mardi 17 novembre 2015

Peigné entre les lignes

Du fait des massacres survenus récemment à Paris, et suite à l'état d'urgence décrété dans tout le pays, le Clavier Cannibale ne voit aucune raison de cesser ses activités. Corollaire: La littérature n'est pas menacée: la littérature est une menace.

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Entre les lignes : cette expression, Geneviève Peigné, l’auteure de L’interlocutrice, l’a posée un jour à sa mère, mais elle ne pouvait se douter qu’elle en aurait un jour une explication éclatée, improbable — « vibratoire ». C’est pourtant ce qui s’est produit le jour où, passant en revue les affaires de sa mère, décédée après plusieurs années sous le joug cruel d’un Alzheimer, elle s’aperçoit que les livres que lisait sa mère, des romans policiers parus aux éditions du Masque – 23 au total, même s’il y en eu plus – portent en eux, entre leurs lignes, des notations manuscrites. Odette – la mère de l’auteur – sentant la mémoire et le langage lui échapper, se servait de ces récits populaires pour laisser des traces, recourant aux mots des autres, qu’elle commente, souligne, auxquels elle répond aussi, afin de continuer à exister autrement, d’insister en secret.
L’interlocutrice est d’abord le livre d’improbables retrouvailles,  celles,  posthumes, entre la fille et la mère à travers le legs de tiers livres :
« La fille est transportée de joie. Elle va la retrouver – Odette. La comprendre. Elle va vivre avec elle de ce corps nourricier qui est celui de la lecture. C’est le legs. La découverte laissée à votre intention au fond d’un coffre. Comme dans les contes de fées. Certes de quoi exulter. »
Bien sûr, le legs est douleur, même s’il demeure présence. Et il y a toujours le risque d’enfermer la personne disparue dans « le miroir des livres ». Mais les mots laissés par Odette ne font pas que signaler, faiblement, la persistance d’une conscience amoindrie, tordue, ils fondent aussi, malgré eux (?), une poétique dont sa fille doit rendre compte et  laquelle, par ce livre, elle rend justice. Et si la lecture mêlée des textes d’Exbrayat, Agatha Christie où s’interpose la voix d’Odette, révèle un « tel charroi de peines », on y sent physiquement, aussi, la force d’une femme cherchant, en secret, à dialoguer avec le langage, profitant in extremis du « tourniquet des significations, des intuitions, des presciences », ainsi que l’exprime admirablement Geneviève Peigné, qui finit par dire ceci à propos des mots qu’écrit sa mère : « C’est calciné et clair. »

Et l’auteure finalement de redoubler le geste maternel en s’immisçant à son tour dans les pages commentées, afin d’ajouter épaisseur et empathie à cette tresse interrompue. Parlant des livres retrouvés, Geneviève Peigné dit « les livres écrits par Odette ». D’une certaine façon, celle-ci continue d’écrire dans les livres cette fois-ci de sa fille, non par le sec artifice de la citation mais sous l’emprise d’un flux plus puissant, et dont seule la lecture – en tant que dialogue décalé – peut rendre compte.
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Geneviève Peigné, L’interlocutrice, Le Nouvel Attila, 16 €

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