mardi 7 mai 2013

Les sans-logos de Bailly


Le parti pris des animaux de Jean-Christophe Bailly rassemble des textes d’interventions faites entre 2003 et 2011. Dans ces textes, Bailly s’interroge non sur le concept d’animalité – qui est davantage la bête fantasmée en l’homme inquiet de sa déshumanisation – mais sur ce qui constitue le surgissement de l’animal, ce « voyage immobile » qu’est la bête. Réflexion philosophique et poétique – l’un ne saurait aller sans l’autre, tant c’est par la pensée-langue que Bailly s’efforce de cerner la dimension des « sans-logos »  – qui, de texte en texte, parvient à approcher, à dire ce qui constitue non pas juste l’altérité de l’animal, mais sa « puissance de manifestation » qui est sidérante.
Bailly se préoccupe donc d’espace (« la marelle spatiale » qu’occupent les vervets), mais aussi d’invisibilité (se cacher et surgir, deux modalités du vivant qu’incarne la bête), s’attardant sur la notion d’Umwelt, qui serait, selon Von Uexküll, « ce que l’animal retient du territoire ». Il traque la présence de la pensée jusque dans le vol, le bond, s’interroge sur l’inéluctable soustraction à laquelle est réduit le vivant dès lors qu’on le soulage d’une pierre. Il essaie de penser le regard de l’animal ajointé à celui de l’homme, médite sur le sommeil des bêtes, où se lirait l’indice d’une « communauté du périssable ».
Dans « Les animaux conjuguent les verbes en silence », un des textes le plus passionnant du recueil (qui l’est à maints égards), il réactive l’hypothèse de Herder, selon laquelle les verbes seraient apparus les premiers, avant « l’arme du nom », qui ne nous permet pas d’appréhender l’action par laquelle se définit et se diversifie le vivant, et dans le vivant, en premier chef, la bête.
Bien que composite, Le parti pris des animaux, par le faisceau des concepts qu’il tisse et la tension de son phrasé, réussit le miracle de nous aider à « penser le monde animal comme la totalité non liée de ces différences » et surtout tente de retrouver l’émerveillement qu’est la rencontre, en la bête, du vivant – « le vivant comme tel, c’est-à-dire sans médiation ni protocole d’aucune sorte ». Un livre, en somme, attaché à explorer la forme et ses surgissements, puisque, selon Bailly, « la forme, toute forme, est un rêve du monde qui se pense en se faisant », et que de cette pensée-forme les animaux seraient les « estafettes ».
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Jean-Christophe Bailly, Le parti pris des animaux, éd. Christian Bourgois

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