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mardi 24 septembre 2013

Quand la traduction se fait festival

Un festival de la traduction? Are you kidding? Que nenni. La chose existe désormais, et se tiendra à Gif-sur-Yvette du 27 au 29 septembre au moulin de la Tuilerie, sous l'égide de deux librairies, La Vagabonde et Liragif: le Festival Vo/Vf - Le Monde en Livres.
Citant facétieusement Borges – « II est évident que le traducteur vient après l’écrivain. La traduction est une étape plus avancée» –, les organisateurs de ce festival ont souhaité non pas dresser un piédestal à ce passeur des lettres, mais plutôt s'appuyer sur sa démarche pour mettre en valeur les littératures étrangères.
Le programme, téléchargeable ici, est riche et éclectique. Tout commencera le vendredi en fin de journée par une conférence inaugurale d'Agnès Desarthe, traductrice entre autres de Woolf et Jay Mc Inerney, suivi de la projection du film La femme aux cinq éléphants de Vadim Jendreyko, un documentaire sur la traductrice Svetlana Geier, au parcours aussi cahotique que le siècle défunt (et là je cite ce qu'en dit le site du film – pour la bande-annonce, c'est ):
Svetlana Geier a 16 ans quand son père est libéré des goulags staliniens. Il mourra 6 mois plus tard. 19 ans quand 30’000 Juifs sont assassinés à Babi Yar par une unité spéciale de commandos SS. Elle y perdra sa meilleure amie. Enrôlée par la Wehrmacht comme interprète, elle finira par fuir Kiev avec sa mère en 1943. En septembre, elle est internée à Dortmund dans un camp de travailleurs de l’Est. Son périple se poursuit, fait de grandes souffrances, d'aides silencieuses, de chances inespérées et d'un amour pour la langue qui éclipsera tout le reste. Dès les années 50 elle est reconnue comme brillante traductrice et deviendra rapidement une universitaire de renom dans le domaine de la traduction littéraire.
La samedi, il sera questions des nouvelles voix de l'Inde, de la Russie, de la rentrée littéraire, de la traduction animée, puis de 17h à 19h, le patron du Clavier aura l'honneur d'être "le traducteur à l'honneur" du festival et sera cuisiné par la très pynchonienne Bénédicte Fryd-Chorier sur ses coupables activités.
Le dimanche, des traducteurs causeront de Mario Vargas Llosa, on s'interrogera aussi sur la traduisibilité de la poésie, sur la retraduction des classiques, sur le couple traducteur-auteur, et il y aura même un coup de projo sur les éditions Attila, le tout agrémenté d'un discours de clôture de Pierre Assouline.
On y croisera les écrivains et/ou traducteurs suivants: Christophe Balaÿ, Linda Maria Baros, Nathalie Bauer, Sophie Benech, Albert Bensoussan, Jean-Baptiste Coursaud, Jacques Darras, Johan-Frédérik Hel Guedj, Josée Kamoun, Annick Le Goyat, Annie Montaut, Myriam Montoya, Anne Plantagenet, Jörg Stickan, Anne-Marie Tatsis-Botton, Aurélie Tronchet, Sacha Zilberfarb…

Précisons que le festival Vo-Vf Le monde en livre est gratuit, dans la limite des places disponibles, aussi n'est-il pas inutile de s'inscrire (en ligne, par exemple) afin d'être sûr d'avoir une place à telle ou telle rencontre.

jeudi 17 février 2011

Sender, encore


A signaler, la parution aux éditions Attila du roman de Ramon Sender, L'Empire d'un homme, suivi de “Le Crime de Cuenca”, de Ramón Sender, traduction de Claude Bleton, 20 dessins d’Anne Careil, postface de Claro ("Même les loups ne peuvent y vivre") (272 pages, 18 €)

"L’histoire d’un mort qui ressuscite, et de la lente déchéance de ses meurtriers imaginaires.

Une partie de chasse dans la montagne permet de retrouver Sabino, un homme qui a mystérieusement disparu du village il y a 15 ans, et à l’assassinat duquel tout le monde a cru. Sur fond de tensions sociales et d’exploitation politique du moindre fait divers, deux paysans pauvres ont même été, à l’époque, condamnés pour ce meurtre (supposé).

La résurrection du « fantôme » jette tout le village – de la femme du mort, qui s’est évidemment remariée, aux familles des condamnés ; des plus pauvres jusqu’aux notables – dans un trouble et un malaise sans nom, tandis que le nouveau héros, jadis le villageois « le plus pauvre et le plus insignifiant », acquiert un étrange prestige.

