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mercredi 16 novembre 2016

L'indésamorçable : Antoine Boute au pays des pornolettristes

Heureusement, de temps en temps, sort un livre signé Frédéric Léal, ou Handschin, ou Antoine Boute, bref des noms que les jurés éclairés des prix littéraires subtils ne doivent pas connaître, trop occupés qu'ils sont par leur quête quasi daltonienne du livre déjà colorié. Aujourd'hui, donc, c'est un peu alléluia, la lit-price-binge est quasi finie 🚷, et on va vous parler du dernier livre de l'indispensable Antoine Boute, un livre qui est un peu la suite de S'enfonçant, spéculer, mais si vous n'avez pas lu S'enfonçant, spéculer, ce n'est pas grave (enfin si, c'est grave, vous m'avez compris), vous pouvez attaquer Boute-Land par son dernier livre, Inspectant, reculer, lequel vous donnera sûrement envie de lire S'enfonçant, spéculer, voyez comme les choses sont bien faites et les méduses plus légères que l'eau.

Antoine Boute, on le sait désormais, est un des rares écrivains-poètes à faire entrer l'expérimental dans le romanesque tour en enfonçant le romanesque dans l'expérimental, une double opération qu'il pratique avec une désinvolture qui est le fruit d'une sacrée pratique. Son personnage récurrent, un certain Freddo, est un écrivain ayant le chic pour s'embringuer dans toutes sortes de situations limites, toujours à l'affût du moindre signe ↹ de poétique sonore hardcore, prêt à donner de sa personne et à proposer à ses sens un voyage hors du réel. Dans le précédent opus, Freddo s'était marié en pleine forêt avec la dénommée Valeria, mais le mariage avait pris des proportions orgiacosmiques un peu fofolles, à la suite de quoi, pfuit! plus de Veronica, ni d'Antoine et Ariane, ses enfants issus d'une précédente 💟 union. Que croyez-vous que fait l'ami Freddo? Il recourt au flair policier de la flamande Karolien, et tous deux s'en vont baguenauder dans les bois pour élucider le mystère de cette triple disparition.

C'est autour de cette trame qu'Antoine Boute arachnéise son livre, et ce avec une volubile folie, emboîtant les poupées décoincées et jouant les ventriloques défoncés. On assiste en fait à une sorte de logomachie: d'un côté Freddo et son enquête, avec ambiance polar truffée de queues de poissons narratives; de l'autre la mystique expérimentale qui est à la fois moquée et travaillée, convoquée et sabordée. Dans les deux cas, c'est une question de cadence, de vitesse; le récit-Freddo est nerveux, bavard, ça cafouille, on parle comme on peut, on baise en parlant, tout ça est affaire de conviction, le rêve s'en mêle sans cesse, c'est jouissif:
"L'enquête avance l'enquête piétine, l'enquête recule: Karolien tente, enquêtant, de reculer dans l'infra-raisonnable de ses tripes pour les mettre en connexion avec cette soupe textuelle spéciale, corsée et sauvage qui se promène désormais dans une bonne partie de son système nerveux."
La "soupe textuelle spéciale", qui semble ici brocardée, ce sont les passages du livres écrits par les enfants perdus de Veronica, des textes-dérives et déconstruits bien qu'innervée par une étrange fluidité:
"De tissus tellement sales lestée, telle l'amène eau, l'humide de ce bois et la pluie me la ramènent, elle, toute entourée de ce tissu, pieds nus et sa chair… Pas même morte ni même lestée de vie, mais emplie en son antre de nos faims"
Le texte avance en tripotant d'autres textes, nos héros apprennent à élargir leur conscience (et se la donnent copieusement), l'exégèse devient partouze, les épiphanies fleurissent comme du mousseron, ça va vite même si on piétine, c'est normal, on marche sur du langage, alors ça crisse, attention à ne pas glisser…

Comment dire? Boute est un magicien décomplexé qui préfère extraire des chapeaux du lapin. Avec lui, on est embarqué, cahoté, aucune intimidation, ça marche à cent à l'heure, c'est salutaire, le texte bat la campagne, défriche, et surtout on rit, le texte rit, la syntaxe se marre, c'est un rire cosmique, un rire chamanique et contagieux. Un conseil ? Suivez celui de Boute:
"Lis ça comme une opération magique de fabrication de petite bombe mentale, petite bombe mentale mise en circulation et indésamorçable, indésamorçable par le seul fait que tu l'aies lu, que tu te la sois prise dans le pif et le système nerveux".
C'est, nous prévient l'éditeur,  un "polar destroy et un manuel de philosophie hardcore". C'est surtout ce qui manque à la littérature française.

