lundi 24 mars 2014

Le verbe, sa vie, son chant

Conjuguer des chansons? C'est désormais possible grâce à David Poullard et Guillaume Rannou. Il suffisait d'y penser, mais pour cela, bien sûr, il fallait un petit grain. Car franchement, imaginer qu'on puisse décliner Be-Bop-A-Lula (Gene Vincent, 1956) à la troisième personne du pluriel de l'imparfait du subjonctif, ce n'était pas non plus gagné d'avance. Et pourtant, le résultat est là, indéniable, incontestable, rigoureux: qu'ils be-bop-a-lulassent. Si vous ne me croyez pas, allez donc voir vous-même dans le Très précis de conjugaisons ordinaires n°2 des auteurs susmentionnés, opuscule rouge publié par la libraire Le Monte-en-l'air et BBB/Fais-moi de l'art/ Les éditions BBB centre d'art. Vous pourrez même poser des colles à vos proches. Du genre: si je te dis: "Sex ils, elles eussent machiné", de quel temps causè-je? Si on vous répond qu'il s'agit de la troisième personne du pluriel du passé 2è forme du conditionnel de la chanson Sex Machine de James Brown, dites bravo. D'autres chansons peuvent paraître plus ardues à conjuguer, comme 99 Luftballer, pourtant là aussi c'est possible – mais pensez à prononcer neunundneunzig, quand même. Ma préférence, pour des raisons politiques évidentes, va à la deuxième personne du pluriel du futur antérieur du verbe "porcherire", tiré de la chanson Porcherie des Bérurier Noir: "Vous aurez porchéri!".

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Vous aimez la grammaire, je le sens. Dans ce cas, vous risquer d'aimer Poésie du gérondif, de Jean-Pierre Minaudier, à paraître bientôt aux éditions Le Tripode. Sous-titré Vagabondages linguistiques d'un passionné de peuples et de mots, ce livre chante, dixit son auteur, "la poésie et la grammaire". Précisons que Jean-Pierre Minaudier n'est pas linguiste au sens strict – plutôt logophile. Certes, il se débrouille en estonien, mais son truc à lui, c'est la grammaire, ou plutôt les grammaires:
"[…] je collectionne les ouvrages de linguistique – j'en possède à ce jour très exactement 1 163, concernant 864 langues, dont 628 font l'objet d'une description complète. Je les dévore comme d'autres dévorent des romans policiers, comme le rentier balzacien dévorait les cours de la Bourse, comme les jeunes filles du temps jadis dévoraient Lamartine, frénétiquement […]."
Convenons qu'un homme qui se pâme en cherchant des détails sur la grammaire garifuna dans l'ouvrage de Nancie Guzalez: Sojourners of the Carribbean: Ethnogenesis and Ethnohistory of the Garifuna (Presses universitaires de l'Illinois, Urbana-Champaign, 1988, 252 p.) mérite un peu plus que notre attention. On trouvera même dans le livre de Minaudier une phrase en langue arava qui semble assez bien décrire la situation de notre beau pays au lendemain de ce premier tout des municipales: Abbuah sapm ivwel iyanyan saari rakian ti. Phrase qu'on peut traduire ainsi:
"Un sanglier est venu faire des dégâts dans le jardin."
Puissent les langues et leurs jongleurs nous sauver des grosses bêtes puantes qui nous empêchent de cultiver notre jardin…

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 David Poullard et Guillaume Rannou, Très précis de conjugaisons ordinaires n°2, édité par libraire Le Monte-en-l'air et BBB/Fais-moi de l'art/ Les éditions BBB centre d'art, 6 €

 Jean-Pierre Minaudier, Poésie du gérondif, éditions Le Tripode, 14,70€

11 commentaires:

  1. il y eut dans les genre les ouvrages de Jean Louis Fournier (tous chez Payot)
    La grammaire française et impertinente 1992
    L'arithmétique appliquée et impertinente 1993
    Sciences naturelles appliquées impertinentes 2010

    on y fournissait des éléments concrets pour pouvoir lire tranquillement le Figaro (c.a.d. en y comprenant tout ce qui n'y est pas dit)

    ceci dit pour la langue arava testée hier sur mon bulletin de vote, on m'a fait comprendre que seul le Malaya Tamil était reconnu et non le Burma Tamil que j'avais utilisé.
    je me suis alors rabattu sur mon appli -traduc et cela a donné

    Bavas a ca ma sarpata a parda
    Ma la macha ma la macha
    Bavas a ca ma sarpata a parda
    Ma la macha a ravana

    je n'ai donc pas pu voteter en famille (nous votétons)

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  2. Oui, mais dans le jardin, les roses étaient sacrément décloses.... J'ai bien peur que les massifs ne soient foutus.

