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mardi 5 décembre 2017

Des nouvelles d'Albertine

Au cas où vous l'ignoreriez, s'il y a un bien un site de libraire à consulter régulièrement, c'est celui d'Emmanuel Requette, qui pilote la librairie Ptyx à Bruxelles. J'y trouve souvent des pistes (d'achats de livre, d'angles de lecture), et également, comme en ce début décembre, une recension de ma dernière traduction en date, Atelier Albertine, d'Anne Carson (dont la critique, pardon, dont la presse qui parle des livres se contrefiche royalement, par ailleurs, mais passons, c'est un autre débat, qui fort heureusement n'en est même plus un, paix à son âme, je veux dire l'âme du débat, bien sûr).
Voici donc quelques lignes claires et pertinentes sur ce qu'a fait Carson dans ce petit livre consacré au personnage de Proust, et ma foi, ça fait plaisir :

"Anne Carson s’intéresse bien ici à Albertine, le personnage de la Recherche. Le nombre de fois où son nom est cité dans le roman. Le nombre de pages où elle est présente. Son lesbianisme. Son rapport au mensonge. La possibilité que son personnage, par la grâce du procédé de transposition, ait été l’occasion pour l’auteur d’inscrire dans l’oeuvre Alfred Agostinelli, l’amant décédé dans un accident d’avion. Mais aussi, au fur et à mesure même que Anne Carson parait s’approcher au plus près du personnage d’Albertine, et donc du roman de Proust, elle parait également s’en éloigner. Comme si la rigueur pointilliste de son analyse nourrissait quelque chose de tout à fait autre. Comme s’il ne s’agissait in fine, par l’entremise de la lecture scrupuleuse d’un de ses personnages, que de sortir de l’oeuvre, la parasiter. Comme si lire, dans toute l’acception la plus précise du terme, était précisément cela : parasiter. Comme si Albertine devenait la métaphore/métonymie d’une oeuvre, que l’oeuvre devenait la métaphore/métonymie de quelque chose d’autre. On ne sait trop quoi. On sait juste que c’est beau." (Emmanuel Requette)
Il y aurait fort à dire sur cette notion de lecture comme opération de parasitage. Prenez donc quelques copies doubles et une brassée de stylo, et surtout, prenez votre temps: il ne sera jamais perdu si vous écrivez.
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Anne Carson, Atelier Albertine, un personnage de Proust, 2017, Le Seuil, trad. Claro.

jeudi 5 octobre 2017

Albertine parue (Anne Carson & Proust)

Anne Carson est une écrivaine canadienne (anglophone) de tout premier plan. En France, elle est hélas peu connue, et seul un de ses livres avait été traduit (par Claire Malroux) jusqu'ici – Verre, Ironie et Dieu, publié par José Corti. Ses textes – qui font la part belle aux mythes grecs et à leur réécriture – oscillent entre poésie, fiction et essai, et ne cessent d'expérimenter les "irradiations de ce qui pourrait être autour de ce qui est". Son premier texte publié – Eros the Bittersweet – figure dans la liste des 100 meilleurs livres de non-fiction établies par la Modern Library. Un de ses plus beaux livres – Nox – met en miroir un poème élégiaque de Catulle et des souvenirs/documents de Carson sur son frère mort, l'ouvrage se présentant comme un immense dépliant en accordéon, enfermé dans une boîte-mausolée. Je rêvais de traduire Carson et l'occasion m'en a été donnée avec un texte de 2014: The Albertine Workout. Qu'on pourrait traduire, entre autres possibilités, ainsi : Exercices d'Albertine. Ou, comme il a été décidé par l'éditeur français: Atelier Albertine.

C'est un court texte (38 pages dans la version américaine), que j'ai relu récemment alors que je travaillais sur le thème de la folie chez Proust en vue d'un ouvrage intitulé provisoirement Soudain Proust (cf. mon blog, où j'ai mis en lignes quelques extraits). Un soir, je parle du texte de Carson à Bernard Comment, directeur de la collection Fiction & Cie (et grand Proust-addict). Quelques semaines plus tard, un autre soir, B. Comment m'envoie un texto pour me dire qu'il est à New York et que le hasard veut qu'il fête Thanksgiving avec… Anne Carson. Je suis en train de traduire Jérusalem d'Alan Moore, mais vous savez ce que c'est: on résiste à tout sauf à la tentation. Sans que nous ayons convenu quoi que ce soit, je traduis dans la foulée The Albertine Workout et envoie le fichier par mail à l'éditeur, sans commentaire. Plusieurs semaines s'écoulent. Puis, un jour, je reçois… le contrat d'édition pour Atelier Albertine… Aucun proustien digne de ce nom ne pouvait résister à l'attrait du texte de Carson. Le texte paraît aujourd'hui.

En moins de cinquante pages – en cinquante-neuf fragments et seize appendices –, Anne Carson explore la persistance du personnage d'Albertine dans La Recherche. Albertine, son nom, sa fréquence, son mystère, ses désirs, son sommeil, son visage, ses mensonges, sa mort… A la façon d'un peintre, Carson procède par touches, tantôt superficielles tantôt riches en sédiments, non pour tenter d'épuiser la figure d'Albertine, mais plutôt pour en faire tourner les facettes, créant un objet cubiste, parcellaire, dégageant certaines lignes de force (le bluff, la voracité sexuelle, le servage, la myopathie de la capture), convoquant également divers auteurs (Beckett, Barthes, Zénon, Chris Marker, Hitchcock…).  Oscillant entre le factuel et l'analyse, l'allusif et l'interprétation, le détail et la digression, Anne Carson invente une nouvelle forme de critique, où le personnage devient la matrice de perceptions textuelles inédites. Où l'énigme s'entrouvre et se déploie pour s'étoffer sans ployer sous l'exégèse. Précis et pertinent, Atelier Albertine demeure toujours en mouvement. Toujours double. Et nous permet de retrouver le plaisir qui nous manquait une fois qu'on est entré "dans le désert de l'Après-Proust".