Ce roman est inspiré d’une histoire vraie : un fait divers que Sender avait lui-même couvert, à l’époque, pour le quotidien El Sol. Le roman est ici suivi des articles de presse en question, totalement inédits, et révèlent un Sender journaliste inconnu en français."

lundi 13 septembre 2010

Ramon Sender: le goût du gué


On ne remerciera jamais assez les éditions Attila de nous faire (re-)découvrir l’œuvre immense – en pages comme en subtilité – de l’espagnol Ramon Sender. Mais est-il encore espagnol celui qui, se définissant comme profondément aragonais, devient vagabond madrilène, soldat en poste au Maroc, anarchiste et veuf, puis propagandiste aux Etats-Unis et directeur de revue à Paris, enfin écrivain retiré à Orsay, avant de s’installer au Mexique qu’il quittera finalement pour enseigner à Los Angeles et San Diego ? Oui, sûrement, mais habitant d’une Espagne défigurée puis pénitente, souillée par le franquisme et la délation, dont l’âme torturée trouvera asile dans sa très importante production, entre reportages et récits. Requiem pour un paysan espagnol, longtemps son œuvre la plus connue en France, et aujourd’hui rééditée dans la subtile traduction de Jean-Paul Cortada (qui date de 1976), est un récit tout entier livré à un mouvement de balancier, entre l’attente où se consume le curé Mosen Millan à l’heure de célébrer une messe particulière et ses souvenirs de la vie de Paco du Moulin, jeune paysan assassiné par les franquistes, et à qui est dédiée cette messe. Le curé, qui a porté Paco sur les fonts baptismaux, l’a eu comme enfant de chœur et a célébré son mariage est aussi le même homme qui l’a livré, dans l’espoir d’épargner sa vie, aux fascistes venus remettre de l’ordre dans le village. S’agit-il d’expier, ou simplement de se souvenir ? A quel degré bout la délation quand le feu n’épargne personne ? Peut-on s’avancer parmi les hommes sans prendre parti, une main tendue vers le forcené plutôt que levée vers l’hydre fasciste ?

La complexité des sentiments, et des sensations qu’elles déforment ; l’épanchement du trouble intérieur dans les détails de la vie commune ; la danse fragile des dialogues ; le sel des souvenirs auquel fait défaut la chair du présent — Ramon Sender sait doser tout cela avec une parcimonie, une patience et un art de la nuance absolus. Il prend son temps et, ce faisant, nous le restitue dans toute sa fracture, son improbable résurgence. Jamais il ne dénonce, lui qui fait de la délation le moteur complexe des âmes prises en étau. Qui était Paco ? comment est-il devenu ce qu’il fut à l’heure de prendre le maquis ? Comment l’idée des armes s’est-elle insinué en lui, d’abord sous son aube puis entre ses mains, avant la balle fatale qui l’étendit ? Le curé Mosen Millan, qui se sait coupable aux yeux des hommes autant qu’au regard de Dieu, mais qui ne veut pas faire de cette culpabilité le ressort de l’oubli ou de l’apitoiement sur soi, ce curé se sent devenir de plus en plus homme et de moins en moins curé, et c’est dans la pesée prudente de son être peccable qu’il cherche à atteindre la juste réminiscence du défunt.

Diffusant les points de vue au gré des personnages qui font tourner l’immobile manège du village, Ramon Sender condense une vie en une semaine sainte, et un sacrement en une expiation. Le judas est légion, semble répéter les cloches de l’église, et tandis que la Jerronima égrène ses sorts en affable sorcière, que les pauvres peuvent rêver autre chose qu’un destin humide dans les grottes de la région, de jeunes fils de notables n’hésitent pas à rappeler que les terres appartiennent à ceux qui les contemplent de haut.

Requiem en sourdine mais hagiographie d’un martyr, à la fois confession pénitente et œuvre de mémoire, le récit de Sender sait doser les distances avec la minutie d’un chimiste des affects, sans jamais égayer l’attention ni la focaliser sur un point trop sensible. L’expiation, soit – mais pas à n’importe quel prix, et le curé refusera jusqu’au bout l’obole de ceux qui conspirèrent à éliminer Paco, et avec lui l’espoir de la république espagnole.

