jeudi 22 octobre 2015

La persistance des potences: Rohe et Ferrari, auteurs profanes


A fendre le cœur le plus dur est né des noces de la répugnance et de la résistance. Répugnance devant des images : les photos prises par le reporter Gaston Chéreau lors du conflit italo-ottoman en Lybie (1911-1912), qui montrent des gibets, même si, bien sûr, c’est davantage la chose représentée qui répugne que l’acte de la montrer – mais les frontières sont floues, bien entendu, puisque rien n’est montré en dehors d’un(e) geste politique. L’image « n’est que la forme abrégée d’une totalité cachée, l’incarnation d’un plan invisible de quoi elle procède." Résistance face au silence des images : parce que, devant les puissances de l’obscénité  – la guerre mise en scène –, et confronté à cette forme de fascination que cherche à produire la violence, il se peut qu’il faille ne pas détourner les yeux et parler :
« L’horreur qui gouverne le regard doit être profanée par la parole et son prestige détruit. »
C’est donc en « profanateurs » – en auteurs profanes –, qu’Oliver Rohe et Jérôme Ferrari ont décidé d’accompagner ces documents de guerre, qui non seulement nous instruisent sur la puissance de l’image, mais aussi sur les modalités insidieuses de la propagande, et sur notre perception actuelle des guerres exportées.

Des gibets, donc. Car tout « commence » ainsi, par un simulacre de justice censé répondre à la barbarie indigène. Là où l’Arabe a massacré et mutilé (des soldats italiens), le colon va rafler et pendre. Et donner en pâture aux journaux ces photos où la pendaison est montrée moins comme un châtiment que comme un paysage : celui de l’ordre restauré, qui se contemple dans le pur vertige de son arbitraire. Au moins Chérau a-t-il le mérite de photographier de près ces morts sans sépulture, de  figer leur beauté interdite dans une « persistance miraculeuse ». Là où l’Etat a cherché à défigurer, le photographe a réussi à les « affuble[r] de cette parcelle d’humanité dont le gibet les avait dépossédés ». 

Rohe et Ferrari s’interrogent alors sur ce phénomène inédit, né dans la deuxième moitié du XIXème siècle, qui voit le cadavre s’imposer dans la photographie de guerre. Il semble que le heurt, la « déflagration » échappe, du moins au début pour des raisons techniques, à l’objectif, alors que le cadavre, lui, devient vite une proie morale, que l’on peut fixer sur la plaque, et qui, victime ou vaincu, raconte à sa façon le conflit. (Rappelons que les premiers sujets vivants photographiés étaient qualifiés, du fait des temps d’exposition extrêmement longs, de « cadavres préoccupés ».) Mais photographier la guerre, autrefois comme sans doute encore aujourd’hui, ne peut se faire hors cadre politique, hors imaginaire dominant. L’envoyé l’est toujours par quelqu’un.

Ce qui est révélateur, c’est la façon dont l’Occident peut se permettre d’exhiber, via des photos, sa « barbarie militarisée », ses soldats étant présentés de façon inconditionnelle comme les « dépositaires de la civilisation ». Le gibet, par sa verticalité, incarne la (fausse) droiture par opposition aux manœuvres « sournoises », quasi nocturnes dans leur « âme », de l’Autre. Il en découle cette illusion terrible dont se targue l’Occident :
« Aime le plus la vie celui qui dispose de la suprématie technique, celui qui peut se la permettre. »
Voilà pourquoi, dans les photos prises alors par Chérau (et d’autres), tout « concourt en vérité à rendre illisibles les actes de violence lybiens ». Rendre illisible l’autre – après l’avoir identifié, même grossièrement – tel est un des actes fondateurs de l’oppression. Le rendre illisible, qui plus est, en le « montrant », comme pour objectiver une illisibilité qui lui serait consubstantielle. Ce que Rohe et Ferrari synthétisent de façon foudroyante :
« Les indigènes ne recourant pas à la violence : ils sont violents : donc arriérés, donc candidats à la civilisation, donc colonisables, donc violents, donc arriérés. La violence pour eux n’est pas un moyen historiquement déterminé, tendu vers une fin, elle n’est pas une réaction provoquée et circonscrite dans le temps, mais l’émanation de leur nature immuable, la structure de leur personnalité. »
Tour de passe-passe tragique, syllogisme martial. Ne laisser exister autrui que dans le mouvement d’une violence. L’autre doit le rester, hors sépulture, afin que sa mort puisse être montrée sans faire en retour du « justicier » un bourreau.

A fendre le cœur le plus dur, de Rohe et Ferrari, est tenu de bout en bout, et leur phrase, qui évite tout écueil métaphorique ou toute complaisance syntaxique, n’en est pas moins exemplaire par sa rigueur où la pensée – le pensé – le mouvement de la pensée – ne se dilue jamais dans la formulation, mais au contraire l’innerve, l’articule, la précise et l’élance. A la virgule près, la réflexion, dans ces pages, demeure affaire de scansion. Bien que (ou parce que) forgé dans l’effroi, leur livre parvient à force de pertinence et d’intelligence à imposer une prosodie de la dignité.

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Jérôme Ferrari et Oliver Rohe, A fendre le cœur le plus dur, postface de l’historien Pierre Schill, photos de Gaston Chérau, éd. Inculte/Dernière marge, 13,90€

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