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  3. On trouve, dans le "dictionnaire de la montagne" de Sylvain Jouty et Hubert Odier (éd. Omnibus) le terme TAUMATATAWHAKATANGIHANGAKOAUAUOTAMATEAPOKAIWHENUAKITANATAHU qui est une colline de 350 m de haut en Nouvelle-Zélande et qui signifie approximativement: " Là ou Tamatea, l'homme aux gros genoux qui a glissé, escaladé et avalé des montagnes, connu sous le nom de Voyageur, a joué de la flûte pour sa bien-aimée". Je serai curieux de lire Proust dans cette langue (que, j'avoue, je maîtrise assez mal. Popeye

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  4. pour le lecteur (anonyme) montagnard
    mieux que le TAUMATATAWHAKATANGIHANGAKOAUAUOTAMATEAPOKAIWHENUAKITANATAHU
    il lui faudrait lire (les autre personnes aussi)
    A l'assaut du Khili-Khili de W.E. Bowman (ed. Rivages)
    récit poignant d'une ascension (13 300,50 m) avec un camp de base à 12 700 et un camp suivant a 13 000 m par sept montagnards (anglais) aguerris.

    "Quand vous vous balancez désespérément au bout d'une corde de trente mètres, il est important de savoir que l'homme qui se trouve à l'autre bout est un ami."

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    1. Tiens, c'est curieux, pour moi le plus haut sommet de la planète culminait aux environs de 8848 m... alors une ascension de 13300,50 m avec camp de base à 12700 m et 13000 m, ça doit forcément avoir eu lieu sur Mars, ou sur une planète encore plus exotique !

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    2. extrait du 1 § de la page 43 (ed Rivages ISBN 978-2-7436-2150-6)
      "un mois plus tard, nous nous trouvions au sommet de Voïajenkar, en face du massif du Khili-Khili, la dernière citadelle de la nature à avoir résisté jusqu'alors à l'esprit de conquête de l'homme."

      3§ même page 43
      "le Khili-Khili fut découvert par des aviateurs alliés durant la guerre. Leurs rapports évaluaient l'altitude du sommet entre 10 000 et 17 000 mètres. En 1947, une expédition de reconnaissance se rendit dans l'Himalaya sous la conduite de Totter, avec pour mission de repérer l'emplacement exact de la montagne, de mesurer son altitude et d'étudier les voies possibles d'accès au sommet."
      (suite p.44)
      "Le massif du Khili-Khili a la forme d'un M inversé. Le sommet comprend deux pics : le Khili-Khili proprement dit, et le Guili-Guili, qui se trouve un peu à l'ouest du véritable sommet."

      Et ainsi de suite pour la description géographique (et sa conquête).
      Le même texte (ce ne sont donc pas des coquilles) - du même traducteur (Jean Rosenthal)- est paru chez Robert Laffont en 1956 (Num d'éditeur 823)
      S'y ajoutent :
      un avant propos de Sir Hugeley Havering, A.I.S.C., M.P.L.
      une introduction de O. Totter
      je dois reconnaître que l'ascension (de haut niveau) nous permet encore de poser le pied là où la main de l'homme va rarement le dimanche après midi.

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  5. Bon, apparemment c'est réédité aux éditions Rivages, je vais le commander chez ma libraire préférée, ça me changera du Mont Analogue...

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  6. L'ascension du Khili-Khili m'a évidemment fait hurler de rire. A ce livre, il faudrait ajouter "Le Mont Analogue" de René Daumal (malheureusement inachevé mais dont la revue "Passages", aujourd'hui disparue avait demandé à certains auteurs - dont je fis partie - de la terminer et quelques autres chefs-d'oeuvre de littérature espiègle parus aux Editions Guérin (Chamonix) L'excellent Pottard, par exemple.

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  7. Le khili-khili m'a évidemment fait hurler de rire. Il en va de même pour "Le mont Analogue" de René Daumal (malheureusement inachevé) et combien d'autres, aussi délirants les uns que les autres (je pense aux livres de Dominique Pottard parus aux éditions Guérin de Chamonix). J'avoue être un peu plus sceptique quant à la littérature (non aux "exploits") des Rebuffat, Desmaison, Terray et autres grandes figures de la montagne.

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  8. Je ne dirai qu'un mot :
    "Gavagai !"

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  9. Re : Je ne dirai qu'un mot :

    "Gavagai !"

    (Note de bas de page)

    "Gavagai !" ou "Gavagaï" (transcription variable)

    Personne n'a jamais su exactement ce que signifiait "Gavagaï".

    En voyant sortir un lièvre ou un lapin, des hommes (des "sauvages" observés en contexte de découverte coloniale...), parlant une langue inconnue devant des "savants" occidentaux venus les observer et les décrire (linguistes ou ethnologues, anthropologues ?) s'écrièrent "Gavagaï".
    Les scientifiques pensèrent qu'e cela signifiait "Lapin" ou "Lièvre" ou "Tue-le" ou "Là !" ou tout autre chose.
    C'est devenu un jeu, notamment d'anciens linguistes passés à la littérature par l'interprétation pragmatique des textes, que d'inventer ce que cela pourrait bien vouloir dire.

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