Les éditions Attila font suivre ce court roman d’un texte inédit, intitulé Le Gué, non moins poignant. Narrant l’histoire de deux sœurs, dont l’une porte un pesant secret qui l’attire et le retient au centre d’un gué où elles vont battre le linge, Le Gué pourrait donner lieu à une analyse deleuzo-guattarienne tant il implique un devenir-animal, une ligne de fuite, un devenir animal, une ritournelle, etc. Le thème de la délation y est repris, mais cette fois-ci le motif de l’aveu, transformé en pur message que la nature brouille à l’envi, l’emporte, et le final offre une des visions de danse macabre les moins macabres qui soient, aux lignes pures, quasi hypnotiques. Une magnifique leçon de géométrie sensible par un écrivain dont on a hâte de lire les autres livres aux éditions Attila, qui nous annoncent déjà un titre, L’Empire d’un homme, œuvre d’exil postérieure à 1940.

Ramon Sender, Requiem pour un paysan espagnol, suivi de Le Gué, traduits respectivement par Jean-Paul Cortada et Jean-Pierre Ressot, accompagné d’illustration d’Anne Careil, éditions Attila, 15 euros

vendredi 5 mars 2010

La reine sanglante


De Ramón Sender, on ne connaît bien souvent que son Requiem pour un paysan espagnol et ses prises de position en faveur du peuple et des anarchistes. Sa vie, aussi, faite de drames et d’exils, d’abord l’Espagne, puis la France, le Mexique et enfin les États-Unis. Et un legs à la postérité d’une soixantaine de romans dont seulement une dizaine sont disponibles en langue française. C’est une belle pépite que réédite donc les éditions Attila en republiant la traduction que fit Emmanuel Roblès en 1955 de El Rey y la reina – Le Roi et la Reine –, parue alors aux éditions du Seuil.

Paru initialement en 1948 au Brésil, Le Roi et la Reine peut être envisagé sous divers angles. On peut bien sûr y lire le récit d’une fin, celle des nobles, sous la pression de la guerre civile (l’action se passe en 1936, à Madrid), la reine blanche qu’est la duchesse se retrouvant assiégée dans son donjon tandis qu’au pied du palais grouillent les « rouges », avec, dans le rôle du passeur amphibie, le jardinier Romulo, dont le désir brouille la conscience politique, l’empêchant de choisir son camp. Mais le roman ressemble également à une étrange partie d’échecs, une partie aux règles perverties : en effet, d’entrée de jeu, le roi est mis en échec (le duc a fui, est peut-être mort…). La reine, elle, n’a plus que quelques cases sur lesquelles se réfugier, à savoir quelques chambres du donjon, la tour devenant ainsi sa dernière protection. Quant à Romulo, il n’est au début qu’un pion, mais l’on sait à quel point aux échecs les pions peuvent jouer un rôle capital, à la fois protecteur, obstacle, adjuvant de la défaite. On trouve également un fou, personnifié ici par le nain Elena, qui, réfugié dans les entrailles du palais, prétend affronter un couple de rats géants. Il y a aussi les deux cavaliers de la Reine, tout d’abord le duc, qu’on croyait mort et qui revient par un passage secret, puis l’amant, Estéban, qualifié de « diable »…

Mais la folie, on s’en rend vite compte, n’est pas le seul apanage du nain/bouffon (bien que fasciste, il est adopté à la fin par les « rouges »…). Car Le Roi et la Reine, ce n’est pas le duc et la duchesse, mais bien le jardinier et la duchesse, car, comme il est dit à l’entrée du roman : « L’homme est le roi. L’illusion de l’homme est la reine. Ensemble ils forment la monarchie qui gouverne le monde. » Phrase sibylline, complexe, dont le roman de Sender s’emploie à déplier et éclairer les arcanes.

La guerre civile a éclaté, le duc a fui, et la duchesse se retrouve consignée par la peur dans le donjon du palais, à l’insu des combattants qui ont réquisitionné les lieux. Seul Romulo, le jardinier, veille sur la sécurité de sa maîtresse, à laquelle il a voué allégeance. Mais cette allégeance est corrompu dès le début du livre par une « mise à nue » capitale : la duchesse sort nue de sa piscine et s’adresse à son jardinier sans la moindre du pudeur, ne le considérant pas comme un homme. Humilié autant qu’excité par la vision du corps nu de la « reine », Romulo se doit désormais de devenir un homme (et non plus seulement une fonction) aux yeux de cette femme. Il ne saurait donc la livrer simplement aux combattants. Le désir l’emporte sur le social, et les deux personnages vont devoir se croiser au mitan de leur non-rapport, le jardinier aspiré dans un devenir-homme et la reine prise dans un devenir-femme. Plus qu’une banale relation maître-esclave, et en cela aussi fin que Marivaux, mais dans le cadre d’un roman étrangement gothique (Walpole n’est pas loin), Ramón Sender nous offre un affrontement sans cesse dédoublé entre des forces qui souffrent d’être contraires. Qu’attend chacun de l’autre ? Qui veut posséder qui ? Qui ne respecte plus quoi ?

