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lundi 11 janvier 2016

Radi butine

Ouch. On est le 11 janvier. Oui. Pas le 1. Soit. Donc, le 11. On dirait un bug informatique, je sais, mais passons. On s'est un peu laissé dépasser par les événements (et franchement pas merci ô hernie cervicale de mes deux ((disques)).

Bref, le Clavier Cannibale revient traîner sa fatale carcasse sur les os nouveaux de l'an. Et décrète 2016 l'année de la Blaise (rivière de 85, 5 km qui traverse la Haute-Marne et que je salue ici). Bon, commençons en douceur, et tant pis pour la recette de la frangipane. Aujourd'hui, on vous parle de Radi.

Oh là mon Dieu, de Fabienne Radi, dont on avait déjà prisé le précédent ouvrage, est un petit recueil de quatre textes qui pourrait par conséquent être carré mais ne tourne évidemment pas rond puisque l'auteur aime, plus que tout, passer du coq à l'âne. Bon, passer du coq à l'âne peut paraître fastoche à première vue, mais chez Radi, ça relève du funambulisme, et ça en dit long autant sur le coq que sur l'âne. Ça veut dire, par exemple, passer d'un souvenir de cours de géologie à une installation artistique en transitant par Paul Newman puis Charlton Heston. Ça se fait en douceur, par petits glissements, avec ce naturel bancroche qui sied aux esprits curieux. Car l'intérêt du coq à l'âne, c'est qu'une fois arrivé à la queue de l'âne, on a encore en tête des images de la crête du coq (sans parler du regard bleu de Newman ou de les plis de la toge de Heston).

Prenons un deuxième exemple. Vous connaissez Richard Chamberlain? Il vous fait penser à quoi? Peut-être à une série télé. Aux Oiseaux se cachent pour mourir. Série tirée d'un best-seller. Best-seller écrit par ColleenMcCullough. Ne pas confondre avec Carson McCullers. Ni avec un livre de Romain Gary. Et Colleen, au fait, elle vient d'où? Pourquoi cette histoire d'oiseaux qui préfèrent aller se planquer avant de rendre l'âme? Tout ça exige un petit exercice d'investigation, donc, de voltige, tiens, nous revoilà dans les airs, à tire-d'aile. Evidemment, pour faire passer un fil rouge par des aiguilles invisibles, il faut parfois tricher. Ça s'appelle de la magie. Un truc indispensable quand on écrit. Surtout sur l'art, qui brasse les formes. L'oiseau est une forme. Ergo

Radi aime bien traiter l'info, mais elle sait aussi que l'info la traite, et comme on est pas des vaches, autant y mettre son grain de sel. Il est donc question d'art, ergo… question de formes. Les formes peuvent être légères, volages/volatiles. Il convient donc de les laisser essaimer, enfin, de les aider à essaimer. Radi butine, on vous l'a dit. Ce qui lui permet d'imaginer l'invention du beurre 4000 ans avant hier soir pour mieux nous expliquer ce que c'est que ce bleu curaçao qui n'existe pas, en fait, et en profiter pour se fendre d'une exégèse fantôme du film The Swimmer, où l'on distingue des traces de beurre. Etre pertinent, c'est parfois non seulement chercher midi à quatorze heures, mais trouver que quatorze heures ressemble sacrément à midi, vu d'un certain angle païen. Il y a du rhizome chez Radi. C'est dit.

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Fabienne, Radi, Oh là mon Dieu, cinq histoires traitant de l'art par la bande, éd. art & fiction, coll. SushLarry, 2015, 12 euros





vendredi 20 novembre 2015

Du mal à réaliser : Levé multiplié

Treize ans après sa parution, Œuvres d’Edouard Levé, n’a pu qu’acquérir davantage de pertinence. Décrivant plus de cinq cents « œuvres dont l’auteur a eu l’idée, mais qu’il n’a pas réalisées », il interroge la création, surtout artistique, de point de vue finalement frontal (et humoristique) : créer, est-ce mettre à exécution une idée ? Quand l’art est conceptuel, cela peut sembler aller de soi, mais de façon plus générale ? D’où cette impression que, par un effet d’écho, l’idée de l’œuvre est susceptible de faire œuvre en soi. Cela renvoie bien entendu, en partie, à la dimension programmatique de toute œuvre : au départ, il y a projet, intuition, désir d’expérimentation – donc, pour schématiser, idée. L’intelligence de Levé a été de rendre follement pluriel ce mécanisme, comme si dans la prolifération des œuvres envisagées il avait cherché à atteindre ce paradoxe : l’infinité des possibles se heurte à la vanité de leur réalisation. C’est un des effets joyeusement pervers du livre de Levé : moquer l’impulsion créatrice tout en actant sa puissance.

