lundi 18 novembre 2013

Thomas Bernhard: l'art de la discorde

Pauvre Goethe ! A peine a-t-il découvert l'œuvre de Wittgenstein qu'il lui faut mourir sans avoir pu rencontrer l'auteur du Tractatus, mort lui aussi, quelques jours avant l'impossible rencontre… Hum. Qu'importe si les dates ont été un peu trafiquées, puisque de toute façon Goethe ne rencontrera pas Wittgenstein. Mais il l'attendra, l'espérera – et ce, grâce au talent incomparable de Thomas Bernhard, dont Gallimard publie en un court volume quatre textes, dont Goethe mheurt (en allemand: Goethe schtirbt – mais un "ch" est venu "ampouler"le "stirbt" attendu), qui donne son titre à l'ensemble.
Ces quatre textes courts, qui datent de 1982 (l'année où paraît Béton), permettent, une fois de plus, de se frotter à la grande affaire de Bernhard: le motif de la "brouille". Chez Bernhard, il y a souvent fâcherie, mésentente, rupture, reproche, amertume, départ, bref, installation sous le capot de l'écriture du très efficace moteur de la discorde – or qui dit discorde dit aussi : discordance. Le dissentiment, qui est à Bernhard ce qu'est l'atermoiement à Kafka, permet de moduler indéfiniment la disharmonie. La discorde a besoin d'être entretenue, exposée, rappelée, ravivée : les personnages bernhardiens n'ont de cesse d'interpeller leurs "bourreaux" afin de visiter avec eux les ruines de l'entente ratée. L'autre est toujours coupable et je suis toujours sa victime: ce principe de base, dont Bernhard ne démord jamais, devient vite l'équivalent d'un pacte. J'ai besoin de l'autre pour m'ériger en perpétuelle victime. Je le fuis mais dans ma fuite je ne fais qu'attiser (et magnifier pathétiquement) les raisons de ma fuite – et ma mauvaise foi me préserve tant bien que mal du renversement des rôles.
L'effet inattendu de cette perversion est bien sûr le rire, un rire tranchant et plein de rochers qui crissent:
"L'orage arrivait et c'était ma faute, une avalanche s'est déclenchée et c'était moi, disaient-ils, qui l'avait provoquée. Car le sommet de la montagne était aussi l'endroit où culminait la haine de nos parents contre nous, la haine contre leur progéniture ratée […]."
Ainsi va la vie chez Bernhard: zizanique jusqu'au bout des pensées. Goethe se brouille avec Eckermann; le narrateur de "Montaigne, Un récit" accuse ses parents "de dire le mensonge et la vérité"; celui de "Retrouvailles" se vautre dans la haine de sa famille; et celui de "Parti en fumée" fuit l'Autriche, "le plus laid et le plus ridicule du monde". La discorde fonde le discours. Toutes les lettres de "râler" piaffent déjà dans le verbe "parler".
Il y a, dans "Parti en fumée", un passage hilarant, dans lequel Bernhard décrit un foyer norvégien où trône un piano à queue Bösendorfer
"tellement désaccordé que même la musique la plus galvaudée, par exemple celle de Schubert, devenait intéressante lorsqu'on la jouait dessus; avec leurs pianos désaccordés, les gens de Mosjøen ont réussi, plus ou moins spontanément, à se procurer, me semble-t-il, un aperçu de ce qu'on appelle la musique contemporaine, même si naturellement ils n'ont aucune idée de quoi il s'agit au juste."
C'est, en quelque sorte, ce que fait Thomas Bernhard dans tous ses livres: il accompagne Eris, déesse de la discorde, en jouant des sonates irascibles sur le piano préparé de la langue allemande. Mais vous le saviez tous: Goethe est mort et John Cage autrichien.
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Thomas Bernhard, Goethe mheurt, récits, traduit de l'allemand par Daniel Mirsky, Gallimard, 13, 50 €
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Illustration: © Brian Christensen

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