vendredi 4 décembre 2015

Vie et mort du coussin


Vie et mort du coussin


Sous la tête grasse, pesante : sa boursouflure — qu’on imagine peuplée d’innombrables lombrics, tous engendrés par la crasse d’autrui, d’où cette impression qu’un instant de répit accouchera d’une éternité de purulence. Qui peut croire qu’en tapant du plat bête de la main une matière molle, sa texture couarde, on peut lui redonner vie et amplitude, dignité et confort ? Depuis longtemps tu as renoncé à voir en cette dalle hypocritement moelleuse le réhausseur de tes basses pensées, et pourtant c’est à lui – au coussin qui est de jour comme à l’oreiller qui est de nuit – que tu confies la lente et invisible dévoration de ce qui se passe derrière ta tête. Allons, repose-toi, laisse aller à sa guise le sang dans tes membres rompus par l’agitation ou l’inaction – causes différentes, effets semblables : entends le chant de la gangrène ! –, ferme ces yeux qui ne savent plus voir que le contour décalé des choses, oublie ce qui t’attend et imite quelques minutes ce mort dont tu as usurpé la vie. La chaleur de l’inanimé – née dans des entrailles de plumes, dans ce nid ennemi – va se diffusant à travers la taie niaise et rêche, puis gagne ta nuque qu’elle abrutit, mouille tes cheveux en algues et s’attaque alors à la peau inconnue, la peau imparfaitement tendue sur ton crâne. Un échange de fluides se produit, doit nécessairement se produire puisqu’au sortir de la sieste, ta tête est devenu, quoi ? coussin confus, et le coussin, quoi encore ? crâne écrasé.

— Extrait de La nature des choses (à paraître)

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