FestivAlvignon 1 : Maldoror, de Julien Gosselin


Vendredi, c’était la générale de Maldoror, mis en scène par Julien Gosselin. Maldoror : un nom qui, ici, est l’arbre qui cache une forêt ayant pour nom Bolaño. Ou plutôt qui en est la serrure, la porte d’entrée, celui qui chante le Mal servant d’ombre portée à l’œuvre de l’écrivain chilien. Alors, arbre, serrure, porte, ombre ? Disons exergue. Car, hormis l’incipit des Chants de Maldoror projeté sur grand écran en préliminaire, l’œuvre de Lautréamont est quasiment absente du spectacle. Mais quelque chose, pour Gosselin, relie leurs travaux, c’est certain. Une certaine idée de la cruauté ? Sans doute. Cela dit, Baudelaire aurait été tout aussi pertinent, à sa manière.

Le fait est qu’on est très vite plongé dans le Bolaño de La littérature nazie en Amérique, à travers une suite impressionnante de tableaux, toutes sortes d’interrogatoires/interviews permettant au metteur en scène de rendre vive, palpable, même quand elle se dissimule, la persistance de l’idéologie nazie après la Seconde Guerre mondiale. Jouant sur les tensions, les dénis, les dérobades, la mécanique Bolaño s’approche au plus près de l’esprit du Mal, l’obligeant à ricaner dans la nuit. La mise en scène procède par à-coups, les différents protagonistes s’interpolant en une valse noire, dessinant un paysage mortifère qui prépare, passée cette fiction tressée par Bolaño, à la deuxième partie, centrée sur le Chili de Pinochet, et le vortex de terreur dont le centre est le coup d’État. S’instaure alors un dispositif qui invite de plus en plus le public, lequel, convié à venir se servir à un bar faisant partie du décor, va pouvoir, déambuler devant des fenêtres, lesquelles donnent sur la nouvelle histoire, celle présente dans Étoile distante. L’atmosphère de ces journées sombres, dominées par la résistance poétique d’une part et l’orchestration des disparitions, est rendue dans toute sa pétulance, énergie, nervosité, rire et tremblement se chevauchant sans cesse, nous préparant à une troisième partie, centrée essentiellement sur un personnage-janus, Carlos Wieder, à la fois poète en puissance et assassin à la solde du régime.

Étrange parti pris, donc, qui, tel un sablier n’ayant qu’une partie supérieure, réduit l’ampleur de l’acte 1 (la persistance du mal, l’arborescence de la parole nazie), après être passé par le goulet d’étranglement du drame chilien, à une étrange enquête policière, où l’on voit un Bolaño malade sommé d’aider un homme de paille à débusquer le fameux Wieder. L’omniprésence des écrans, censée exacerber l’action et rendre plus immédiats les protagonistes, rabat alors le drame en une sorte d’épisode à la Columbo (cf. les tics langagiers et corporels de l’homme de paille mandaté…). La suite et fin du spectacle, elle aussi, aplatit et/ou égare le propos, en particulier avec une analyse du poème de Mallarmé "Brise Marine", tirée du Gaucho insupportable, qui semble, telle que déclamée sur scène, soudain scolaire et maladroite.

Mais en dépit de ces réserves et critiques, Gosselin prouve largement qu’il recherche un art total autant que diffracté et tente de réinventer un certain théâtre de la cruauté (mais où la cruauté est motif et non méthode) et sait emporter le public dans les labyrinthes de l’œuvre de Bolaño, qui, par la puissance de sa « naïveté » (la poésie comme seule ennemie du Mal), trouve ici une de ses cartographies les plus impressionnantes. Etait-il nécessaire, pour continuer le travail de Gosselin sur Bolaño, d'invoquer Lautréamont, dont l'œuvre, même si elle prend le Mal comme, axe, me semble à mille lieux des objectifs de l'écrivain chilien? Chacun se fera une idée, mais ne sera pas moins conquis.

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