Festival d'Avignon (2) Uma Luz Cordial, de Carolina Bianchi

 


D'emblée, on est prévenus: ceci n'est pas du théâtre, mais des "traces" d'un travail. Bon, on est quand même à l'Opéra d'Avignon et la mise en scène, les éléments du décors et l'amplitude des textes laissent entrevoir une certaine volonté de faire œuvre. De quoi s'agit-il, là, sur scène, sous nos yeux et dans nos oreilles: d'une sorte d'anthologie de voix, des voix de femmes écrivaines:  Hilda Hist, Emily Dickinson, mais aussi Alejandra Pizarnik, et d'autres. Pour leur donner impact et plénitude, la lecture de leurs textes s'accompagnent de musiques lancinantes tandis que sur la scène, en retrait, plus ou moins dans l'ombre, une dizaine d'acteurs nus miment toutes sortes d'accouplements expressifs, en hommage, suppose-t-on, au divin Marquis. Evidemment, on se pose des questions, beaucoup de questions au cours de ce spectacle dont on nous a avertis qu'il était déconseillé aux moins de 18 ans et qu'il pouvait heurter la sensibilité du public. Sa sensibilité mais aussi sa perception des intentions. Car je ne suis pas sûr qu'un poème de Pizarnik ait besoin du "Naturträne" de Nina Hagen à fond et d'une vibrante partouze en fond pour nous parvenir dans toute sa beauté. Y a-t-il volonté de contraste, espoir de sublimation, possibilité de heurt? Les lectures musicales ayant le vent en poupe, on se méfie. L'intensité appelle l'intensité, paraît-il.

Côté sensibilité, certes, Bianchi s'entaille la main et étale son sang sur une feuille de papier, preuve indéniable qu'elle donne d'elle-même, indice aussi qu'il s'agit d'une performance. Certes, on nous assène pendant un temps extra long un extrait d'un texte de Hilst où il est question d'une fillette de huit ans qui se prostitue. Certes, les décors sont manipulés par des êtres humains à poil (ouf, c'est la canicule). Certes, une actrice s'enfonce une fraise dans le vagin face au public, et l'on devine qu'il s'agit de transgression plus que d'un goûter. Comme l'écrivait Dickinson: "Le soleil n'était qu'une lampe". Et ici, force est de constater que la mise en scène n'est bien souvent qu'une intention. 

À force d'assener des textes, même en étalant un magnifique drap rouge grand comme la scène, l'effet anthologique rate souvent sa cible. Et en guise de climax, au sein de cette orgie rubiconde, on a droit, comme dans "Maldoror", à une explication de texte ! Oui, voilà qu'on nous analyse, comme si on était retourné sur les bancs de l'école, un poème de Dickinson, écrit sur un tableau, vers par vers. "My Life Has Stood – A Loaded Gun", un des plus connus, bien sûr — Gosselin a choisi, lui, "Brise Marine"… 

L'ennui avec l'art qui fricote avec la pédagogie, c'est que cette dernière l'emporte souvent sur l'art et troque l'indispensable perplexité pour une pénible mastication mentale. Surtout si on prime on a droit à une séance diapo, afin de nous faire défiler les bobines des grands brûlés de la littérature, dans un fourre-tout assez complaisant: Bolaño (bis!), Sexton, Plath, Pizarnik, Duras, et une dizaine d'autres. On est presque étonnés de ne pas voir Louise Labé.

Dommage, car la force des textes et certains dispositifs scéniques parviennent, par éclairs, à nous enfoncer dans une noirceur qu'on sait créatrice. Mais discourir sur la poésie avec un P grand comme une règle de maître d'école fatigue à la longue. Bref: déconseillé aux plus de dix-huit ans.

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https://festival-avignon.com/en/edition-2026/programme/uma-luz-cordial-354929

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