association pour le droit de mourir dans la dignité » du nom de Exit. Cette découverte l’amènera très vite à se pencher sur le cas de Michèle Causse, cette écrivaine et traductrice qui opta pour le suicide assisté en 2010, le jour de son anniversaire.

On le voit, le cheminement de la pensée de Battesti, bien qu’en apparence capricieux, suit en réalité un itinéraire très réfléchi, en dédoublant chacune de ses étapes. Le repos sur le dos se double d’une dimension ascétique ; la femme qui lui parle du mystérieux livre s’appelle Dolie, un mot qui en latin renvoie à la douleur, au chagrin ; le livre en question s’intitule, on l’a dit, Exit, et il est censé traiter de l’exode dans la monde moderne sous forme romancée ; l’association qui œuvre pour le suicide assisté s’appelle Exit ; celle à laquelle s’adressa Michèle Causse s’appelle, elle, Dignitas ; quant à l’écrivaine féministe, qui souffrait d’ostéoporose et a passé les dernières années de sa vie allongée, elle était également traductrice, entre autre de Bartleby, et ici le lecteur se rappellera qu’à la fin de la nouvelle de Melville, le personnage de Bartleby gît « recroquevillé au pied d’un mur, immobile, amaigri » (Battesti) – mort. Ascèce, douleur, exode, dignité, et pour finir, stase.

Mais le livre de Battesti ne se réduit pas un jeu de piste métaphorique ou philosophique, car, comme je l’ai dit, il procède de façon interstitielle, par écarts et vagabondages, allant d’une piste à l’autre sans jamais faire peser sur son propos le fardeau de la démonstration. Son récit de la nouvelle de Melville, le portrait en pointillé qu’il brosse de Michèle Causse, ses réflexions sur la théologie, sa théorie sur la figure de Moïse dans Bartleby, le film éponyme de Ronet qu’il évoque, son voyage à Zurich pour aller visiter l’association Dignitas : autant de « stations » auxquelles il nous convie afin de nous rendre plus sensible sa démarche. Capable de disséquer une vertu théologale autant que de commenter une fondue au fromage, conjurant les ombres de Djuna Barnes comme celles de Deleuze, Battesti montre avec ce livre qu’une pensée, pour peu qu’elle soit rhizomatique, est capable de créer sa forme propre, une forme ouverte, organique, généreuse et accueillante, et toujours surprenante.
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Julien Battesti, L’imitation de Bartleby, éd. Gallimard, Coll. L’Infini, 12 €