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mercredi 16 mars 2011

L'indignation, mot d'emploi


Un livre qui n'en est pas un, une indignation qui n'a que l'apparence de la dignité, des propos jetés par dessus une épaule voûtée: le fascicule de Stéphane Hessel ne semble exister que par le contraste entre son indigence intellectuelle et son formidable succès, un peu comme ce film sur les populations du nord de la France qui au moins a le mérite de faire parfois sourire. L'âge canonique et la respectabilité biographique semblent avoir formé ici une alliance invincible afin que passent (mais vite) des "pensées", à la fois d'ordre général (méchant capitalisme) et particulier (méchants Juifs), sans compter quelques considérations historiques qui permettraient tout juste à un bachelier d'épater son orteil gauche. Comme le fait remarquer non sans malice Eric Bonnargent sur le site L'Anagnoste: "Roberto Bolaño écrivait que 'même les pharmaciens cultivés ne se risquent plus aux grandes œuvres, imparfaites torrentielles, celles qui ouvrent des chemins dans l’inconnu'. » Effectivement, Homais aurait pu signer Indignez-vous.
On ne sait pas s'il convient (ou importe) d'en rajouter. S'il est même nécessaire de rappeler que, aussi charmant soit l'appel à l'indignation dès lors qu'il émane d'un presque centenaire, la pensée ne saurait être affaire de posture. Qu'argumenter ne nuit pas forcément à la vivacité de la dénonciation. Qu'un libelle a tout intérêt à bien désigner sa cible. Que "réaction populaire" et "terrorisme", quand on parle des Palestiniens, ne doivent pas forcément être confondus. Que passer de l'idée d'indignation à celle nation indigne est un peu cavalier. Qu'une phrase comme "[…] les risques les plus graves nous menacent. Ils peuvent mettre un terme à l'aventure humaine sur une planète qu'elle peut rendre inhabitable pour l'homme" ne permettrait même pas de caler une table où on ferait semblant de jouer aux dominos. Une fois de plus, c'est la dimension pharaonique du succès qui semble appeler un léger sursaut d'esprit critique face à cette enfilade de lieux communs et comateux. Comme si, par une ultime ruse propre à la démocratie, ce qui remporte les suffrages s'estimait au-delà de toute détraction. Comme si clamer des évidences et enfoncer des portes ouvertes c'était atteindre à l'universel, qui est comme tout le monde le sait l'ânerie la mieux partagée au monde.
Qu'un vétéran, au nom de l'esprit de la Résistance (plus que de la résistance de l'esprit…), exhorte les foules individuelles à s'indigner, c'est bien joli. Mais outre le fait que les Résistants ont fait heureusement autre chose que s'indigner, ce genre de sympathique hourvari est loin de faire office d'appel à la désobéissance civile. Quant à expliquer le fascisme par la seule peur du bolchevisme, ce n'est même pas réducteur, c'est crétin. Enfin, s'il ne fallait retenir qu'une phrase de ce petit-lait qui a moussé, ce serait celle-ci: "Il est évident que pour être efficace aujourd'hui, il faut agir en réseau, profiter de tous les moyens modernes de communication."
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