L'arbre et la forêt: anatomie d'un on

 


Nous aussi, le nouveau roman – le troisième – d'Anne Godard n'avance pas masqué: son titre, de façon si claire qu'on pourrait par ailleurs se laisser aveugler par son évidence, nous dit deux au moins deux choses: tout d'abord que le narrateur sera multiple, que son nom est légion. Bien sûr, autre chose apparaît en filigrane de ce titre – le célèbre "tu quoque" –, indiquant ainsi, peut-être, la possibilité d'un crime, l'éventualité d'une trahison, et cela au sein d'une même famille. Mais ne plaçons pas trop vite le couteau dans la main, et entrons dans ce livre-maison, ce livre-famille, cette maison-famille où vit, non pas un "nous", mais son ombre portée, un "on":

"On est parisiens, on vit dans un immeuble haussmannien, fer forgé sur façades blanches, toits en zinc, porte cochère, escaliers, tapis rouge, barres de laiton doré, parquets, moulures, miroirs, cheminées en marbre. Tout y est, rien ne manque […]."

Le "on" qui parle ici est, dans un premier temps, comme le trou d'une serrure nous permettant de voir d'accéder à un microcosme. On dira qu'il est indifférencié. Neutre? Pas sûr. En sa qualité de serrure, il pourrait opérer à la façon d'un de ces trous pratiqués dans une chambre noire par lequel entre la lumière – sauf qu'ici ce n'est pas le monde extérieur qui pénètre dans la boîte, juste le récit. Ce "on" désigne un ensemble à la flou et précis – flou car il regroupe les divers membres d'une vaste famille sans que leur soient assignés des noms, précis parce qu'il désigne un ensemble relativement fermé (frères, sœurs, parents, aïeuls, cousins). On l'aura compris: le on de Nous aussi est l'arbre qui cache la forêt. L'arbre généalogique, bien sûr, qui, à lui seul, incarne la forêt.

Bien sûr, et on le voit dès le premier chapitre, le "on" dont il est question est aussi un "on" de classe, un "on" social, presque un "on de majesté" tant il désigne un monde imbu de ses privilèges. Mais, on le verra plus tard à la lecture, c'est avant tout un on familial, et les secrets qu'il abrite ne sont pas uniquement ceux d'une caste. Faut-il dire ici quels sont ces secrets? Est-il nécessaire de nommer ce qui, dans plus d'une famille, fait qu'un fruit, toujours, pourrit au soleil noir du non-dit?

Lentement, par courts chapitres comme autant de portes poussées (et de volets, aussi, refermés), le récit change la perception de ce "on" qui à défaut d'être omniscient, aimerait être omnipotent mais demeure soumis aux lois du groupe. Deux lieux captent la narration, l'immeuble parisien et la vaste demeure de campagne, deux pôles qui chacun à leur façon fonctionnent par attraction et répulsion. Lieux de mémoire mais aussi d'oubli. Détournant une expression pour le moins étrange, on pourrait parler de "lieux d'aisance" devenant peu à peu centres de malaise. Quelque chose ne passe pas, quelque chose coince. Le "on" est un nœud, un nous-nœud qui étrangle patiemment.

Roman d'une bourgeoisie appelée à déchéance mais veillant jalousement à la reproduction de ses élites, Nous aussi, s'il est éminemment politique, ne se cantonne pas dans la critique sociale, loin de là: c'est un aussi un roman de formation, ou plutôt de déformation, où l'arbre, à force de cacher la forêt, devient la forêt, et se fissure sous l'impossibilité de cette transformation. C'est aussi un roman de l'enfance nue, bien trop nue, où les corps, vécus et conçus comme les parties d'un tout, finissent par former un organisme malade. De la demeure ancestrale au bocal aux agités, il n'y a qu'un pas, ou plutôt un faux pas. Car le climat pour ainsi dire endogame qui règne au sein de cette dynastie sourdement désaxée abrite un cyclone qui, on le verra dans la deuxième partie du livre, risque bien d'emporter, par ses mouvements centrifuges, tout ce qui aspire au déracinement. Comme tout arbre, celui de Nous aussi est menacé par la foudre, mais une foudre venu de l'intérieur, conçue de l'intérieure.

Note: Bien sûr, et la chose est si évidente que telle la lettre volée de Poe on pourrait ne pas la remarquer, ce "Nous aussi" est une mise en perspective du fameux "me too"…

Après L'inconsolable (2006) et Une chance folle (2017), Anne Godard nous offre un portrait à la Dorian Gray d'un monde rongé par ses silences, en usant d'un "on" qu'elle rend de moins en moins impersonnel, de moins en moins neutre, un "on" qui, étymologiquement désignait l'homme en général (déformation du latin "homo", devenu "hom", puis "l'on", puis "on) mais qui, repris, magnifié, déplié par l'auteure finit par désigner un "nous" – un "nous" tragique, complice, à jamais blessé.


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Anne Godard, Nous aussi, Actes Sud


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