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Antoine Boute, Inspectant, reculer, éditions ONLIT, 18 €

mardi 14 avril 2015

Trash-Test et thriller gore : Boute is back

Les personnages de l'écrivain belge Antoine Boute sont souvent des écrivains, mais pas comme dans certains romans français, où l'on nous sert le sempiternel pensum du créateur reclus que vient repeindre de frais une jeune violoncelliste. Non, chez Boute, le personnage est écrivain parce qu'il écrit, point barre. Et ce qu'il écrit, on y a droit, et pas qu'un peu. Je m'explique (je m'énerve pas, hein): Prenez son dernier roman en date, S'enfonçant, spéculer. Eh bien le "héros", un certain Freddo, se "demande comment il va faire pour gagner sa croûte dans les mois qui suivent". Bonne question. Et la réponse est simple: pour ce faire, Freddo va se promener, il gamberge, les idées affluent, il peut alors rentrer chez lui et se coller à la page. Dans le cas présent, il songe à torcher "une saloperie de polar complètement dégénéré, ça va plaire au monde, qui croit qu'il en est à son crépuscule." Mais lors de sa promenade en forêt, Freddo tombe sur Valeria, une galeriste affolée qui lui demande son aide, et d'urgence: un de ses enfants (pas sûr) est enfermé chez elle (une bicoque hybride) dans son armoire (pas sûr là encore). 

A partir de là, le récit, comme souvent chez Boute, va se dérouler sur deux lignes, que dis-je, deux pistes, deux rampes à missile. D'une part les péripéties ahurissantes, défoncées, riches en sensations et cogitations de nos deux fêlés, d'abord dans une forêt de boue puis dans une maison style "House of Leaves, bref une quête sans queue ni tête ; de l'autre, l'inspiration velue que ces expériences inoculent dans le cerveau surchauffé de l'ami Freddo, qui profite de brèves pauses dans la narration pour étoffer son livre en chantier, complexifier son approche junk-trash-gore-quantique. Evidemment, c'est hilarant. Forcément, ça dérouille. Boute a le chic pour donner l'impression qu'il écrit à la va comme je te défonce alors qu'en fait tout est subtilement calibré, façon performance, et le flux barré de conscience fêlé, rendu par un soliloque mental-oral, oscille sans cesse entre délire et exégèse, avec en prime expérience des limites + auto-suggestion psycho-lubrique. Quant à la question du genre littéraire, Boute lui dégage les gencives au passage.

Alors voilà. Freddo suit Valeria, ensemble ils picolent, se tripotent, fouillent la maison, bouffent des burgers, tombent dans la boue, se manipulent, s'insultent, forniquent, planent, bref, ils explorent tous les recoins relationnels possibles, portés par une belle foi en l'extase bas de gamme. Et dans sa tête, l'écrivain Freddo invente l'histoire d'un fumier de première qui aborde une femme, lui roule un patin puis la jette sous le métro, puis l'engrosse pendant qu'elle est maintenue artificiellement en vie, puis laisse leurs enfants vivre comme des loups, devenir des loups, puis les viole et les féconde à son tour. Guignol est grand et Boute est son prophète.