La duchesse le dit clairement vers la fin du roman. S’adressant à Romulo, elle exprime le désir suivant : « que tu sois plus fort que toutes les folies qui nous assiègent ». Et le jardinier de finir par lâcher cette inquiétante promesse/menace : « Je vous donnerai la dernière chose que je puisse vous donner ».

Sous la plume fine, précise et patiente de Sender, le récit palpite et respire, à la fois théâtre d’ombres, tragédie en huis clos, roman de chevalerie, logomachie. Pas un seul instant, le duel au minuit ne s’enlise dans une lutte caricaturale entre oppresseur et opprimé. Car ce qui se débat ici, dans les pièces du palais, dans la boue de la cour ou dans les caves, c’est un désir encore informe, informulé, un désir contrarié dans son devenir, rétif aux hiérarchies, assoiffé d’une pureté qui au soleil paraîtrait simple souillure.

Romulo ne désire par la duchesse, ce serait trop simple. Il désire qu’elle voit en lui le désir, le possible roi, l’illusion nécessaire à l’accomplissement d’une nouvelle forme de monarchie, en apparence bâtarde, mais puisant à des racines obscures, inconscientes. Et il sait que son désir peut transformer la reine en femme, c’est-à-dire renverser l’ordre social, pas seulement en une femme que son mari prend à sa guise et que viole son amant, mais en une femme susceptible de réveiller en lui l’homme vaincu par le jardinier. Quant à la duchesse, on s’aperçoit assez vite qu’elle est passé d’une fausse liberté à une fausse incarcération, qu’elle a troqué sa liberté de mouvement contre le mouvement de sa liberté : bien que troublée (elle a conscience de l’obscénité de son acte au sortir de la piscine), elle refuse de laisser pénétrer en elle le membre viril de l’insurrection.

Dès lors, le palais, siège des tensions, émotions et révélations, fonctionne comme l’inconscient, la reine occupant la place en apparence privilégiée du surmoi dans les hauteurs du donjon, le jardinier œuvrant à la façon d’un moi intercesseur, tandis que le ça semble s’être réfugié dans le corps étriqué du nain Elena, lui-même aux prises avec des cauchemars tout en griffes et en crocs. On est loin d’une mécanique, tant Sender fait preuve d’une sensibilité exemplaire dans sa façon de relier par un fil invisible des scènes où la beauté règne à la façon d’un pouls sous la peau des paragraphes.

Lisons ce passage, qui ferait aussi bien les délices de Charlus que de Deleuze :

« Romulo avait passé des heures et des heures à contempler un parterre d’arums. Dans leurs profonds entonnoirs blancs entraient souvent une abeille ou un bourdon. Certains de ces bourdons étaient parfois de grande taille, veloutés, vêtus avec un luxe asiatique et se mouvaient avec une sorte de gravité religieuse. Il avait vu un de ces insectes entrer lentement au sein d’une fleur, comme un roi dans sa chambre. Dès que le bourdon fut au fond Romulo s’aperçut qu’une étamine s’abaissait, lui touchait le dos et le marquait de jaune. Ce comportement de la fleur avait laissé Romulo perplexe. Rien, dans la vie humaine, ne pouvait être comparé en beauté à l’entrée d’un de ces insectes au cœur d’une rone entr’ouverte […]. Cette pénétration, avec les délices mêlées du toucher, de la vue, de l’odorat et de la saveur, devait procurer une sensation inconnue de l’homme, une sensation qu’il pouvait à peine imaginer. […] Si les miliciens ne revenaient jamais et si lui restait là, dans ce domaine et avec la duchesse, il se sentirait aussi comme ces bourdons qui lentement s’enfoncent au cœur d’un magnolia. »

Comme le dit si exactement Sender lui-même : « Mon propos relève plutôt de l’illumination que de la logique. J’essaye de suggérer des plans mystiques […]. »

La puissance suggestive de l’écriture senderienne trouve, grâce aux éditions Attila, un écrin parfait, tant l’ouvrage est d’une fabrication soignée (la maquette est signée Jeanne Witta), la mise en page de temps en autre envahie par les inquiétants dessins d’Anne Careil, qui permettent au surnaturel d’insuffler sa petite musique : ici une pluie de main, là quelque somnambule piégé dans son rêve, et ce dans une tradition ingénieusement héritée de Max Ernst, créant un univers parallèle, saturé de diagonales et nappé d’ombres.

A signaler qu’Attila annonce la parution prochaine d’un nouveau texte de Ramón Sender, El Vado.