vendredi 29 mars 2024

Rimbaud-photo


Une photo inédite de Rimbaud? Shazam ! Nous voilà aussitôt pris entre divers sentiments: la surprise, ou l'étonnement, ou la joie, voire l'indifférence, mais aussi le doute (est-ce bien lui? comment s'en assurer?). Faut-il y croire ou ne pas y croire? On le voit bien, c'est une pure question de foi. Nous sommes tellement habitués aux photos, et au fait qu'elles ne disent pas forcément la vérité mais semblent néanmoins la proclamer, qu'il nous est impossible, voire inutile, d'aller au-delà des apparences. A quoi bon traverser la surface de cette photo? Il nous suffit de décréter que oui, c'est bien Rimbaud que nous voyons, puisque nous ne connaissons qu'à peine son visage, à travers d'imprécises photos et la peinture. Comme pour Lautréamont, nous sommes depuis longtemps frustrés de sa personne, pour la bonne raison que la photo existe à leur époque (on n'est pas frustrés de ne pas connaître le vrai visage de Homère). Nous avons l'œuvre et il nous manque l'homme, l'homme concret. Qu'importe alors que cette photo nouvellement découverte soit celle de Rimbaud ou de quelqu'un lui ressemblant, comme on a pu le lire. Qu'est-ce que ressembler à quelqu'un dont on ignore quasiment le visage? Et si l'on finit par prouver que c'est bien lui, Rimbaud, qu'est-ce que ça changera? Si l'on apprend que ce n'est pas lui, qu'est-ce que ça changera, là encore? 

En fait, l'apparition de cette photo relève essentiellement de… l'apparition. Près d'un siècle et demi après la disparition de la réalité-Rimbaud, seul un fantôme peut encore endosser sa forme. Car nous savons très bien que si demain nous découvrions un album contenant mille photos de Rimbaud, nous ne serions pas plus proches de lui. Mais une apparition, elle, non seulement fait appel à la foi mais relève également du miracle. Ce qui nous fascine dans le surgissement de cette image lointaine, c'est son caractère improbable, donc miraculeux. Comme si le poète lui-même avait traversé les décennies pour venir faire signe? Mais signe de quoi? Qu'il avait bel et bien forme humaine, visage humain? Là encore, on comprend que la quasi absence de représentation opère comme une forme de "défiguration". La sur-médiatisation des visages des écrivains depuis l'invention de la photo ont rendue encore plus frustrante cette sensation de défiguration. Nous avions l'ange mais il nous manquait sa gueule.

Le je-Rimbaud de la photo est-il un autre? La faute au violon si jamais il fût bois.


mardi 26 mars 2024

Sisyphe ou rien




Il se trouve que j'ai publié, en tant qu'éditeur des éditions Inculte, un texte de Donatien Leroy, intitulé Sisyphe. Un geste simple, pour mettre en lumière un texte qui me semble mériter plus qu'une attention, un texte qui pour aller dans le sens d'une éprouvante radicalité, me semble pour une fois avoir sa place dans le fragile panthéon des textes qui agitent la langue et dévient nos façons de lire, un texte qui trouble, dérange, déplace. Ce qu'est censée faire la littérature. Ce qu'a fait, en mon sens, le magnifique Musée Marilyn, d'Anne Savelli.

Et alors, me direz-vous? ? Ne sommes-nous pas abreuvés de livres supposés faire bouger les lignes? Non. Depuis des années, plus rien ne se passe qui nous bouleverse. De très bons livres apparaissent, puis disparaissent, et seule la poésie semble avoir repris le défi de la langue déprise. Nous avons soif d'ouvrages bouleversants. De livres qui telles des briques laissent un semblant d'empreintes sur le fragile ciment de nos vies. Sisyphe, je crois, fais partie de ces livres qui prend tous les risques à notre place.

Il ne plaira forcément à tout le monde. Il est aride et rude comme nos vies au lever du jour, mais explose lentement au fil des sept jours qu'il ose décompter. Il a l'air de chier notre quotidien, brosse à dents après sortie de poubelle, mas le sujet est vite celui de la mort d'un père qui bouleverse l'intime calendrier d'un être – et quand vous le lirez, une fois passée la sensation d'être l'éternel vous-même de votre agenda, vous vivrez l'errance absolue d'un fils amputé de père  —

Libraire, lecteur, critique: bouge, enfin bouge! Ce livre ne se raconte pas ? Et alors?  Crois-tu que j'ai à cœur de te rendre la vie facile ? Lis. Entre. Pénètre et ressors. Tant de livres vivent sans toi. Celui-ci  a besoin de toi, car nous voilà rendus en des temps où la littérature isolée immense inflexible attend de toi autre chose qu'un simple coup de cœur. 

L'écrivain est-il un intermittent comme les autres ?

