dimanche 6 mars 2011

Moo Pak, dit Jack


Avant toutes choses, ne lisez pas le quatrième de couverture de ce roman. Il vous induirait en erreur dans la mesure où, vous disant la vérité, il émousserait votre lecture, lui ôterait le tranchant certain et indispensable que peut être, à l'aune d'une lecture, la naïveté consentie du lecteur. Pour entrer dans Moo Pak, pour arpenter ses allées et ses venues, il suffit d'ouvrir le livre et c'est parti, car ici aucun alinéa ne viendra vous sauver d'un effet de lecture envoûtant, il vous sera impossible de décrocher, quel que soit votre agacement, vos réserves, votre envie de respirer en dehors de ce souffle patient et entêté.
Moo Pak est un monologue, ou plutôt une série de monologues, délivrés entre 1977 et 1990 par un personnage-écrivain répondant au nom de Jack Toledano, alors qu'il se promenait dans Londres, surtout dans ses jardins et le long de ses berges, avec un ami, Damien Anderson. Monologue? Oui, même s'il s'agit de conversations, mais Damien parle-t-il? intervient-il? on ne le saura pas, seule a été préservée la partie Toledano, qui pourtant est un grand apologue de la conversation. Toledano est aussi écrivain, et vers la moitié du livre il va dévoiler à son interlocuteur la structure et la teneur d'un roman étonnant, monstre postmoderne dont les progrès sont pour le moins mystérieux.
Mais avant d'aborder ce projet ambitieux, Jack parle. Du présent, du passé, de la modernité, de la morale, des grands écrivains, de Dante, Proust, Beckett, de la jeunesse, des jardins anglais, des singes savants, des cryptographes, de sa famille, de l'Angleterre — il disserte, débat, pèse et soupèse, tantôt crépusculaire, tantôt exalté (mais pas trop: on n'est pas loin de la Tamise)…
On est emporté dans ce flux sans retenue, à la fois hypnotisé et charmé (une langue fluide, classique, merveilleusement rendue par le traducteur Bernard Hoepffner), agacé, ennuyé (Jack est un peu réac, quand même, et n'a pas peur des lieux communs, même élégamment articulés). Car bien sûr tout est piégé ici. Comment? Ah c'est une question complexe. Disons que ce "monologue extérieur" charrie de très nombreuses choses, des myriades de points de vue, tous indexés à l'aune d'une exigence morale et littéraire avec pour saints patrons Swift et Dante, et quelques autres. Patient dévidage d'une pelote de réflexions qui font la matière-pensée d'un écrivain et auquel il se livre, dans l'esprit amical et salutaire d'une éventuelle maïeutique, en tout cas digne des plus remarquables exercices péripatéticiens.
Donc, on suit le courant, on opine, on adhère, on doute, on n'aimerait parfois s'opposer mais ce n'est ni l'heure ni le lieu, la conversation se poursuit, les pas succèdent au pas, où va-t-on? Le lecteur verra bien.
Fascination d'une pensée à l'œuvre dans la matérialité du langage, où chaque sujet chasse l'autre, avant de revenir; hommage rendu aux écrivains morts au champ d'honneur de leur œuvre; labyrinthe piégé menant à la salle des machines? L'auteur, Gabriel Josipovici, dont on avait apprécié le très beau Everything passes (2006 – non traduit), ainsi que le très malin Goldberg: Variations, a travaillé la projection et la représentation de son double possible à l'aide d'un prisme plus que parfait, qui fait que la seule distorsion reste au final le lecteur lui-même. Il semble également avoir réglé ses comptes avec le fantasme des magnum opus de l'après-Pynchon, et l'on ne peut s'empêcher de placer sa démarche dans le droit fil (droit? hum, le fil tordu, devrait-on dire) d'un Gordon Lish.
L'érudition et la nostalgie sont les deux clés de ce livre qui, bien que se trompant peut-être de cible, n'en reste pas moins fascinant, comme si l'on était au chevet d'un des derniers diseurs d'aventures impossibles.
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Gabriel Josipovici, Mook Pak, traduit de l'anglais par Bernard Hoepffner, éditions Quidam, 20 euros
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Extrait:

Lorsque Borges était très vieux, il est venu à Londres, me dit-il alors qu'un jour nous nous promenions dans Kew Gardens, au printemps dernier, et il a répondu aux questions du public de l'ICA. Les questions devaient être rédigées et soumises à l'avance de telle sorte qu'elles puissent être lues à Borges et qu'il puisse décider quelles étaient celles auxquelles il voulait répondre. Une des questions était pourquoi il n'écrivait jamais sur les femmes et si c'était parce qu'il ne pensait jamais à elles. Au contraire, a répondu Borges, il pensait tout le temps aux femmes, en fait il écrivait, dit-il, afin de s'empêcher de penser à elles. C'est pour cela qu'un crayon ou un traitement de texte ne sert à rien, me dit Jack Toledano ce jour-là à Hampstead Heath, avec un stylo ou un crayon on ne peut échapper à soi-même et à ses fantasmes et pourquoi donc écrit-on sinon pour échapper à la prison du moi et à ses banalités ? Les crayons sont pour les romanciers de l'époque victorienne, dit-il, et les traitements de texte sont pour les postmodernistes espiègles. Mais quoi que je sois, je suis certainement un moderniste, je ne suis ni un victorien sentimental qui déverse ses fantasmes en les emballant dans des intrigues absurdes et mélodramatiques, ni un postmoderniste sentimental et cynique qui tente de donner l'impression qu'il n'a pas de sentiments mais désire seulement jouer avec toutes les traditions, impressionner ses pairs, satisfaire le nabab d'éditeur qui lui a octroyé une avance ridicule et qui veut vraiment beaucoup faire toutes ces choses mais qui veut aussi évidemment écrire un livre grâce auquel le monde entier l'aimera et le couronnera de laurier.

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