FestivAlvignon (6): Le Deuil sied à Electre, par Gwenaël Morin
La tragédie des Atrides avait trouvé, avec Eugene O'Neill, un dramaturge aguerri, capable à la fois de relancer la donne de l'amour-haine telle qu'imaginée par Eschyle en la situant dans l'Amérique de 1865, derrière lequel, en palimpseste, se devinait une Amérique plus contemporaine de l'écrivain, celle des années 1930 – une trilogie à trois niveaux, chargée d'affects aussi mythiques que violents. Avec Gwenaël Morin, cette transposition de l'Orestie trouve son expression la plus brute et la plus électrisante, grâce à ce dépouillement scénique dont le metteur en scène a le secret: pas de décors, hormis quelques chaises et tables de jardins; pas de costumes d'époque, juste le jardin nu et ombragé du Jardin de la rue de Mons, à la Maison Jean Vilar. La pièce à l'os? L'expression est inadéquate, tant les personnages d'O'Neill sont ici incarnés, devenus eux-mêmes les décors psychiques de leur drame.
Pendant trois heures trente, six acteurs inspirés nous transportent dans le maelstrom de haine et d'amour qui agite, dévore et détruit la famille Mannon. Bien sûr, le texte d'O'Neill est une merveille de nuances, mais aussi de brutalité, les insinuations et les accusations secouant les personnages en une valse fatale, où chaque mot piège et condamne. Mais il fallait des comédien.nes d'une rare intensité et d'une impressionnante subtilité pour non seulement rendre justice à cette trilogie mais également la tenir à bout de voix en l'absence de tout décor. On a pu voir alors une fabuleuse Virginie Colemyn (dans le rôle de Clytemnestre) livrer une interprétation aussi riche que troublante, enchaînant, voire imbriquant les registres avec autant d'intelligence que de finesse, à la fois mère, épouse et maîtresse, brisée et sauvage, menacée et menaçante, rongée par des conflits ne pouvant aboutir qu'à la déflagration. Une dimension mythique et tragique, fondue dans un parfait alliage de force et de faiblesse qui fait de son rôle une traversée épique des sentiments. Face à elle, jouant tour à tour son époux, son fils et son amant, Fabien Aissa Busetta, parvient à passer d'une incarnation à l'autre, en faisant transfuser les ressemblances qui unisssent ces trois membres d'une famille qu'on devine déjà fantômes. Lui aussi parvient à inscrire la fêlure dans la force (le père), la folie dans la naïveté (le fils), le ressentiment dans la passion (l'amant). Tantôt raide, tantôt onduleux, tantôt tordu, il ne cesse de se fracasser, au cours de sa transmigration, contre une Christine Mannon avide de lumière mais interdite d'essor par sa fille, interprétée avec une insatiable nervosité par Barbara Jung (Liviana/Electre).
Occupant l'espace aux contours flous de la scène/jardin, avançant et reculant face à nous tels des récitants sommés d'être tout sauf passifs, tombant et se relevant de leurs propres dépouilles, dispensant une énergie de soleil noir, Virginie Colemyn et Fabien Aissa Busetta – autours desquel.le tournent et se fracassent les autres protagonistes – dans une danse inouïe, vertigineuse, où la volupté, le ressentiment, la peur et la cruauté ne cessent de tester leurs limites. L'un comme l'autre portent leurs pulsions à un degré volcanique, tout en sachant, par éclairs, évoluer dans des eaux faussement quiètes. O'Neill se retourne dans sa tombe, mais pour mieux voir, entendre – et applaudir.
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https://festival-avignon.com/en/edition-2026/programme/le-deuil-sied-a-electre-355076


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