Les écrits de Boute sont-ils irresponsables, dénués de surface, juste crypto-junk ? C'est tout le contraire. Comme chez l'américain Mark Leyner, l'excès, la mise en abyme, le méta-commentaire, l'écriture amphétaminée finissent par créer une critique politique et sociale du récit, une charge musclée contre le tralala créatif, et un mitraillage en règle des balises morales. Les clichés se font gentiment sodomiser. Le profond et le creux échangent leurs sucs. Le lecteur a le tournis. Et comble de pyrotechnie, émotion et réflexion foncent dans la mêlée grâce à une écriture qui sait glisser du grotesque au fantasmagorique, du trash à la transe. Le roman devient le mythomane de lui-même, se moque de lui-même, fait tout lui-même, mais au lecteur, il offre une expérience de première main :
"Ce putain de grenier hurle de rire, voilà l'affaire: on sent dans ce vide et ce silence un hurlement, c'est comme si, disons, on entrait en connexion avec les vibrations infra-atomiques; c'est une sorte de blague quantique, ce grenier. Et mon personnage devra avoir cette force-là aussi: la force du souffle infra-atomique, bang! Faudra se sentir comme dans le théâtre de la matière: comme si on évoluait parmi les forces brutes qui constituent la matière, la vie et le chaos."
S'enfonçant, spéculer nous entraîne dans les arcanes du compost textuel, et une fois de plus Boute nous prouve qu'on peut casser de la dynamite sur le dos de la narration et faire d'une blague une subversion.


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Antoine Boute, S'enfonçant, spéculer, éditions ONLIT,  14 €

Du même auteur:

Terrasses, éditions Mix, Paris, 2004 ;
Blanche, éditions Mix, Paris, 2004 ;
Cavales, éditions Mix, Paris, 2005 ;
Retirez la sonde, éditions de l'Ane qui butine, Lille-Mouscron, 2007 ;
Technique de pointe (tirez à vue), Le Quartanier, Montréal, 2007.
Du toucher. Essai sur Pierre Guyotat, éditions publie.net, 2008.
Neuf polars de saison, éditions publie.net, 2008.
Blanche Rouge, éditions de l'Arbre à Paroles, Amay, 2009.
Brrr! Polars expérimentaux, éditions Voix, Elne, 2010.
Post crevette, éditions de l'Ane qui butine, Lille-Mouscron, 2010.
Emissions, éditions Voix, Elne, 2010.
Tout Public, les Petits Matins, Paris, 2011.
Fin du monde: la Sextape, La Belle époque, Lille, 2012
Les Morts Rigolos, Les Petits Matins, Paris, 2014

mardi 30 septembre 2014

Immobile / en feu: c'est demain, à Marseille

Montpellier surnage péniblement mais l'iPhone 6 débarque en Chine. On n'a plus le droit d'enfumer les enfants en voiture, mais Jennifer Lawrence vient de… — bon, bref, tout baigne. On a fini par venir à bout du mois de septembre. 
Pour bien commencer octobre, qui ne devrait pas tarder, je serai demain mercredi 1er à Marseille, dans le cadre du festival Actoral pour une lecture.
Ça s'appellera "Immobile en feu", ça aura lieu à 19h30 au Théâtre des Bernardines. Durée estimée : 45 minutes (mais a priori plutôt 44 minutes). Ça coûtera 5€ / 3€. Voici en gros de quoi il sera question:
"Comment rester immobile quand on est en feu ? Ou encore : Comment écrire un livre quand c’est le livre qui cherche à s’écrire ? S’interroger sur le processus d’écriture d’un livre, mais de l’intérieur, en l’écrivant déjà, en dérapant déjà, déjà pris dans sa dynamique, ses risques — écrire ses balbutiements, mais comme si on était déjà à l’intérieur de Babel. Il sera donc question d’accidents de voiture, de strip-tease et de cannibales. Parce qu’on ne sait jamais"
Venez très beaucoup s'il te plaît. Juste après ma lecture, si vous restez dans la salle, vous pourrez assister à un spectacle d'Antoine Boute et Arnaud Saury intitulé "Stagiaires, larmes, tropiques", à 20h30, d’après Les Morts rigolos (2014) et Tout public (2011) d’Antoine Boute, des livres dont Le Clavier vous a déjà causé.
Je vous laisse quelques heures car je dois aller me procurer un flacon de xylocaïne non adrénalinée dans une pharmacie en grève, ce qui n'est pas gagné mais néanmoins plus facile que d'imaginer une majorité de femmes au Sénat.