© Voutch

Certaines voix se sont élevées pour demander à ce que le statut d'auteur bénéficie des mêmes avantages que les intermittents du spectacle, et ma foi, pouvoir bénéficier d'un congé maladie, d'un congé maternité ou paternité, d'un chômage d'un an et demi, etc., cela peut faire rêver. Mais comment s'y prendre? Imaginez la personne de Pôle Emploi – pardon, de France Travail – vous passer un petit coup de fil. Imaginez juste.




– Bonjour. Je voulais faire avec vous un petit bilan. Où en êtes-vous en matière de recherche d'emploi.

– Eh bien, j'écris en ce moment.

– Super. Combien touchez-vous actuellement pour ce travail?

– Rien. Je ne serai payé que lorsque je rendrai mon manuscrit.

– Combien allez-vous toucher?

– Je sais pas. Deux mille euros max.

– Et quand comptez-vous le rendre?

– Je ne sais pas. Dans cinq mois ou dans dix ans ou jamais.

– Je vois. Que diriez-vous d'une formation?

– Pour faire quoi?

– Nous avons une formation intitulée "Le suicide pour les Nuls."

Autre hypothèse:

– Bonjour. Je voulais faire avec vous un petit bilan. Où en êtes-vous en matière de recherche d'emploi.

– Je n'écris rien. Je suis bloqué.

– Donc vous ne travaillez pas?

– Euh si, mais je suis bloqué.

– Vous êtes bloqué pour combien de temps?

– Je ne sais pas. Cinq mois ou dix ans ou toujours

– Je vois. Que diriez-vous d'une formation?

– Pour faire quoi?

– Nous avons une formation intitulée "La fin de vie pour les Nuls."


Bref. Je pense qu'il ne va pas être facile de fignoler des critères pour les auteurs ayant droit à tous ces droits auxquels ils n'ont pas droit. Un écrivain n'est pas un intermittent. Il est un plein temps abonné à la jachère, au mieux. Et quel rapport entre Claude Simon et l'auteur de "Traiter ses hémorroïdes par le mépris"? Quel rapport entre Laura Vazquez et Thomas Vinau? Entre Bernard Collin et un auteur d'un livre de coaching sur la win-win? Faudra-t-il avoir déjà publié? Avoir du succès de merde? Être plus Minuit que Grasset? Avoir eu des bourses du CNL ou pas? Etre résident systématique ou juste au RSA? Avoir été traduit en coréen pour deux cent cinquante euros ou adapté par Disney?  Combien de livres ? Quels tirages? Quelles ventes? Quel pilon?  Un auteur confirmé à succès aura-t-il le droit au chômage (et pourra-t-il écrire pendant qu'il est au chômage?). Un auteur qui vend peu (la majorité) aura-t-il droit de prendre un congé maladie s'il se foule les deux index? Faut-il avoir eu ou pas le Goncourt? Dois-je prouver que j'écris? Puis-je refiler les factures des dizaines de livres que j'ai achetés pour mener à bien des recherches qui n'ont mené à rien ? 

Personnellement, je veux bien percevoir toutes ces belles et bonnes choses que sont les avantages des intermittents (qui en chient, soyons clairs, et dont le statut est sans cesse menacé), mais que puis-je répondre à à un conseiller france-travail qui aura du mal à comprendre que quand je n'écris pas j'écris quand même? Comment lui expliquer que je veux toucher le chômage pour pouvoir exercer mon métier qui n'en est pas un? Comment lui expliquer que je fais travailler indirectement des milliers de gens mais ne touche qu'1% de ce qu'il me faut plusieurs années pour produire? Comment lui faire comprendre que je ne sais pas à l'avance si je vais pouvoir aller jusqu'au bout de mon livre? Comment lui expliquer que je peux passer dix ans sur un livre qui me rapportera dix euros? Je manque, comment dire, d'arguments. Et faut-il que france-emploi prenne en considération la qualité de ce qu'on écrit? La qualité?!!! Pitié. Autant faire croire qu'on est une star du porno parce qu'on aime quelqu'un.

Je pourrai toujours expliquer à la personne de france-travail que j'ai dû écrire en gros dans ma vie deux milliards de signes (chaque signe tapé au moins dix fois, effacé, retapé) et traduit grosso modo soixante milliards de signes, je doute que ça me donne le droit à deux jours de congé à Aubervilliers sous la pluie un dimanche férié. Pourtant, il faut imaginer un doigt se poser plus de soixante milliards de fois sur une petite touche d'ordinateur pour avoir des frissons, non? Non. Ah bon. Et je passe sous silence ce qui motive la répétition de ce geste, qui ne regarde sûrement par france-travail (bon qu'à ça etc, faut bien croûter.). Vous l'aurez compris, je suis optimiste mais pas au point de penser que la société me doit quoi que ce soit. Mais ne vous inquiétez pas pour moi. J'ai tout investi dans l'achat d'ordinateurs qui m'aident à continuer de n'avoir aucun droit.

Résumons. Voilà, c'est fait. Bonne chance.