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vendredi 29 août 2025

Et si traduire c'était d'abord savoir compter?


Et si traduire c’était d’abord savoir compter : additionner puis multiplier puis diviser. Cette définition peut sembler étrange et pourtant c’est le b-a-ba. En effet, quand on vous confie un livre à traduire, on vous indique en même temps la date à laquelle il serait judicieux de rendre votre traduction.

Le premier problème du traducteur ou de la traductrice consiste donc à estimer le temps qu’il va consacrer à ladite traduction – afin de déterminer s’il peut respecter ces délais. Donc, avant de se lancer stylo bille en tête, il s’agit de calculer le nombre de signes dont est composé livre en question – on peut le faire «manuellement» à partir du livre papier ou à partir d’un fichier, peu importe. On obtient alors un certain nombre de signes. On divise alors ce chiffre par 1500, ce qui permet de savoir combien de feuillets fera la traduction qu’on rendra, en sachant qu’on peut l’augmenter de 15% en fonction de ce qu’on appelle le coefficient de foisonnement. On peut alors multiplier ce nombre de feuillets par le prix au feuillet que propose l’éditeur/l’éditrice, afin de savoir quelle somme on touchera (en trois fois, le plus souvent : un tiers à la signature du contrat, un tiers à la remise de la traduction, un tiers à l’acceptation de la traduction). Oui, car celui ou celle qui traduit est payé.e au signe, espace compris. Quant au tarif, pour l’anglais il tourne autour de la vingtaine d’euros, sachant que le CNL préconise 23 euros (mais c’est dans les cas où l’éditeur veuille obtenir une aide financière du CNL).

Mais surtout, on essaie de calculer combien de signes on peut faire par jour (ouvré…) en fonction du nombre de jours alloués. Bien sûr, ce nombre d'or doit être revu à la baisse, car il faut prendre en compte les éventuels jours où, pour une raison x ou y, on ne pourra pas s’y consacrer (gueule de bois, drames divers, flemme, etc.). Là, deux autres facteurs, et pas des moindres, entrent en jeu. Car dans ce calcul, il faut prendre en compte le travail de relecture, révision, peaufinage, etc., ce qui ne peut se faire qu’après avoir estimé la difficulté du texte à traduire, difficulté qui peut être liée à son style, aux recherches factuelles qu’il nécessite, etc. Or estimer le temps qu’on va passer en fonction de certaines difficultés pressenties n’est pas chose facile.

Le principe de base, néanmoins, est celui-ci : 1/ combien de temps vais-je passer a priori sur un feuillet et 2/ Quel sera l’état d’achèvement de ce feuillet au premier jet (ce qui permettra d’estimer alors le temps qu’on devra passer à le retravailler). Rajoutons la longueur du texte : se lancer dans la traduction d’un texte d’un million de signes exige nécessairement une certaine endurance et une régularité certaine. Mais traduire un texte court n’est pas facile non plus : on dispose de nettement moins de « matière stylistique » pour élaborer la traduction.

Ce n’est qu’après s’être livré à ces périlleux et incertains calculs qu’on peut se mettre à l’ouvrage. Tant de signes par jour : et s’y tenir, coûte que coûte. D’autres facteurs tout aussi concrets jouent un rôle important, qu’on ne peut négliger : le temps qu’on passe à traduire le livre (car plus on y passe de temps, moins l’opération se révèle rentable) ; le fait qu’on a une autre (voire plusieurs) traduction()s qui va (vont) devoir être entrepris(es) à un moment donné de ce travail ; le fait qu’on a d’autres projets en cours (je ne compte pas le mythe des vacances). Bref, avant de devenir homme ou femme de lettres, le traducteur ou la traductrice va devoir s’improviser comptable de son temps. Car une traduction se fait dans un temps déterminé, et il n’est pas sûr qu’en ne donnant pas de délai à la personne qui traduit on garantisse un résultat plus satisfaisant. Non qu’on traduise mieux sous la pression, mais parce qu’il convient de conserver un certain rythme d’écriture – on doit trouver d’instinct, si je puis dire, des « équivalences », pas les chercher et tester indéfiniment.

Bref, vous l'aurez compris, traduire c'est tout d'abord savoir compter. Un peu comme si, en fonction de votre espérance de vie, vous essayiez de savoir ce que vous pouvez encore faire sur terre…