mercredi 28 mai 2014

Funérailles pour une blague: Boute

Antoine Boute est un peu un Mark Leyner belge. A moins que Mark Leyner soit une sorte d'Antoine Boute américain. Mais bon, si ces deux noms ne vous disent rien, cette petite comparaison perd de sa pertinence (de là en en déduire que culture et communication ne font pas bon ménage…). Mais déjà je digresse, et ça, en revanche, c'est vraiment un effet secondaire (ou premier?) dû à la lecture du dernier livre d'Antoine Boute, Les morts rigolos, qui vient de paraître aux éditions Les Petits Matins, dans l'imparable collection Les Grands Soirs. Parce que Boute a le chic pour noyer le poisson dans l'eau même où il évolue; d'ailleurs, dans ce livre, le roman c'est le poisson, et l'eau la narration (ou serait-ce le contraire?). Mais l'asticot, me direz-vous? Eh bien c'est une blague. Oui, le livre commence ainsi:
"J'ai une blague.
C'est un type,
l'été,
un matin,
il est dans son lit.

Il est dans son lit avec sa madame
dans leur chambre
située dans le toit d'une maison
au bord d'une forêt […]".
La blague en question dure cent soixante dix pages. Etrange, non? C'est un roman en apparence (on nous raconte une histoire), mais ça se dit une blague (on nous prévient), toutefois ça se présente comme un poème (ou en tout cas ça semble dit par un récitant, ça a l'air performé), et en plus c'est commenté (par un narrateur, donc, qui doit être l'auteur, le type qui raconte  la blague), il y a des digressions, des réflexions – mais surtout c'est complètement absurde, loufoque et parfaitement sérieux.
Eriger le roman en blague, faire de la blague un système philosophique, repousser l'instant de la "chute", en poussant les curseurs le plus loin possible, histoire de voir combien de temps la bécane va tenir sans imploser. Je vous la raconte ou bien? Sachez juste que c'est l'histoire d'un mec – clerc de notaire et écrivains de polars expérimentaux, faut ce qu'il faut – qui a un jour une révélation de l'ordre du "punkisme biologique" (suite à une baignade dans un marigot accompagné d'une pluie de tracts). Il va se lancer dans une entreprise un peu complexe: réaliser de grands enterrements (à la demande du client encore vivant), des enterrements conçus comme des performances, des dispositifs, des trucs nécro-porno assez intenses, du grand spectacle collectif où le symbolique s'incarne. Il crée donc les PFEx, les "pompes funèbres expérimentales". Et le récit va lentement (et vite) basculer dans l'extrême, l'incongru, la transgression et le potache. 
Comme à chaque fois avec Boute, on est pris dans un système en apparence badin qui se détraque très vite (en fait, ce sont nos attentes de lecteurs de romans qui dérapent), et le livre se change en une machine de guerre, riante mais néanmoins de guerre. A un moment, un des personnages dit:
"Je veux enfoncer ma mort comme un stylet dans le monde, oui le stylet de l'impertinence de la pointe de ma mort en tant que pointe de moi-même enfoncée dans la viande du monde, oui je veux ma mort comme pointe de moi-même enfoncée dans la matière-viandre du monde comme une blague. Je veux ma mort comme une blague, comme une pointe, comme un rire spécial et content."
Et de fait, Les morts rigolos orchestrent pas mal de décès. La poésie, la lecture performance, les diverses formes de la narration, l'idée même de livre: tout semble danser autour d'une vaste tombe noire (mais solaire). La blague, en s'étirant, a commencé à se fissurer, et le lecteur peut entendre des craquements inquiétants. La maison-récit se ushérise. Une question se pose alors, et en plus c'est Boute qui la pose, sur la fin, nous aidant à mieux saisir la drôlerie de la subversion:
"Oui dans quelle mesure faut-il être spécialiste en histoire pour prétendre faire de la poésie pertinente sans vexer les ancêtres vivants et la mémoire de ceux qui sont morts?"
En optant pour le dispositif-impertinence, en associant "sauvagerie, enfance et lettrisme", Boute a peut-être créé, au sein de son stimulant et drolatique théâtre de la cruauté, une pièce de résistance: une scène primitive 2.0. "L'écriture est une excitation parasite", précise Boute un peu plus loin, qui la compare dans la foulée à de l'energy drink. On se voit mal le contredire.
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Antoine Boute, Victor & Lucas Boute, Les morts rigolos, éd. Les Petits Matins, coll. Les Grands soirs, 12 euros