En fait, ce que décrit souvent Levé, ce sont des « principes organisateurs » – le même objet photographié à intervalles réguliers, ou selon des points de vue différents ; l’aléatoire mis au service de la création ; des équivalences dégagées entre les arts pour établir des traductions possibles entre les formes ; une réduction de l’œuvre à son volume, sa matière, etc. ; une contrainte appliquée à la production d’une série… Quelques exemples :
« 143. Un labyrinthe peint en lait écrémé sur la façade d’un musée est détruit par les intempéries. »
« 245. Des photographies montrent, sans acteurs, des décors de studio pour films pornographiques. »
« 295. Plongé dans l’obscurité d’un placard, un homme couvert de poils rouges regarde par l’entrebâillement de la porte. »
On le voit, le canular côtoie ici le conceptuel, non pour que l’un annule nécessairement l’autre, mais pour insister sur le sens tronqué que dégage une œuvre dès lors qu’elle est extraite d’un contexte, d’une trajectoire, d’un corps. Ce qui manque à ces œuvres décrites, finalement, ce  n’est pas tant le fait qu’elles n’existent pas – d’autant plus que certaines existent désormais… –, mais le fait qu’elles soient orphelines. Orphelines et, qui sait, célibataires, un peu comme cette caméra qui, « lâchée du trentième étage, […] filme sa chute ». — Jusqu'ici, tout va bien…
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Edouard Levé, Œuvres, coll. #formatpoche, P.O.L, 9,50€


lundi 2 mars 2015

Bertina: Visa Fable

Difficile d'arrêter le Temps. On est en 2014 et l'écrivain Arno Bertina se rend à Bangoulap, dans l'ouest du Cameroun, où il est présenté (à moins que ça ne soit le contraire), à Sa Majesté Yonkeu Jean. Le protocole est bon enfant, même si le roi se fait un peu attendre – mais comme l'a dit à l'auteur l'écrivain Eugène Ebodé:
"Vous les Européens vous avez la montre; nous, en Afrique, nous avons le temps."
Bref, Bertina est en visite. Il se rend à la chefferie, y admire quelques œuvres locales – frise, totem, peau, panneau en bois sculpté. Mais le Temps, on l'a dit, ne s'arrête pas. Et nous voilà vingt pages plus loin, en avril 2016. Divers monarques camerounais – des chefs du pays bamiléké – réclament la gratuité du musée du Quai Branly pour leur peuple, puisqu'y sont exposés des œuvres originaires bamilékés. A partir de là, le Temps, qui tourne moins rond qu'une montre, s'emballe. C'est l'escalade, cette histoire de gratuité fait boule de neige, la question de la restitution des œuvres est remise sur le tapis, le tapis agité comme un drapeau, le drapeau claque, la Kultur tremble, etc.
Fidèle à son sens du sérieux vicié, Bertina, en faussaire rusé, déroule en cinquante pages une fable détaillée, décapée, intitulé Des lions comme des danseuses, où la question de l'identité européenne se voit soustraite au jugement des Européens qui n'ont pas assez médité ce proverbe made in Cameroun:
"Ce qui se monnaye n'a que la valeur de l'argent."
Ce court texte est publié dans la nouvelle collection « Fiction(s) d’Europe », collection née d’une rencontre entre les éditions La Contre Allée et la Maison Européenne des Sciences de l’Homme et de la Société (MESHS):
"Désireuses de réfléchir ensemble au devenir de l’Europe, la Contre Allée et la MESHS proposent des récits de fiction et de prospective sur les fondations et refondations européennes. Les trois écrivains sollicités pour l’édition 2015 sont Christos CHRYSSOPOULOS, Gonçalo TAVARES et Arno BERTINA."
Je résume: Un Grec, un Portugais et un Français rentrent dans une contre-allée… Coup de bol, ce n'est pas une blague. Signalons également, toujours d'Arno Bertina, sa pertinente postface au texte de Denis Jampen,  Héros, que viennent de publier les éditions MF, postface dans laquelle Bertina nous rappelle in extremis que "Thanatos enculera toujours Eros". Soit. Je suppose qu'ainsi chacun y trouve son compte.
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Arno Bertina, Des lions comme des danseuses, éd. La Contre Allée, coll. Fictions d'Europe, 6 €
Denis Jampen, Héros, précédé d'un "Avertissement en guise de préface" et suivi d'une postface par Arno Bertina, éd. MF, coll. Inventions, 12 €